Le rouge est mis, par Martine Tabeaud et Xavier Browaeys

Écart-type de la température annuelle moyenne par rapport à 1961-1990

Un beau kaléidoscope de minuscules Suisse ! Il est obtenu par la juxtaposition de 154 cartes en 16 colonnes de dix années (une décennie).

À l’origine de ces cartes, les données annuelles de 29 stations, qui ont été pondérées en fonction de l’altitude puisque seulement deux stations sont situées au-dessus de 2000 m (déplacé). Elles ont permis de calculer une température moyenne pour l’ensemble de la Suisse et pour trois sous-régions : le nord des Alpes en dessous de mille mètres, le nord des Alpes au-dessus de mille mètres, et le sud des Alpes avec le Tessin, le Simplon et le sud des Grisons.

 

La moyenne nationale : un bon indicateur ?

 

Le climat suisse est marqué par de forts contrastes dus au relief. L’altitude s’étire de 193 m à 4634 m et comme la température baisse avec l’altitude, les sommets sont excessivement froids. De plus, les pentes créent des effets d’exposition au soleil très variables entre les adrets tournés vers le sud, les ubacs orientés au nord, les fonds de vallée qui tardent à voir le soleil le matin. Ajoutons que les rivieras lacustres connaissent les effets adoucissant (en hiver) et rafraîchissant (en été) des plans deau. De là découlent des différences conséquentes de températures entre les stations. La moyenne annuelle à Genève est de 9,8°C, de 3,1°C à Arosa dans les Grisons, de –1,2°C à Santis (2502 m et 246 jours de gel par an). La moyenne nationale est donc très basse : 4,39°C sur un siècle et demi (en France 12,5°C). On touche ici la limite d’une approche par la moyenne qui par définition ne prend pas en compte les contrastes territoriaux.

Bien entendu, cette moyenne a varié au cours du dernier siècle et demi avec deux extrêmes : 2,84°C en 1879 et 6,64°C en 2015. Mais, plus que sur cet assemblage de cartes, c’est plus aisément sur une courbe que l’on suit l’imbrication des oscillations pluri-décennales et du réchauffement depuis la fin du Petit Âge de glace au milieu du XIXe siècle. L’accélération de la hausse à partir de 1980 s’y lit aussi bien mieux. En Suisse le gain a été de 2°C alors qu’il n’est que de 0,9°C à l’échelle de la planète.

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La température moyenne annuelle de la Suisse depuis 1864. En rouge la moyenne glissante

 

La carte : une représentation construite ?

 

Toute carte est une image. Le choix de l’indicateur retenu et son traitement en plages de couleur sont déterminés par l’effet que l’auteur souhaite obtenir auprès du spectateur. Ces 154 petites cartes veulent montrer qu’au fil du temps et surtout à partir des années 1980 le territoire Suisse, après des années de stabilité relative, est entré en surchauffe. La couleur du danger, le rouge est mis.

Trois ingrédients ont été utilisés :

  • Un format timbre-poste. Il a pour effet de largement effacer les différences territoriales. La lecture géographique est difficile, voire impossible. Juste une ou des tâches de couleur pour impressionner le regard.

  • Une répartition des catégories qui gomme la fourchette de possibles du climat « moyen » de la Suisse. La « normale » en blanc est réduite à 4 dixièmes de degrés seulement de -0,2°C à +0,2°C. Aucune année n’est  normale en 154 ans. L’absence de blanc profite aux deux couleurs adoptées : neuf nuances de bleu pour les valeurs négatives et neuf nuances de rouge pour les valeurs positives. Ce dispositif a tendance à favoriser, visuellement, les extrêmes.

  • Une représentation en anomalies. Cette utilisation des écarts à la moyenne accentue la mise en évidence de l’a-normal (minimum et maximum). Par exemple, aujourd’hui, on est à +1°C voire à +2°C mais rien n’est dit sur la moyenne de la série, la référence, la valeur étalon. Avec ces cartes, la couleur l’emporte sur la valeur. On perd de vue la moyenne de 4,4°C, qui est très basse. Ainsi passer à 5,4°C, voire à 6,4°C est certes notable mais pas encore tropical !

 

Les impacts : désavantages et avantages ?

 

Le réchauffement et cela depuis la sortie du Petit Âge de Glace provoque le recul des glaciers (voir les recherches menées sur le glacier d’Aletch depuis les années 1860). On enregistre aussi depuis les années 1980 un déficit de neige qui constitue plus de 70% des précipitations à 2000 m. Les glaciers sont moins alimentés. Est-ce un retour à un climat du type de celui qui sévissait à la fin de l’âge de fer ou vers l’an mil ?

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Phases d’avancées et de reculs du glacier d’Aletsch, d’après Holzhauser et Zumbühl, 2003. Le 0 des longueurs est la moyenne 1856-1860

Cette situation n’est pas sans conséquences sur les stations de sports d’hiver qui sont obligées de faire appel à de la neige artificielle ou d’ouvrir de nouvelles pistes plus haut en altitude.

En revanche, d’autres activités bénéficient de ces températures plus clémentes : les vignobles et les vergers de la Riviera du Léman, l’élevage bien sûr car les herbages sont dégagés du manteau neigeux beaucoup plus précocément au printemps. Sans oublier les hommes qui résident de plus en plus dans les villes aux altitudes les plus basses où ils bénéficient d’un environnement plus favorable en hiver en particulier : conditions de circulation, chauffage des logements des résidences et des lieux de travail…

La montagne suisse, déjà moins peuplée, se vide. C’est peut-être là le principal problème. Il est d’ordre culturel. L’idée d’une montagne habitée et enneigée est consubstantielle de l’identité populaire et il est impensable que les paysages changent.

1 Comment on Le rouge est mis, par Martine Tabeaud et Xavier Browaeys

  1. ROMAGNÉ PHILIPPE // 30 décembre 2018 á 6 h 53 min // Répondre

    Un article conçu de manière remarquable. Et surtout les auteurs donnent l’envie irrépressible d’en savoir plus sur les questionnements posés.

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