Monique Dagnaud : « Internet et ses infinies déclinaisons se sont plantés au cœur des métamorphoses du capitalisme »

Photographer: Junko Kimura-Matsumoto/Bloomberg

Aujourd’hui, qui n’a jamais entendu parler d’Uber, BlablaCar ou AirBnB ? Leur succès récent à l’échelle mondial surprend et interroge : comment sont apparus ces représentants de l’économie collaborative ? Quel système économique promeuvent-ils ? A quelles conséquences économiques, géographiques et sociales leur action et leur fonctionnement donnent-ils naissance ? Pour mieux comprendre ce mouvement de fond, nous avons demandé à l’anthropologue Monique Dagnaud, directrice de recherche au CNRS et auteur de l’ouvrage Le modèle californien. Comment l’esprit collaboratif change le monde (2016), de revenir avec nous sur ce que beaucoup n’hésite plus à appeler « l’ubérisation » du monde.

 

L’expression « ubérisation du monde » est désormais omniprésente dans nos sociétés développées. Que désigne-t-elle réellement ?

 

Le terme ubérisation est né dans le sillage de l’économie collaborative dont l’essor remonte aux années de l’après-crise financière de 2008. Ce modèle recouvre un bric-à-brac d’activités qui englobent le troc, la distribution de produits agricoles de circuits courts, des échanges gratuits de services (notamment dans le secteur éducatif et culturel) et de produits, mais aussi de nouvelles formes d’activités capitalistiques grâce à la mise en relation directe du consommateur et du producteur par le biais de plateformes collaboratives. Les secteurs  du transport (VTC, livraison, co-voiturage) et de l’hébergement sont les premiers touchés. D’où le terme d’ubérisation qui renvoie à la situation de l’entreprise de VTC Uber, où les chauffeurs sont tenus d’être des autoentrepreneurs. Ils ont accès à leur clientèle via la plateforme d’Uber, qui prélève une commission sur chaque course.

Ces entités de mise en relation directe du producteur et du consommateur constituent la matrice idéale de la société libérale. La transaction est rémunérée et le prestataire de services se décharge des responsabilités sur celui qui réalise le service – par exemple, BlablaCar ou Uber ne sont pas responsables en cas d’accident de voiture, c’est le conducteur et son assurance qui le sont ; et le conducteur est lui-même soumis à la fiabilité du passager. En cela, cette économie suit une logique déjà fort développée dans l’économie traditionnelle : la délégation de garantie de bonne fin à un sous-traitant. Elle opère sans trop de régulation sociale ou économique, ou plutôt elle use de la régulation par les réputations, les jugements et appréciations croisés entre offreurs de services et clients. Certaines de ces sociétés donnent libre cours, grâce aux effets de réseaux, à la constitution de monopoles de taille planétaire : Uber, AirBnB, par exemple.

Usant de plateformes de mise en relation directe, nombre d’activités se développent sous l’égide du statut de l’indépendance (dans le journalisme, la santé, les services à la personne, le droit, etc.). Par extension, le terme ubérisation est devenue synonyme d’activité mal rémunérée (une polémique existe sur les revenus réels des chauffeurs Uber après déduction de leurs charges et commissions) conduite sous le statut de l’indépendance, c’est-à-dire dont la protection sociale est  entièrement prise en charge par le travailleur lui-même.  Les travailleurs Uber sont souvent tenus comme les  nouvelles catégories exploitées dans le cadre des métamorphoses de l’économie et du capitalisme de plateforme. A cela s’oppose un autre regard : celui qui consiste à voir ces secteurs d’activités comme une opportunité d’intégration pour des jeunes au chômage. Une partie de ces jeunes travailleurs réclame une requalification de leur statut en salarié en arguant de leur lien de subordination avec l’entreprise qui gère la plateforme.

