Hervé Théry : « L’élection de J. Bolsonaro tient pour l’essentiel à un rejet massif et viscéral du Parti des Travailleurs »

Le Brésil a donc choisi Jair Bolsonaro (PSL), le 28 octobre 2018, pour être son 38e Président de la République. Victoire nette puisqu’il a obtenu 57 797 847 voix (55,13% des suffrages exprimés) contre 47 040 906 (44,87%) à Fernando Haddad, le candidat du PT (Parti des Travailleurs). Il s’en était même fallu de peu qu’il ne soit élu au premier tour, où il avait recueilli 46,03% des votes contre 29,28% à Haddad. Hervé Théry, directeur de recherche émérite au CNRS-Creda et Professeur invité à l’Université de São Paulo, analyse pour nous des résultats qui marquent une profonde rupture dans la vie politique au Brésil.

 

 

A l’échelle du pays, les cartes électorales font apparaître une véritable opposition entre les régions du Nord et du Nord-Est qui ont voté pour Fernando Haddad, le candidat du Parti des Travailleurs (PT) et le reste du pays qui s’est tourné vers Jair Bolsonaro et son parti, le Parti social-libéral (PSL). Comment expliquer cette opposition géo-électorale ?

 

Le résultat marque la fin d’un cycle qui est bien décrit par une série de cartes publiées dans le quotidien Folha de S. Paulo le lendemain du premier tour (Figure 1). Elle retrace la conquête progressive du pays par le PT entre 1994, où il ne l’avait emporté que dans un seul État, jusqu’en 2002 où il avait gagné dans tous saufs deux, puis son reflux 2006 à 2014, quand il n’a gardé de position dominante que dans un État amazonien et surtout dans le Nordeste qui lui est resté fidèle (à l’exception du Ceará [1], fief de Ciro Gomes, arrivé troisième).

 

Figure 1 : Historique des élections et résultats du 1er tour

 

Le deuxième tour (Figure 2) a renforcé cette opposition, Haddad gagnant dans 2 810 communes (sur les 5 570 que compte le pays), et Bolsonaro dans 2 760, le premier dans le Nordeste et en Amazonie, le second dans le Sud, le Sudeste et le Centre-Ouest.

 

Figure 2 : Résultats du 2e tour

 

Il y a donc une évidente composante géographique à la répartition des votes, en même temps qu’une composante sociale (cf. infra). Une première explication est à chercher dans le fort contraste entre les niveaux de développement du Nord-Nordeste et du Sud-Sudeste, mais aussi avec le Centre-Ouest qui s’est beaucoup développé depuis les années 1980 par l’expansion de l’agro-business fondé sur l’élevage bovin et la culture du soja, du maïs et du coton. Elle est bien illustrée par l’opposition entre la prédominance des petites et très petites exploitations agricoles dans le Nordeste et des très grandes dans le Centre-Ouest (Figure 3).

 

Figure 3 : Latifundio et minifundio

 

Un deuxième facteur, évidemment corrélé au premier, est que les régions les plus pauvres, et tout particulièrement le Nordeste, ont été les principales bénéficiaires des politiques sociales mises en place par les présidents « pétistes », Luíz Inácio « Lula » da Silva (2003-2010) et Dilma Rousseff (2011-2016).

Le plus connu de ces programmes sociaux est la Bolsa Família (Bourse famille), dont ont bénéficié en 2015 13,8 millions de familles (soit environ 50 millions de personnes sur les 207 millions que compte le pays), dont la moitié dans la région Nordeste, la région la plus pauvre du pays. Le programme, résultant de l’intégration de plusieurs programmes sociaux (éducation, santé, énergie et nutrition), était avant tout une politique de corrections des inégalités des revenus et pas une politique territoriale, mais cela ne ne veut pas dire qu’elle n’ait pas eu de répercussions territoriales puisque la pauvreté, notamment rurale, est territorialement très concentrée.

Ces programmes de lutte contre la pauvreté ont beaucoup fait pour la popularité de Lula, notamment dans le Nordeste. Cela lui a permis d’être réélu en 2006 et de faire élire Dima Rousseff en 2010 et 2014, mais cette fois il n’a pas pu prendre part à l’élection, ayant été condamné pour corruption à douze ans de prison, condamnation confirmée en appel, ce qui l’a rendu inéligible alors que les sondages d’opinion lui donnaient près de 40 % des votes. Le transfert de voix vers Fernando Haddad n’a pas été suffisant pour le faire élire, mais il est clair que c’est dans le Nordeste qu’il a eu ses meilleurs résultats.

