Olivier Pliez : « Faire de la géographie, c’est essayer de porter une interrogation qui va au-delà des spécificités du terrain d’enquête »

©O. Pliez, Tunisie, 2014

Olivier Pliez est la figure même du géographe de terrain. Sillonner le Sahara et le Sahel, chercher à comprendre son organisation humaine, replacer son terrain de prédilection dans une échelle plus globale, étendre ses hypothèses à d’autres contextes, tel pourrait se résumer la démarche et le parcours de recherche de celui qui est aujourd’hui directeur de recherche au CNRS et membre du Laboratoire Acteurs, Ressources et Territoires dans le Développement (ART-Dev). Un portrait qui donne l’occasion à ce géographe-voyageur de revenir sur ce qui a fait de lui le géographe qu’il est aujourd’hui, ainsi que sa manière de voir et de faire de la géographie.

 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

J’ai découvert la géographie un peu par hasard, comme nombre d’étudiants qui hésitent en début de cursus universitaire. Des hésitations qui sont aussi, on s’en rend compte après coup, un moment de maturation où l’on tente de mieux saisir ce que l’on veut vraiment étudier. Après un bac B (aujourd’hui ES), je me suis inscrit en économie à l’université où j’ai découvert l’économétrie plutôt que le lien entre l’économique et le social. J’ai vite interrompu mon année, travaillé, voyagé avant de m’inscrire en langues étrangères appliquées. Mais ce côté appliqué m’a vite alerté sur le fait que je voulais surtout entendre parler du monde tel qu’il est, sans finalité précise.

J’ai donc demandé à modifier mon inscription pour passer des langues à la géographie. Il y avait là quelque chose de rassurant : on connaît la matière depuis l’école primaire en même temps que j’y voyais la possibilité, à travers les cours, de rêver et de voyager en étudiant.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Comme pour le choix de la géographie, un peu par hasard. J’ai toujours eu un peu de mal à choisir car tout m’y a intéressé. Néanmoins, des choix se profilaient : la géographie humaine plutôt que physique (même si j’y obtenais souvent de meilleures notes !), le lointain plutôt que le proche.

Partant de là, je me suis intéressé en thèse aux dynamiques urbaines qui traversaient le Sahara. Il ne s’agissait plus à ce stade là de hasard mais de choix. Celui d’abord d’être encadré par Marc Cote, professeur à l’université d’Aix-en-Provence, dont j’ai apprécié l’écoute et la géographie dès nos premières rencontres. Celui aussi de découvrir une région du monde dont je ne savais pas grand chose, si ce n’est une connaissance générale due au fait que le Monde arabe était au programme de l’agrégation lorsque je l’ai préparée. Une petite part de hasard a toutefois résidé dans mon choix de travailler sur le Fezzan, dans le sud de la Libye, une région du Sahara moins connue que d’autres. La lecture des travaux de Jean Despois et de Robert Capot-Rey, bases anciennes mais solides (une fois que l’on en ôtait le prisme colonial qui marquait tous les travaux de cette époque) m’avait convaincu. Marc Cote l’a aussi été. En complément, un guide de voyage m’avait rassuré sur les conditions pratiques d’un séjour. Pour le reste, même si le terrain était à peu près vierge, un important travail avait été réalisé en Algérie, au Maroc et en Tunisie ainsi que dans la partie saharienne des Etats du Sahel où des géographes comme Jean Bisson, Denis Retaillé ou Emmanuel Grégoire avaient contribué à mettre à jour les recherches existantes. Ces travaux m’ont permis de m’appuyer sur un socle solide afin d’aborder un terrain pas toujours simple mais inoubliable, surtout si l’on pense à la situation que traverse le pays depuis 2011.

Ce terrain constitue encore pour moi une matrice qui m’a conduit ensuite ailleurs, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, au Soudan, en Chine, en Europe en déclinant par la suite des thèmes rencontrés dès ce moment-là : les migrations internationales ou les mondialisations par le bas.

