Oser face au feu – Pascal Mayer
Oser face au feu !
Un flux atlantique s’est installé en ce début de mois d’août 2026 sur la forêt des Landes de Gascogne, plus frais, plus humide que le régime de fournaise observé depuis le mois de mai. Puissent ces conditions perdurer jusqu’à la fin de l’été ! Puissent-elles pour autant ne pas éteindre la réflexion ou engourdir les consciences. Le Président de la République en visite sur le terrain a exhorté à ne pas faire de retour d’expérience au milieu de la bataille. Cette phrase a provoqué une polémique de plus puisqu’une injonction similaire avait été entendue durant les incendies de 2022. L’histoire se répétant aujourd’hui avec une intensité plus forte (en rapport avec la rapidité observée du changement climatique sur la côte atlantique), certains considèrent qu’aucune leçon n’a été tirée. D’autant plus qu’après les incendies de 2022, la forêt de pin semble avoir été replantée comme avant !
Or des réflexions ont été engagées, des textes ont été votés, des moyens financiers ont été mobilisés, du matériel a été acheté, de nouvelles procédures ont été mises en place, des inflexions ont été prises en matière de sylviculture, des expériences ont été menées (brûlage dirigé). Bien sûr on peut considérer que cela ne va pas assez vite, qu’il y a des ratés. Mais focaliser le débat sur l’abandon de la monoculture du pin maritime ou sur la question des moyens matériels donnés à la lutte (en avions notamment) ne permettra pas de régler la question. La forêt (privée à 95%) sera reconstituée avec du pin maritime pour essence dominante car c’est la seule qui s’accommode de la silice presque pure des sols de la région comme de ses extrêmes de précipitations ou de températures. Cette pinède endémique est de plus intégrée à des industries de transformation non délocalisables, indispensables à l’économie du pays. Les moyens aériens de lutte quant à eux ne seront jamais qu’un complément à la lutte au sol et à l’attaque des feux naissants, ce qui constitue la base de la culture du feu dans le massif des Landes de Gascogne.
Si l’on a fait quelques progrès depuis 2022, deux thèmes sensibles n’ont toutefois pas été traités : l’aménagement du territoire en vue de la création de grandes coupures d’une part et la spécialisation des pompiers en vue du maintien d’une culture du feu d’autre part. Le premier à cause de sa lourdeur présumée dans un monde surréglementé et sur-judiciarisé ; le second parce que les pompiers qui engagent leurs vies dans une lutte disproportionnée, jouissent d’une cote de popularité qui rend la critique difficile. Le « principe de précaution » porté en étendard élude par ailleurs toute discussion quant à leur commandement qui implique les préfets.
Les grands incendies d’après-guerre dans le massif landais avaient imposé une politique drastique de prévention des feux de forêts incluant la création d’associations syndicales communales de défense des forêts contre l’incendie (DFCI), financées par les propriétaires forestiers eux-mêmes, en charge de la réalisation de pistes, de points d’eau aménagés et de pares-feux. Dans un autre contexte climatique qu’aujourd’hui, cette politique a été couronnée de succès à un point tel que les départs d’incendies ont été divisés par 3 à 4 en quelques décennies et que la plupart des pares-feux créés ont finalement été boisés, par souci de rentabilité mais aussi à cause de leur faible efficience : leur largeur (une vingtaine de mètres en général) n’empêchait pas les sautes de feu. Or en 2022 comme en 2026 l’abattage dans l’urgence de bandes boisées de cent à trois cents mètres de large et la mise à nu au bulldozer de ces bandes, ce qui s’apparente à la création de pares-feux, ont montré toute leur efficacité (couplées ou non à l’allumage de contre-feux appelés feux tactiques) pour stopper l’avancée inexorable des fronts d’incendies. De telles décisions n’ont cependant été prises qu’en dernier ressort, compte-tenu des moyens logistiques à engager et des problèmes juridiques et financiers que la destruction préventive de parcelles forestières privées encore indemnes de tous dégâts pouvait poser. Mieux vaudrait anticiper en mettant en place de grandes coupures qui quadrilleraient le vaste massif d’un million d’hectares et permettraient d’éviter à un grand feu (plusieurs milliers d’hectares) de se transformer en un feu extrême (plusieurs dizaines de milliers d’hectares).