L’évolution du nombre de familles bénéficiaires entre 2006 et 2014 va dans le même sens, on note une nette augmentation dans toutes les régions du Nordeste, du Nord, du Centre-Ouest, et une nette diminution dans les Sud et Sudeste, le Minas Gerais étant divisé : dans le polygone de la sécheresse, au Nord, l’évolution est positive alors qu’elle négative dans le sud plus développé. L’évolution négative apparaît également dans certaines capitales du Nordeste, alors que le nombre de bénéficiaires augmente considérablement à Rio de Janeiro et São Paulo, sans pour autant inverser la tendance politique dans ces métropoles gigantesques.

 

Figure 4 : Bénéficiaires de la Bolsa Família

 

A l’échelle des grandes villes (São Paulo, Rio de Janeiro, etc.) de tels contrastes électoraux apparaissent-ils ? Si oui, comment les analyser ?

 

Oui, on les retrouve, avec une même opposition entre centre et périphérie, le premier votant pour Jair Bolsonaro ou les gouverneurs se réclamant de lui (les élections des gouverneurs, sénateurs, députés fédéraux et des États fédérés se tenant le même jour). Les figures 5 et 6 le montrent dans le cas de l’État et de la ville de São Paulo : aussi bien dans le cas de l’État que dans celui de la ville ce sont les périphéries pauvres (en rouge sur les cartes) qui ont voté contre le centre riche (en bleu sur les cartes).

Dans l’État de São Paulo, João Doria, qui s’était rallié à Jair Bolsonaro, l’a emporté sur Marcio França qui, sans être du PT, appuyait Fernando Haddad. Cet homme d’affaire sans passé politique avait été imposé par Geraldo Alckmin comme candidat à la mairie de São Paulo en 2016 par le parti de centre-droit PSDB mais avait ensuite démissionné pour tenter de devenir gouverneur, lâchant au passage son mentor politique. La vague Bolsonaro a de la même façon permis à des outsiders issus de petits partis ou même sans aucun appui de conquérir des États importants comme Rio de Janeiro, le Minas Gerais et le District fédéral de Brasília.

 

 

Selon vous, les résultats de l’élection présidentielle doivent-ils se lire comme un plébiscite en faveur du PSL et de son candidat Jair Bolsonaro ou au contraire un rejet du PT et des affaires de corruption qui ont impliquées plusieurs de ses membres ?

 

L’explication la plus plausible du succès inattendu d’un candidat il y a encore quelques mois presque inconnu ne tient pas à son programme, puisqu’il n’en a pas vraiment, ni à la force de son parti, où il est arrivé récemment après avoir transité par neuf autres, ni un subit virage à droite d’un pays qui, lors des quatre dernières élections présidentielles, avait élu des présidents de gauche (deux fois Lula et deux fois Dilma Rousseff)

Son succès tient pour l’essentiel à un rejet massif et viscéral du PT, dans une bonne partie de l’opinion, car son passage au pouvoir a été marqué par un reniement de ses promesses de réformes et un recours massif à la corruption. Ne pas engager les réformes structurelles qui auraient été nécessaires lui a aliéné le soutien de son aile gauche et la corruption lui a fait perdre le respect et le soutien de la classe moyenne, très attachée aux valeurs d’honnêteté et de mérite que le parti mettait en avant quand il était dans l’opposition.

Pourquoi a-t-il renoncé ? Principalement d’une part faute de volonté d’affronter les milieux d’affaires, dont il souhaitait au moins la neutralité et le soutien financier, et parce qu’il a cru indispensable d’acheter les députés et sénateurs de petits partis pour s’assurer la majorité dont il ne disposait pas seul. Ce flux d’argent sale (de plusieurs milliards d’Euros, notamment par le pillage de la compagnie pétrolière Petrobras), était à l’origine organisé « pour la bonne cause » et parce que« la fin justifie les moyens ». Mais il a ensuite été l’occasion, pour quelques-uns de ses membres, de s’enrichir personnellement, comme l’a prouvé une série de procès. Ceux-ci ont été engagés par de jeunes juges qui ont poursuivi vigoureusement les politiciens corrompus avec l’appui constant de l’opinion publique et ont condamné lourdement de nombreux dirigeants politiques de tous bords.