Peu porté sur la construction d’un récit trop général, je privilégie une approche concrète, combinant description et analyse de lieux emblématiques de ces mutations, à l’échelle fine de quartiers, rues, marchés… avec l’objectif d’y saisir la manière dont ils sont connectés à d’autres lieux et ainsi de mettre en lumière ce qui, localement, fait sens dans des contextes nationaux, internationaux et globaux. Ces sites d’enquêtes sont généralement des petites villes qui comptent de 5 à 20 000 habitants, taille honorable au Sahara (Dongola, Koufra, Salloum…) ou des « morceaux de villes », marchés, rues, quartiers… qui se situent dans des villes de 150 000 à plusieurs millions d’habitants, dans ou hors des déserts (El Oued, Khartoum, le Caire, Sebha, Tripoli, Yiwu…) mais participant d’un même système spatial.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Si l’on considère que ce « on » ne vaut que pour moi (je serai bien incapable de parler au nom de la communauté des géographes), je dirais qu’avec ma thèse, j’ai d’abord fait le choix d’un cadre de travail, aux contours vastes et flous, en travaillant dans différentes parties des mondes arabes et musulmans. Pour autant, je ne me considère pas comme un spécialiste de cette région. Elle constitue plus certainement un pivot, en terme de rencontres, de découvertes, d’apprentissages culturels et linguistiques, de lecture qui m’a ensuite permis d’aborder des terrains toujours à la marge de l’aire plutôt qu’en son cœur. Le Sahara est ainsi du point de vue des dynamiques urbaines une charnière entre l’Afrique méditerranéenne et celle du Sahel ; les migrations internationales m’ont conduit à élargir mon rayon de lecture à une aire qui s’étendait plus au sud en Afrique et de l’autre côté de la Méditerranée ; la mondialisation m’a incité à comprendre s’ancrent les espaces de rencontres des négociants transnationaux entre Méditerranée et Asie orientale.

Partant de là, le « bon terrain » est celui qui m’interroge, qui me donne envie d’y revenir, de le mettre en lumière. Au plan pratique, j’ai toujours eu besoin d’identifier une « figure spatiale » initiale afin de voir comment elle s’articulait, s’emboîtait, était reliée, cela dépend, à des formes semblables, ailleurs : Sebha, la grande ville du Sahara libyen ; Salloum, l’entrepôt frontalier en Egypte ; Yiwu, le marché de gros du monde entier en Chine… qui sont devenus avec le temps et d’autres découvertes, des sortes de mètre-étalons qui m’aident à aborder de nouveaux terrains selon des méthodes similaires, ce que l’on qualifierait de boîte à outil méthodologique.

La mienne consiste à renseigner ces espaces urbains liés entre eux par des flux de migrants, de commerçants et de marchandises. Ils sont généralement peu étudiés, discontinus et discrets. Il s’agit de leur donner sens en tant que lieux où les relations entre ceux qui vivent là et ceux qui ne font qu’y passer produisent et signifient des formes spatiales spécifiques. Je m’appuie sur les techniques de visites et de revisites des terrains en appui sur des travaux passés ou mes propres enquêtes à quelques années de distance, et de l’analyse multi-située qui consiste à chercher localement ce qui fait écho dans un contexte général. Il est par conséquent nécessaire de mobiliser des méthodes qualitatives fondées sur la collecte de données spatialisées (relevés de terrains, repérage sur photographies aériennes ou images satellites, …), combinées à l’observation des contextualisations (synchronique et diachronique), temporalités (du quotidien à l’épaisseur historique des réseaux) et ambiances (rythmes urbains, toponymes) qui s’expriment dans les espaces où se côtoient populations en mobilités et populations locales comme acteurs des fabriques et remodelages urbains, matériels et symboliques.

Faire de la géographie, c’est aussi essayer de porter une interrogation qui va au-delà des spécificités du terrain d’enquête. Il faut alors trouver l’équilibre entre le général et le particulier. Cet équilibre me semble nécessaire afin d’entrer en dialogue avec l’ensemble de la communauté des géographes, mais aussi au-delà avec la communauté plus large des sciences sociales. Il ne me paraît en effet guère possible de « faire » de la géographie sans travailler, échanger et lire avec nos collègues des autres disciplines. Sans cela, on court, à mon sens, le risque de se cantonner à un dialogue étroit avec des hybridations disciplinaires limitées qui peut mener à penser que l’on n’a pas ou peu besoin des autres et par la suite à une forme d’essoufflement de la pensée. Le risque bien réel est de pratiquer une géographie avec pas ou peu de dialogue interdisciplinaire qui serait tantôt un peu sociologique, ou anthropologique, ou historique… et alors produire un savoir qui n’a qu’un intérêt limité pour les autres tout en contribuant à la marginalisation de sa propre discipline. Ce serait dommage car si toutes les sciences sociales réfléchissent au territoire, le/la géographe a un regard particulier dont on voit qu’il peut contribuer à faire avancer les réflexions communes. Heureusement, ce risque me semble limité car les géographes apprécient de travailler avec les autres disciplines.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

