Où en est la Syrie en 2022 ? Entretien avec Manon-Nour Tannous

Depuis plusieurs années désormais, l’attention médiatique semble s’être détournée de la Syrie et d’un conflit qui fit pourtant les gros titres plusieurs mois durant. Maîtresse de conférences à l’Université de Reims Champagne Ardennes et auteur de l’ouvrage La Syrie au-delà de la guerre (Le Cavalier Bleu, 2022), Manon-Nour Tannous revient pour nous sur la situation d’un pays et d’une société syrienne profondément meurtris par des années d’une guerre toujours en cours.

 

 

Quelle est la situation politique aujourd’hui en Syrie ? Comment Bachar al-Assad et son gouvernement sont-ils aujourd’hui perçus au sein de la population syrienne ? Et par la communauté internationale ?

 

Il est difficile de répondre de manière uniforme à cette question, du fait de la fragmentation du territoire syrien et de la diversité des schémas d’alliances. À Damas, les banderoles célèbrent la « victoire » et la stratégie discursive du régime consiste à décrire une décennie noire, désormais achevée. La réélection de Bachar Al-Assad, non concurrentielle et dans le contexte d’un pays dévasté, et le formalisme institutionnel autour de cette séquence, nourrissent ce discours. Or plusieurs territoires syriens continuent d’échapper à sa gouvernance, les affrontements continuent et les acteurs étrangers jouent leur propre partition dans le pays.

Selon l’ONU, 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans les territoires sous la domination du régime, la crise économique aggrave les conditions de vie et fait émerger de nouvelles critiques à son encontre – notamment sur le thème de la corruption –, voire génère de nouvelles manifestations dans le sud du pays. La circulation de caricatures (récemment des photos du roi Charles III avec la mention « on t’aime », mimant la propagande de Bachar Al-Assad dans l’espace public et moquant un autre cas de succession dynastique) montre par ailleurs une mise à distance par rapport au discours officiel.

Sur la scène internationale, le régime a engagé sa normalisation, tentant de convaincre de sa centralité et de son statut d’interlocuteur unique. Le retour de la Syrie à Interpol ou la visite aux Émirats arabes unis en constituent les dernières manifestations. La normalisation est exigée non pas parce que Damas se serait conformé aux exigences d’ouverture politique contenues dans la résolution 2254, mais comme reconnaissance de ladite « victoire ». La promotion, au sein du régime, de personnalités comme Ali Mamelouk, sous le coup de sanctions internationales, montre cette imperméabilité aux moyens de pression mobilisés par les pays occidentaux. Tout en se prévalant d’être le garant de la souveraineté syrienne enfin, le régime se trouve dans une situation de redevabilité inédite à l’égard de la Russie et de l’Iran, et incapable de réagir aux incursions turques ou aux frappes israéliennes.

 

La guerre civile a provoqué la crainte d’une arrivée en masse de migrants et de réfugiés dans les pays limitrophes, ainsi qu’en Europe. 11 ans après le début du conflit, qu’en est-il réellement ?

 

Il est de coutume de dire que, du fait du conflit, plus d’un Syrien sur deux a quitté sa maison, soit pour devenir un déplacé dans son propre pays, soit pour prendre la route de l’exil. À partir de 2014, la vulnérabilité des réfugiés dans les pays voisins entraîne, pour une petite minorité, de nouvelles vagues de départs vers des destinations européennes, à l’issue de parcours les plus périlleux. Pour l’année 2015, le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) estimait que plus d’un million de personnes avaient atteint l’Europe de manière irrégulière, dont la majorité était constituée de Syriennes et de Syriens fuyant la guerre.

Une situation paradoxale caractérise alors l’accueil en Europe. D’une part, une hostilité à la présence des réfugiés s’exprime. La Hongrie de Viktor Orban déploie un discours xénophobe et promeut la représentation d’une Europe chrétienne menacée d’« l’invasion ». D’autre part, Angela Merkel déclare « Nous y arriverons », et l’Allemagne accueille près d’un million de réfugiés, toutes nationalités confondues. Mais la politique européenne se durcit en 2016. Dans les pays accordant la protection, celle-ci est de plus en plus une protection subsidiaire, moins avantageuse que le statut de réfugié. Par ailleurs, un accord signé en mars 2016 avec la Turquie met à distance les réfugiés, prévoyant que la Turquie empêche leur départ vers l’Europe et réadmette les migrants y ayant pénétré illégalement depuis son territoire. Les effets sont immédiats. Alors que plus de 800 000 personnes étaient arrivées en Grèce via la Turquie en 2015, l’année suivante, ils ne sont plus que 26 000. L’UE renoue ainsi avec sa politique de partenariats consistant à sous-traiter la gestion des flux migratoires à des pays du Sud méditerranéen. Erdoğan utilise en retour cette carte comme un levier pour obtenir, en vain, le soutien de l’Europe aux opérations qu’il mène en Syrie.