Une fois la candidature de Lula invalidée, la route était ouverte pour Jair Bolsonaro, qui a bénéficié de plusieurs facteurs favorables. D’abord, d’avoir su capitaliser le sentiment d’insécurité qui inquiète une très grande partie de la population brésilienne, non sans raison puisqu’avec plus de 60 000 homicides par an le pays en a compté plus, sur les dix dernières années, que la Syrie en guerre civile. Les réponses qu’il propose, comme faciliter la vente et le port d’armes, sont évidemment inapplicables mais il a eu le talent, comme c’est fréquemment le cas des leaders populistes, de sentir quels étaient les problèmes qui préoccupent réellement la population.

Ensuite, le fait que son taux de rejet ait progressivement diminué dans l’électorat féminin, qui lui était le plus hostile, malgré les manifestations du 30 septembre organisé contre lui (#elenão, « #paslui ») par toute un série de groupes féministes. Probablement les préoccupations sur l’insécurité – et l’espoir que Bolsonaro y remédie – ont elle pesé davantage que les déclarations machistes du candidat.

Par ailleurs, un groupe de généraux en retraite (dont celui qui s’est engagé à ses côtés comme candidat à la vice-présidence) s’est employé à convaincre les généraux en activité que son élection serait acceptable. Simultanément, l’intergroupe parlementaire qui représente les intérêts ruraux, et plus précisément ceux des grands propriétaires terriens, a été très actif en sa faveur. Après eux, les milieux d’affaires ont abandonné leur candidat préféré, Geraldo Alckmin, et rallié sa candidature : dès le lendemain du premier tour, les cours de la Bourse ont commencé à monter, et le dollar – la valeur-refuge par excellence – a baissé de près de 3 %.

 

Quel rôle les Eglises ont-elles joué dans lors de ces élections ?

 

Bien qu’il soit lui-même catholique pratiquant, Jair Bolsonaro a obtenu le ralliement de plusieurs des groupes religieux « évangéliques » (protestants pentecôtistes), dont l’influence s’accroît constamment dans le pays, au détriment de l’Église catholique (au rythme d’environ 1% par an). C’est une des clés de son succès car leurs pasteurs ne se sont pas privés de donner des consignes de vote à leurs ouailles, qui les suivent puisqu’une des raisons de l’avancée de ces de ces nouvelles religions (qui ont par bien des aspects un comportement de sectes) est précisément que les fidèles y trouvent un encadrement religieux mais aussi moral et politique qui les rassure. Et ce alors que l’Église catholique s’est largement désengagée de l’action sociale vers les classes populaires depuis que Jean-Paul II avait écarté tous les évêques favorables à la « théologie de la libération » qui avait été la base de la résistance de l’Église à la dictature militaire.

La dimension religieuse du vote est nette sur la figure 7, où le Nordeste, le fief de Fernando Haddad, est aussi le bastion de résistance du catholicisme, alors que les pentecôtistes sont particulièrement dynamiques dans le Centre-Ouest, conquis depuis une quarantaine d’années par la progression de l’élevage et du soja : esprit pionnier, protestantisme et capitalisme se combinent bien avec le conservatisme politique, une convergence connue depuis Max Weber et qui a encore été confirmée par l’élection de Donald Trump…

 

Figure 7 : Typologie des religions au Brésil

 

Ce n’est pas le seul facteur qui explique son succès, car il a aussi obtenu l’appui de ceux qui prônent l’usage de la violence pour réduire l’insécurité et celui des éleveurs de bovins (ou plus généralement de l’agrobusiness), faisant ainsi en sa faveur l’alliance de que ce qu’on appelle au Brésil « les trois B » (Balle, Bœuf et Bible). La figure 8 confirme en effet que la co-incidence (qui n’est pas une coïncidence) entre le vote en sa faveur dans le Centre-Ouest, une sorte de Middle West brésilien (avec bien des traits de Far West).

 

Figure 8 ; Types d’élevage

 

Jair Bolsonaro est présenté par la majorité des observateurs comme un homme politique d’« extrême-droite ». Par-delà les déclarations controversées du candidat Bolsonaro, quelle politique économique, sociale, culturelle le nouveau président souhaite-t-il désormais mener ?

