Xavier Bernier : « Habiter, c’est être mobile »

Le tramway de La Nouvelle-Orléans (Louisiane / États-Unis) Traversée de quartier sur l’avenue St Charles. (Capt. By Don Chamblee 2011 – Nat. Geo. Cont., Boston Globe Picture, capt. 19 mars 2012)

Professeur des universités en géographie à Paris Sorbonne Université, Xavier Bernier a fait des mobilités le thème central de ses travaux de recherche. Des nomades du Niger aux touristes de montagne, en passant par les pratiques mobilitaires au Népal et au Proche- Orient, rencontre avec un géographe pour qui « habiter, c’est être mobile ».

 

 

bernierComment avez-vous découvert la géographie ?

C’est par la littérature que m’est d’abord venu un très fort appétit du Monde. A 14 ou 15 ans, mon père m’a mis un jour trois romans dans les mains dont la lecture m’a électrisé : Les Cavaliers de Joseph Kessel, Les racines du ciel de Romain Gary et Désert de Jean-Marie-Gustave Le Clézio. Plus tard, la découverte enthousiaste de la philosophie a fini de me convaincre de m’orienter vers les classes préparatoires en lettres… où la rencontre d’un professeur de géographie exceptionnel a tout chamboulé. D’un coup d’un seul, la géographie a cessé d’être à mes yeux un catalogue fastidieux et l’empilement de descriptions pour apparaître comme l’étude d’un espace mobile. Et un passeport pour « aller voir » …

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Dès ma première expérience de chercheur, qui a consisté, pendant près d’une année, à suivre dans la zone sahélo-saharienne du Niger les nomades (Touareg, Peul) et les sédentaires Haoussa dans leurs adaptations aux sécheresses, le mouvement et les mobilités ont été au centre de mon travail. C’était encore directement le cas pour ma thèse, qui a porté sur les manifestions spatiales de la modernité des mobilités au Népal (« Transports, communications et développement en Himalaya central »). Et toujours, ensuite, en Amérique du Nord, au Proche-Orient, dans les Alpes ou en France où m’ont conduit mes investigations de géographe. C’est donc fort logiquement que mon Habilitation à Diriger des Recherches a été l’occasion d’une synthèse sur toutes les formes de traversées et de la déclinaison d’un concept, le traverser, comme une forme d’habiter dans le champ de la mobilité.

Plus que d’un choix délibéré de ma part, ces différents terrains ont été redevables de rencontres humaines et liés à des opportunités. Même s’il est toujours tentant de trouver une cohérence a posteriori

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Plutôt que « faire de la géographie », il me semble préférer l’expression « être géographe », comme un rapport peut-être particulier au Monde, une obsession à le lire et à le comprendre, dans toutes ses relations. Comme pour d’autres métiers qui relèvent de l’artisanat, le tout est ensuite de trouver ses instruments, ses tours de main, ses méthodes et tout ce qui fait un style. En ce qui me concerne, c’est sans doute la réalisation de figures et de graphiques (ce qu’on appelle le thinking design m’a beaucoup apporté) combinée à des démonstrations nourries par toutes les sciences sociales de l’espace.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

La liste est trop longue pour la détailler ici. De Gaston Bachelard à Georges Pérec, de Jean Gallais à Olivier Dollfus, d’Hanna Harendt à Erving Goffman, de Claude Raffestin à Denis Retaillé, d’Elie During à Heinz Wisman, d’Henri Maldiney à Françoise Choay, de Thierry Paquot à Michel Lussault… quantité de lectures marquantes ont nourri mon parcours.

C’est toutefois la rencontre, intellectuelle puis humaine (il deviendra le garant de mon HDR), avec Jacques Lévy qui m’a sans aucun doute le plus enrichi. L’espace légitime – Sur la dimension géographique de la fonction politique, Le tournant géographique – Penser l’espace pour lire le Monde m’ont permis d’envisager une toute nouvelle façon d’être géographe et donné les clés d’une langue et d’une pensée cohérentes.

 

palais royal

Entrée de la station de métro Palais-Royal Paris, place Colette, kiosque des noctambules de Jean-Michel Othoniel. © Xavier Bernier, 23 février 2018. Cette photo est aussi la couverture d’un livre, « Mobilités et marginalités », que j’ai dirigé aux Presses Universitaires de Rennes (PUR) et qui est paru en février 2019.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

C’est probablement une vision un peu archaïque et datée de la géographie qui n’est pas aimée du grand public, celle qu’on apprenait sur les plaques des voitures ou sur laquelle on est facilement collé au Trivial Pursuit. Les géographes ont en fait aujourd’hui une vraie audience et participent à la vie publique ; ils sont à l’origine d’une production très large et ont su s’emparer de supports très variés. Il suffit d’être à l’écoute.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Il y a bien sûr la publication d’ouvrages que l’on dit parfois maladroitement « de vulgarisation ». La réalisation en 2013 de l’Atlas des montagnes – Espaces habités, mondes imaginés chez Autrement a par exemple été une très belle expérience éditoriale.

Depuis près d’un an, avec Olivier Lazzarotti [1] et Jacques Lévy, nous avons aussi lancé une publication mensuelle intitulée Riens du tout, en partenariat avec la revue Espacestemps.net et en lien avec le rhizome Chôros (choros.place). Elle se veut une rubrique rigoureuse et accessible qui, en abordant un micro-événement ou une réalité qui semble de faible importance, consiste à se demander, en utilisant toutes les ressources cognitives utiles, jusqu’à quel point on peut le considérer comme un fait social total. C’est un rien (de res : « chose », en latin) qui peut gagner, si on veut le comprendre, à être relié au tout. On constate alors que cette petite chose n’est pas si petite que cela.

Quand elles se présentent, les sollicitations des médias offrent aussi de belles opportunités. Et puis les réseaux sociaux, où sont présents de nombreux géographes, sont aussi un bon moyen de diffusion et d’échanges.

 


[1] Pour lire ou relire le portrait d’Olivier Lazzarotti : « Le travail scientifique est moral, politique et anthropologique »

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