J’ai passé autant de temps dans les rayons de la bibliothèque du département de géographie de l’université du Mirail jusqu’en licence qu’en cours (bien qu’assidu, nos semaines demeuraient légères). Des ouvrages tels que celui de Pierre Gourou m’ont fasciné. La description géographique du quotidien des paysans du Delta tonkinois, les croquis, l’érudition, la précision de l’ouvrage… Tout m’a donné envie de « faire » de la géographie. En lisant par la suite son Terres de bonne espérance. Le monde tropical où P. Gourou disait sa fascination, dès l’enfance, des formes terrestres sur un atlas, j’étais définitivement convaincu. Mais hélas (ou tant mieux a posteriori), nos enseignants nous apprenaient aussi que la géographie n’était pas une « science de synthèse » ; elle avait, comme toutes les sciences, besoin d’une épistémologie solide et en mouvement.

Des ouvrages tels que Mondes nouveaux, Les Mots de la géographie, l’Encyclopédie de géographie ont paru, alors que je poursuivais mes études dans le supérieur. Leur lecture m’a stimulé car elle portait une vision de la géographie qui tendait vers une grammaire commune. En définitive, ma pratique de la géographie a toujours été sensiblement éloignée de ce que j’y avais lu, mais cette étape de lecture et de débats a été pour moi fondamentale.

Le Capes et l’agrégation m’ont permis de lire de nombreux ouvrages d’histoire, notamment ceux de Braudel, tellement empreints d’une lecture géographique de l’histoire des sociétés.

Ensuite, avec la thèse, est venu le temps des ouvrages en lien avec le Sahara ou sur les mondes arabo-musulmans, notamment ceux produits par URBAMA [1].

C’est sans doute d’ailleurs une des raisons de mes changements thématiques réguliers, le plaisir de lire de nouvelles manières de voir et dire sous un autre angle les approches spatiales des sociétés. Je dois ainsi beaucoup aux travaux de Migrinter par exemple en même temps que ceux d’anthropologue ou de sociologues travaillant avec les géographes comme Alain Tarrius, Pierre-Robert Baduel ou Jean-Charles Depaule. Pour ne citer qu’eux.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Cette remarque m’inquiète un peu. Je n’en avais pas l’impression. Certes, une discipline enseignée à l’école laisse de bons et de moins bons souvenirs, la géographie comme les autres disciplines. Certes, on rappelle souvent qu’elle est majoritairement enseignée par des étudiants en histoire devenus professeurs d’histoire-géographie. Il me semble, pour en avoir rencontré beaucoup, que la plupart d’entre eux aiment la géographie.

Aujourd’hui grâce aux outils de navigation, comme hier avec l’énumération des noms et codes des départements, nous territorialisons tous au quotidien sans que cela fasse de chacun-e un-e géographe ; les chaînes d’informations en continu nous font circuler à travers la France et le monde de manière factuelle ; abondance de cartes représentent tout et rien. Il s’agit donc plutôt d’inventaires à la Prévert de noms de lieux.

Mais il peut toujours ressortir quelque chose de bon de tout cela. La géographie peut donner sens à ces listes sans fin de villes, régions, Etats, méso-régions. Et elle le fait. Il nous faut, à n’en pas douter, être vigilant à incarner tout cela à travers des exemples concrets plutôt que des discours trop généraux ; susciter un rapport quasi-charnel aux territoires et à la manière dont les sociétés les font et défont les territoires ; jouer des échelles…

Enfin, la géographie est l’une des rares disciplines des sciences sociales enseignée au primaire et dans le secondaire. Elle porte de ce fait une responsabilité en ayant le devoir d’initier les élèves à une lecture spatiale, mais aussi sociale et environnementale du monde, du quotidien le plus immédiat jusqu’aux contrées lointaines.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

J’ai eu à communiquer avec des publics très variés, en France et à l’étranger, avec des élèves de primaire autant que des diplomates, avec les mondes associatifs ou des journalistes et parfois mêmes des entrepreneurs et des artistes. Je me suis rendu compte que le discours géographique est souvent bien accueilli. Il éclaire autrement que celui du sociologue ou du politiste.

Il m’est arrivé, comme d’autres, de me réfréner en échangeant avec des journalistes ou des politiques sur des sujets sensibles. Même lorsque la rencontre se fait, le dialogue n’est en effet jamais simple mais il n’en est pas moins nécessaire. Dans la majorité des cas, aller vers des publics non académiques est d’évidence l’une de nos missions et on apprend toujours quelque chose de ces échanges, à être plus clair, plus précis.

 


[1] Cf. Jean-François Troin : « Je souhaite que le public comprenne combien la géographie est une science joyeuse ! »

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