 

Dans votre livre Le Modèle californien: Comment l’esprit collaboratif change le monde, vous montrez que « l’entrepreneuriat collaboratif » trouve son origine dans le courant libertarien qui émerge en Californie dans le courant des années 1960. Comment d’utopie, celui-ci est-il devenu l’expression d’un capitalisme agressif ?

 

Au départ, il s’agit d’une utopie issue du secteur de la communication : connecter les individus en réseaux. La vraie révolution techo-culturelle, c’est la communication décentralisée d’individu à individu, rendue possible  grâce au développement des ordinateurs, qui de machines à calculer volumineuses se sont transformés en ordinateurs personnels.

Ce processus vers une communication décentralisée s’est noué dans les années 1970 dans les relations de l’armée américaine qui a eu très tôt le projet d’améliorer les techniques de communication pour des finalités politiques et militaires, avec des laboratoires de recherche universitaires, notamment en Californie, mais aussi avec des hackers, des jeunes qui lançaient toutes sortes d’expérimentations grâce à l’informatique. Ce mode de communication décentralisée est devenue un secteur d’activité économique dans les années 1980/1990.  Le terreau, le libéralisme américain avec sa consonance  libertarienne en Californie, l’écosystème formé en Californie par l’alliance « labo de recherche, petites entreprises et capital risque », tous ces facteurs étaient favorables à cette évolution. D’ailleurs les hackers et les geeks avaient certes pour utopie de favoriser la libre circulation des flux d’information (y compris les logiciels) et de culture, mais dans l’ensemble, ils n’étaient pas anti capitalistes – l’avènement du libéralisme informationnel a donné lieu toutefois à de nombreux débats et conflits, qui perdurent encore aujourd’hui. En 1984, est organisée la première conférence de hackers qui définira les contours libertariens de la cyberculture. Ensuite, Internet s’est imposé comme un mode de communication de masse à la fin des années 1990 et au début des années 2000 avec la démocratisation  des ordinateurs personnels et le développement des messageries. Les smartphones et l’essor des réseaux sociaux à partir des années 2000 amplifient fortement ce mouvement. Au final, Internet et ses infinies déclinaisons se sont plantés au cœur des métamorphoses du capitalisme.

C’est ce processus que je décris dans mon livre pour montrer qu’au départ il s’agit d’un projet politico-culturel, qui s’est ancré dans des milieux d’entreprises et d’universités dans les années 70/80 pour devenir dans les années 2000 un mode global d’organisation de la société. Se souvient-on seulement aujourd’hui de l’époque où l’Internet n’existait pas ?

 

Des entreprises comme Uber consacrent parallèlement le modèle économique du « zero to one ». Contrairement aux discours les présentant comme des créateurs d’emplois, l’action de ces entreprises ne va-t-elle pas dans le sens de la destruction du marché du travail et des droits des travailleurs ?

 

 

Sur la dimension destruction/création d’emplois le débat bat son plein et domine certainement une tonalité pessimiste. Il est sûr que la révolution numérique détruit beaucoup d’emplois et oblige à la recomposition des emplois existants. Je suis moins pessimiste que certains pour la raison suivante : dans une société restructurée par les liens virtuels et la possibilité de régler beaucoup de problèmes « à distance » et à travers des contacts anonymes, la demande de contacts humains et de relations de face à face s’affirme en parallèle. Une des retombées de l’ère numérique, c’est la multiplication de lieux comme les hackerspaces, les espaces de co-working, les tech shops, etc. ; le co-voiturage, et beaucoup de co-activités (dont un pan de l’économie collaborative) connaissent un vif succès et pas uniquement pour des motifs économiques ; jamais les activités de loisirs fondés sur la sociabilité ne se sont aussi bien portées et par ailleurs, dans l’éducation et la santé, les emplois « relationnels » ne cessent de se développer. La communication numérique ne peut être une fin en soi, elle est surtout un moyen pour élargir la sociabilité, la culture, et connaître de nouvelles  opportunités, par exemple dans l’emploi ou la vie personnelle.  Je pense même que les entreprises qui réussiront dans l’avenir seront celles qui sauront encore cultiver la dimension relationnelle et de convivialité en leur sein et vis-à-vis de leur clientèle.