En 2022, certains (des élus locaux, des présidents d’associations de DFCI mais aussi des pompiers) avaient critiqué ouvertement la retenue dont semblaient avoir fait preuve les pompiers girondins pour attaquer les feux de Landiras (33) de La Teste (33) ou de Sainte-Hélène (33) lorsque ceux-ci étaient encore supposément arrêtables. Alors que toute la stratégie des pompiers landais aurait continué à tenir dans l’attaque, au contact même du feu, la stratégie des pompiers girondins aurait plutôt reposé sur une attente de l’arrivée du feu vers des positions sécurisées, lui laissant ainsi l’opportunité de prendre de l’ampleur et entrainant d’incessants replis et donc autant de défaites. Le bilan des surfaces brûlées en Gironde et dans les Landes en 2022 (dont la surface boisée est supérieure à celle de la Gironde) a alimenté cette discussion que la Préfète de Gironde a toujours refusé d’aborder : 25 000 hectares en Gironde contre moins de 1 000 hectares dans les Landes. En réalité l’analyse est complexe. A partir d’une certaine taille d’incendie, l’attaque frontale, risquée en termes de vies humaines n’est plus possible. C’est ce qui a été mis en évidence en Gironde en 2022 et s’est vérifié dans les Landes à Biscarrosse en 2026. Cela reporte la question : à partir de quand un front d’incendie n’est plus attaquable ? Il faut beaucoup d’expérience et de technicité pour jauger ce risque et l’analyse rétrospective paraît bien difficile.
Fin juillet 2026, le bilan des incendies dans le massif des Landes de Gascogne fait ressortir les chiffres suivants : 42 000 hectares pour l’incendie de Saumos en Gironde et 3 600 hectares pour l’incendie de Biscarrosse dans les Landes. Il serait indécent d’envisager à nouveau une comparaison entre l’action des pompiers girondins et celle des pompiers landais sur la base de ces chiffres. L’urbanisation en Gironde contraint considérablement l’action des pompiers en même temps qu’elle génère plus de départs de feux que dans les Landes. Mais d’autres facteurs d’explication peuvent être avancés dont celui d’une perte de la « culture du feu ». Le corps des sapeurs-pompiers n’est plus spécialisé et ces derniers sont de moins en moins spécialistes des feux de forêt. Dans un département très urbanisé comme la Gironde, leur affectation aux incendies forestiers ne représente en temps normal plus qu’un pourcentage infime de leur activité, loin derrière les secours aux personnes. Le turn-over parmi le personnel y est également plus fort que dans un département comme les Landes où un ancrage rural subsiste. Or il faut du temps à un jeune pompier lorrain nouvellement affecté pour « s’acclimater aux feux de forêts ». Dans les Landes, les mêmes causes (urbanisation non maitrisée, plans de prévention des risques sabrés en raison d’enjeux financiers, mobilité entendue comme une nécessité dans une carrière de pompier…) produiront très certainement les mêmes effets. Il faudrait donc réfléchir de façon urgente à la création, à nouveau, comme par le passé, d’un corps de sapeurs-pompiers forestiers professionnels, affectés uniquement à la défense des forêts contre les incendies.
Ne pas envisager une vaste mission d’aménagement du territoire, destinée à créer un maillage efficace de coupures de la continuité boisée, et ne pas l’associer à une refonte de l’organisation de la lutte dans le massif des Landes de Gascogne, destinée à créer des contingents spécialisés contre les feux de forêts, risque de rendre inefficientes toutes les autres mesures qui ont été et seront encore renforcées en matière de débroussaillement, de sylviculture, de prévention, de surveillance ou de moyens de lutte. C’est surtout ne pas oser regarder en face la réalité et la brutalité des mutations géographiques en cours : climatiques, territoriales, sociales…
Pascal Mayer, membre du conseil d’administration de la Société de Géographie, consultant forestier et maire de Saint-Paul-en-Born

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