 

Qu’il soit d’extrême droite n’est guère douteux à en juger par ses multiples déclarations racistes, sexistes et homophobes et sa nostalgie assumée de la dictature militaire sous laquelle le pays a vécu de 1964 à 1985, dont il a affirmé que son seul tort a été de se contenter de torturer les opposants au lieu de les tuer…. Reste à savoir s’il s’agissait de flatter les secteurs les plus extrêmes de l’opinion pour obtenir ses votes ou de convictions réelles, et surtout s’il voudra – et pourra – fonder sur elles son action et celle de son gouvernement.

Aucun commentateur ne se risque à imaginer ce quelle sera mais on peut au moins constater que ce sera une période difficile car son élection résulte du ralliement à sa candidature des groupes sociaux très différents. Il a manifestement reçu un appui massif des groupes sociaux à niveau de revenus (et d’instruction) les plus élevés car de toute évidence ils ont fait passer leurs préjugé de classe (certains disent même « haine de classe ») contre le PT avant une analyse rationnelle des capacités de chaque candidat à diriger le pays.

Jair Bolsonaro a par ailleurs obtenu des appuis dans les classes populaires car beaucoup de ceux qui appuyaient le Parti des Travailleurs (PT) ont été déçus en constatant qu’il n’a pas changé le « modèle de développement » du pays, extrêmement inégal, mais simplement étendu les politiques d’assistance héritées des gouvernements précédents. Et comme la crise économique qui a fini par atteindre le Brésil en 2014 (il était jusque-là porté par son vaste marché intérieur et ses exportations de minerais et de soja, principalement vers la Chine), ceux-là même qui avaient bénéficié de la hausse (réelle) du salaire minimum sous les gouvernements du PT ont eu le sentiment de retomber dans la misère dont ils venaient de sortir. On sait que la peur du déclassement est le terreau le plus fertile des populismes, voire du fascisme…

Ces convergences d’intérêts disparates, principalement unis par le rejet du PT, ont fait que la campagne électorale a connu une radicalisation très inhabituelle dans la politique brésilienne, dans la rhétorique du moins, puisque heureusement elle n’a pas donné lieu à des violences. La seule exception aura été l’agression dont Bolsonaro a été victime, un coup de couteau à l’abdomen qui a failli lui coûter la vie. Celle-ci, qui l’a empêché de participer aux débats du premier tour, lui a sans doute évité de perdre des voix en raison de déclarations agressives et fracassantes dont il est coutumier.

On notera toutefois que, au-delà des spécificités brésiliennes, cette élection s’inscrit dans une série mondiale marquée par une tendance à ce qu’on a appelé génériquement le « dégagisme ». Elle a été jalonnée par la défaite de personnalités dont on jugeait qu’elles seraient facilement élues, par exemple Hillary Clinton, François Fillon ou Matteo Renzi, et l’émergence d’outsiders dont les plus habiles ont su se faire passer pour des candidats anti système alors qu’ils en sont en réalité issus. C’est bien le cas de Jair Bolsonaro, qui a été 27 ans un obscur député fédéral qui n’a émergé que lors de la destitution de Dilma Rousseff, lorsqu’il a dédié son vote à la mémoire de l’un des pires tortionnaires de la période de dictature militaire.

Il paraît donc malheureusement très probable que le Brésil s’engage à partir du 1er janvier, date de la prise de fonctions du nouveau président, dans une période d’instabilité politique, alors que par ailleurs sa situation économique s’est nettement améliorée et que les atouts fondamentaux du pays restent solides. Peut-être est-ce le moment de se rappeler ce que Pierre Monbeig (qui a vécu ici dans les années 30 et 40, au moment de la fondation de l’université de São Paulo), rapportait comme une sorte de dicton avalisé par la sagesse populaire décennies précédente : « le Brésil grandit la nuit pendant que les politiciens dorment ». Et pour rester sur une note plus positive on peut dire que cette élection marque, d’une certaine façon, la prise de conscience par la société brésilienne, de l’étendue de la corruption et de l’insécurité, auxquelles elle se résignait jusque-là, et qui ont fait le lit d’une candidature qui, en temps normal, aurait été inacceptable.

 

[1] Voir le nom des États et régions sur la figure 7

 


Pour aller plus loin : Hervé Théry : « Le Brésil est un pays anthropophage »

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