Se pose aujourd’hui la question du retour des réfugiés, au motif que la guerre serait terminée. En novembre 2020, Bachar Al-Assad affirmait en faire une « priorité ». En août 2017, il vantait pourtant leur départ comme permettant l’avènement d’une société syrienne « plus saine et plus homogène », et en avril 2018 il adoptait une loi d’expropriation dans les zones qui s’étaient soulevées contre lui. Plusieurs rapports d’ONG montrent par ailleurs les exactions commises contre celles et ceux qui reviennent, notamment s’ils avaient pris part au soulèvement de 2011. Enfin, la poursuite des combats entraîne de nouveaux déplacements de population. En février 2020, les assauts du régime contre Idleb entraînent l’exode d’un million de civils, amenant l’ONU à déclarer qu’il s’agit du plus important déplacement de population après près de dix ans de conflit. Les dynamiques migratoires sont donc toujours à l’œuvre.

 

La gestion de la guerre a été marqué par les atermoiements de la communauté internationale. Le conflit a-t-il marqué la fin du système onusien ?

 

En décembre 2016, alors qu’Alep-Est est sous les bombardements ciblant tant les positions de l’opposition que les civils, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, qualifie la situation de « trou béant dans la conscience mondiale ». Un mois plus tôt, l’ambassadeur de France à l’ONU co-publiait une tribune se demandant si Alep allait être le tombeau des Nations Unies, comme Guernica avait été celui de la Société des Nations.

Quel a donc été le rôle de l’ONU ? Conformément à son mandat, elle se saisit d’abord de cette crise. En février 2012, Kofi Annan est nommé émissaire conjoint de l’ONU et de la Ligue arabe et crée le Groupe d’action pour la Syrie, qui adopte le 30 juin 2012 les principes d’une « transition politique qui réponde aux aspirations légitimes du peuple syrien ». Mais alors que le pays sombre dans la violence, l’ONU est progressivement dépossédée du dossier syrien. D’une part, le Conseil de sécurité, voit son rôle empêché du fait du veto russe. Posé en juillet dernier pour la 17ème fois sur une résolution concernant la Syrie, il vise à bloquer tout texte condamnant la répression, exigeant des enquêtes ou même prolongeant l’acheminement d’aide humanitaire. Le Conseil de sécurité est également incapable de mobiliser la notion de « Responsabilité de protéger » face aux crimes contre des civils. Justifiant l’intervention en Libye en 2011, ce principe est alors soupçonné de masquer des velléités occidentales de regime change. Aussi, quand la Russie et la Chine mettent leur premier veto sur la question syrienne le 4 octobre 2011, l’ambassadeur russe déclare : « La situation en Syrie ne peut pas être considérée au Conseil séparément de l’expérience libyenne. »

D’autre part, l’ONU perd le contrôle des négociations pour une sortie de crise. En janvier 2014, elle organise la première rencontre entre représentants du régime et de l’opposition, et en décembre 2015, la résolution 2254 entérine un calendrier : établir « une gouvernance crédible, inclusive et non sectaire » dans les six mois et organiser des élections libres dans les dix-huit mois, en vain. Les formats de discussion se déplacent de fait autour des acteurs qui ont investi militairement le terrain syrien : la Turquie, l’Iran et la Russie. Censées permettre le déblocage des négociations, les discussions à Astana et Sotchi évacuent la centralité de l’ONU et se déroulent parallèlement aux avancées militaires du régime syrien.

Si le Conseil de sécurité de l’ONU reste actif (il a adopté plus de 50 résolutions sur la Syrie depuis dix ans), il voit donc son rôle cantonné au vote de résolutions techniques (sur le démantèlement des armes chimiques ou l’acheminement de l’aide humanitaire) ou portant sur la lutte contre le terrorisme (sujet plus consensuel sur la scène internationale). Dans le contexte de la guerre en Ukraine, la mise à l’écart de l’ONU par la Russie se poursuit, cette dernière demandant en août dernier au régime syrien le boycott des négociations de paix du Comité constitutionnel syrien, prévues à Genève sous égide onusienne.

 


La Syrie au-delà de la guerre. Histoire, politique, société

Manon-Nour TANNOUS

30 juin 2022

EAN : 9791031804354

14 x 20,5 – broché – 184 pages

 

 

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