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Enfin, peut-être, de l’empathie pour le territoire !

Le Monde, 18 octobre 2018

 

La promotion de Jacqueline Gourault au rang de ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales marque un tournant du quinquennat comme tous les commentateurs l’ont observé. Au-delà, il s’agit sans doute d’un tournant de la Ve République et peut-être du premier recul d’une tradition qui remonte à Clovis, Charlemagne et Hugues Capet, celle de l’agrégation des territoires à un centre politique et géographique tout sachant et tout puissant. Certes, Paris assure un rayonnement mondial au pays, à son économie, à son action politique, à ses valeurs culturelles, à son patrimoine, ce qui en fait la première destination touristique du monde avec 83 millions de visiteurs en 2017. Mais comme Jean-François Gravier l’avait écrit en 1947, au fil des siècles, Paris a fait hélas le vide autour de lui et engendré le désert français. Il est temps de sortir du centralisme monarchique et républicain qui s’expliquait il y a bien des siècles par la Ligue et la Fronde. Le triomphe des Jacobins sur les Girondins a permis l’existence du Premier Empire, de la Restauration, de la Monarchie de Juillet, du Second Empire et des trois Républiques qui ont suivi, mais à quel prix pour le territoire ! La République n’est plus contestée et son président, son gouvernement, ses ministres doivent comprendre que trop d’État tue l’État. Nul ne peut raisonnablement nier la grande compétence des hauts fonctionnaires français, même si l’on peut espérer une évolution de leur formation et de leur culture, mais depuis les bureaux parisiens et ceux des administrations dites déconcentrées, ils ont une vision fort éloignée des réalités territoriales.

 

Pour le géographe que je suis, le mot territoire est l’un des plus jolis et affectueux qui soient. Il désigne l’espace approprié par un individu (sa chambre, son bureau) ou par un groupe social (la maison d’une famille, le terroir d’une communauté villageoise, le bâti, les places et les rues d’un quartier urbain, le pays d’une nation). Chaque être humain crée du territoire, le marque et construit son nid dans lequel il se sent chez lui. Lorsqu’il n’y parvient pas, il est malheureux et capable de révolte, d’incivisme. Réconcilier les Français avec leur territoire, leur environnement naturel et humain proche ou plus lointain : telle est la mission de Jacqueline Gourault. Ce n’est pas rien ! Sa promotion semble indiquer que la grogne des élus locaux et des maires, bien antérieure à l’élection d’Emmanuel Macron, a été enfin entendue. Qualifier les maires de « héros républicains du quotidien », selon l’expression du président de la République dans son allocution du 16 octobre, est un signe fort.

 

Depuis longtemps, il est d’usage de se gausser du millefeuille territorial français, surtout de ses premiers échelons jugés archaïques et coûteux : la commune, le canton, l’arrondissement, le département. Même les régions, pourtant imaginées sous la Quatrième république et renforcées au fil des gouvernements de droite ou de gauche, semblaient encore trop petites et leur nombre fut réduit par François Hollande de 22 à 13 en métropole pour, a-t-on dit, faire ressembler la France à l’Allemagne et à ses puissants länder, en réalité pour tenter de sauver, voire de gagner des majorités en vertu d’un bricolage fort éloigné des réalités vécues par les Français. D’ailleurs, les attributions desdites régions n’ont nullement été redéfinies et précisées à cette occasion. Elles sont à mille lieues de celles des länder, bien plus étendues en tous domaines et disposant de budgets colossaux par rapport à l’échelon fédéral qui ne gère que certains aspects des fonctions régaliennes de l’État. Par ailleurs, ils sont calqués sur les territoires des États indépendants qui se sont rassemblés au XIXe siècle pour forger l’unité allemande et qui ont toujours conservé identité, autonomie et responsabilités étendues.

 

Les héritages historiques n’ont pas vocation a perdurer s’ils sont obsolètes, mais les princes qui nous gouvernent devraient un peu mieux connaître notre histoire territoriale avant de la bousculer sans ménagement. Nos 33228 communes métropolitaines ont un millénaire d’existence et descendent des paroisses et des châtellenies du Moyen Âge. Les 342  arrondissements furent jadis des baillages sous l’Ancien Régime. Nos 96 départements métropolitains sont calqués sur le modèle des territoires des tribus gauloises, des cités gallo-romaines, des évêchés du Bas-Empire, des provinces et des généralités. Effacer cette longue histoire est un déni d’attachement territorial. Il n’est pas illégitime de juger que ces circonscriptions sont souvent peu peuplées, peu fortunées et peu en mesure d’agir avec efficacité. Les rayer de la carte n’arrangera pourtant rien. N’oublions pas que les élus de ces échelons de base de l’architecture politique et administrative du pays sont plus d’un demi-million et que la plupart sont bénévoles. Ce sont eux qui gèrent le territoire au plus près de leurs concitoyens. Certes, les trois-quarts des Français vivent en ville, mais 87% du territoire sont ruraux et souvent peu peuplés, parfois de moins de 10 habitants par kilomètre carré. Les conseillers départementaux font souvent figure depuis Paris de personnages sortis d’une pièce de Labiche ou de Feydeau. Ils sont pourtant des élus de proximité qui connaissent admirablement leur territoire. Quel dommage qu’ait échoué le projet de Nicolas Sarkozy d’en faire aussi des conseillers régionaux au lieu d’élus au scrutin de liste qui sont souvent des battus d’autres scrutins consolés par les partis politiques.

 

L’aménagement du territoire remonte à l’Ancien Régime, mais il s’est surtout préoccupé des villes, des grandes voies de communication (routières, ferroviaires, aériennes), des ports et des industries plus ou moins dépendantes de l’État. Qui s’est préoccupé de ces immensités peu peuplées qui constituent l’espace rural ? La DATAR n’existe plus et son bilan ne saurait la faire regretter tant elle était inspirée des grands organes de planification soviétiques si éloignés des besoins des populations. Il est urgent de revitaliser les campagnes françaises, les villes de petite ou moyenne taille, les réseaux secondaires de voies de communication routières et ferroviaires. Les avantages et les inconvénients du milieu rural ne sont pas les mêmes que ceux des villes, mais le bilan des deux choix résidentiels doit être équivalent, ce qui est très loin d’être le cas aujourd’hui. La démission d’un millier de maires au cours de ces quatre dernières années est un phénomène grave qu’il faut enrayer. Souhaitons à Jacqueline Gourault, ancien maire rural et longtemps sénatrice d’un département peu urbanisé, le courage de s’attaquer à ce mal français et celui de convaincre le président et le gouvernement de l’urgente nécessité de réinventer une politique et une administration de proximité. Elles sont aussi attendues par les ruraux que par les citadins de France, de métropole comme de l’Outre-Mer.

 

Jean-Robert Pitte

Président de la Société de Géographie
Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques

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