Quant aux travailleurs « ubérisés », ils commencent à s’organiser, et ils seront probablement capables de construire un rapport de force avec les détenteurs du capital (y compris avec l’aide des pouvoirs publics) comme cela a été le cas dans les premières révolutions industrielles.

 

La révolution internet a totalement redéfini la géographie mondiale, notamment par la mise en réseau des lieux et des hommes. Pensez-vous que le succès de l’économie collaborative approfondisse encore ce mouvement de fond ? Si oui, comment ?

 

L’économie collaborative est une des retombées d’Internet : cette forme économique qui comprend plusieurs facettes est un vecteur fort de transformations dans le secteur de la production et de la consommation. Elle est particulièrement présente dans l’univers du tourisme, de Couchsurfing à Airbnb. Ses protagonistes parlent des villes comme constituant par elles-mêmes les nouveaux hôtels.  Donc elle redéfinit aussi à sa façon la géographie mondiale.

 

Par-delà les reconfigurations économiques du marché du travail, vous montrez que ce nouveau type de mise en réseaux des individus a de profondes conséquences sociales. Quelles sont-elles ?

 

L’ère numérique inaugure de nouveaux styles de consommation, de nouvelles façons de vivre et de fonctionner ensemble en s’appuyant sur ce que je nomme la culture de la réciprocité créatrice. Cette dernière ne s’inscrit ni comme un don gratuit, ni comme une démarche altruiste. Elle fusionne, à des dosages qui varient d’un acte à l’autre et d’un individu à l’autre, « un intérêt à » (valeur pour soi) et « un intérêt pour » (valeur en soi). S’immisce ainsi dans cette  culture du partage la recherche de l’autoréalisation et de la satisfaction personnelle – des aspirations présentes aujourd’hui dans tous les aspects de la vie, y compris au travail. Elle inclut la notion de liberté. On n’attend pas un retour immédiat dans l’échange, ni même différé : à chacun de choisir. En réalité, ce retour, quand il arrive, et, de fait, il arrive souvent, surgit plutôt comme une heureuse surprise, une occasion de réjouissance qui rassure et conforte sur la convivialité du monde. La réciprocité créatrice est une dynamique relationnelle, qui attribue toute sa part à la relation égalitaire, et est fondée sur l’idée de liberté.

Il existe toutefois une face sombre à cette évolution sociale. Le rêve californien porte en germe des inégalités abyssales redoublant celles, déjà bien ancrées, qui touchent l’accès à l’éducation et à la culture, et par voie de conséquence à l’emploi En effet, l’élan de « changer le monde par l’innovation » est impulsé par les catégories les plus dotées en capital scolaire et culturel, et malgré l’éthique du partage et la conception égalitaire qu’elle véhicule, il est probable que, dans cette dynamique, se creuse le fossé entre les « in » – ceux qui contribuent activement à ce nouveau monde et en goûtent les fruits – et les « out » – ceux qui n’y participent que de manière symbolique, ou n’y adhèrent pas du tout. En particulier, entre les jeunes intégrés, et ceux qui, à un âge précoce, sont déjà en voie de désaffiliation, se trouvent en situation d’isolement et ne prennent part à la société qu’à travers les écrans, le risque de rupture est flagrant. Pour la majorité des jeunes Internet est un relais qui permet de s’informer, de s’organiser, de progresser et d’élargir sa sociabilité, alors que pour certains il tient lieu de refuge pour passer le temps, et, dans des cas ultimes, de sas mortifère où se déversent les délires extrémistes ou les plus fous. Cette dualité, si elle n’est pas régulée, est génératrice de chaos : on voit déjà le ressentiment profond exprimé contre le modèle californien par une fraction importante des sociétés que ce soit dans la sphère politique, ou par la voie de la violence.

 

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