Laurent Gayard : « La question n’est plus de savoir si les cryptomonnaies vont s’imposer, mais quand »

En quelques années, les cryptomonnaies sont devenues une réalité pour le grand public. De l’explosion du cours du Bitcoin à l’interdiction par Pékin des activités de « minage » sur son sol, celles-ci rythment désormais l’actualité internationale. Longtemps réduites à leur seule dimension technique et strictement financière, les cryptomonnaies soulèvent aujourd’hui une batterie d’interrogations qui intéressent la géographie. Docteur en études politiques, Professeur à l’Institut Catholique de Paris et auteur de l’ouvrage Darknet, Gafa, Bitcoin. L’anonymat est un choix (Slatkine Et Cie, 2018), Laurent Gayard nous explique comment ces monnaies numériques risquent, à plus ou moins long terme, de bousculer l’organisation de nos sociétés.

 

 

Cryptomonnaie la plus célèbre aujourd’hui, le bitcoin fait depuis plusieurs années les gros titres de la presse, spécialisée comme grand public. Concrètement, qu’est-ce qu’une cryptomonnaie ?

 

Une cryptomonnaie est une monnaie numérique – ou un actif, cela dépend des points de vue – qui peut s’échanger directement, de pair-à-pair, sur un réseau de transaction distribué et décentralisé, sans l’intervention d’une banque ou d’une tierce partie. Le tout dans une unité de change qui est reconnue et utilisé sur un réseau particulier et un certain nombre de places de marché. Toutes les transactions effectuées sur un réseau sont ainsi horodatées et enregistrées sur un livre de compte en ligne appelé une chaîne de blocs (blockchain). Chaque unité de cryptomonnaie créée correspond à un bloc de transaction validé et intégré à la chaîne de blocs. C’est ce procédé de création de cryptomonnaies que l’on nomme le ‘minage’.

Le terme ‘cryptomonnaie’ est un peu trompeur parce que la plupart des 10 000 cryptomonnaies qui existent à l’heure actuelle ne cachent pas grand-chose et que leurs blockchains sont publiques. Il existe des blockchains privées ou des cryptomonnaies, comme le Monero (XMR), qui assurent une confidentialité élevée des transactions, mais elles représentent une minorité de ces actifs. J’emploie ici le terme ‘actifs’ à dessein car des institutions comme la Banque de France ne considèrent pas les cryptomonnaies comme de véritables monnaies, mais comme des réserves numériques de valeur qui représentent une certaine valeur en monnaie FIAT (dollar, euro, livre sterling…) à un moment donné (un bitcoin vaut ainsi 65 000 $ à l’heure actuelle).

 

Malgré leur nature numérique, est-il possible de dresser une géographie des cryptomonnaies ? Si oui, quels en sont ses contours ?

 

On peut en effet dessiner une géographie des cryptomonnaies qui s’apparente en premier lieu à la géographie d’Internet. Le « continent numérique » possède une réalité physique qui repose sur les câbles sous-marins (80 % du trafic), les centres de données et les serveurs. On a pu s’en rendre compte avec l’incendie qui a touché les locaux de l’entreprise d’hébergement de données OVH le 10 mars 2021 : des milliers de sites Internet se sont trouvés hors-ligne suite à cet accident [1].

Mais les blockchains qui permettent aux différentes cryptomonnaies d’exister sont aussi des réseaux distribués, dont le fonctionnement est assuré par des ordinateurs, y compris ceux de particuliers, disséminés aux quatre coins du monde. Cela confère aux cryptomonnaies une géographie spécifique. Le réseau Bitcoin repose par exemple sur 12 446 nœuds [2] qui sont répartis en majorité, et dans l’ordre : en Europe, aux Etats-Unis et en Asie orientale, les trois premières nations opérant des nœuds Bitcoin étant les Etats-Unis (1 847), l’Allemagne (1 795) et la France (550). La part de la Chine (147) s’est effondrée suite au grand ménage entamé par Pékin au printemps dernier.

L’autre élément déterminant de la géographie des cryptomonnaies est le minage. Dans leur écrasante majorité, les cryptomonnaies sont créés de deux manières différentes. D’une part, la « preuve de travail » consiste à mettre en compétition des machines qui ‘minent’ des blocs de transaction en même temps que de nouveaux tokens. De l’autre, la « preuve d’enjeu » permet aux principaux détenteurs d’une cryptomonnaie de valider les transactions et de créer de nouveaux tokens. On pourrait ajouter aussi la révolutionnaire « preuve d’histoire » de la cryptomonnaie Solana. Le Bitcoin utilise ainsi la « preuve d’enjeu », extrêmement énergivore puisqu’elle requiert une énorme puissance de calcul. Elle suscite les critiques de tous ceux qui s’inquiètent de la consommation d’énergie planétaire et de ses conséquences environnementales. C’est aussi cette méthode qui a amené, au fil des années, les mineurs à s’associer dans des « pools », des regroupements de machines de plus en plus importants, jusqu’à former de véritables « fermes de minage », capables de rapporter beaucoup d’argent… mais aussi de consommer une très importante quantité d’énergie.

Jusqu’à récemment, la Chine concentrait encore la majorité des capacités de minage sur la planète. Ce n’est plus le cas suite au grand-ménage entamé par Pékin au printemps dernier. Selon les données du CCAF (Cambridge Center for Alternative Finance) en date de juin 2021, la Chine détenait 34,25% de l’hashrate [3] mondiale, et les États-Unis 21,8%. Le mois suivant, celui de la Chine est tombé à 0. Les États-Unis ont mécaniquement atteint les 35,1% [4]. Les récents déboires du géant chinois de l’immobilier Evergrande montrent que le PCC veut remettre au pas les entreprises et le secteur privé. Cette politique a visé aussi les cryptomonnaies. Ce faisant, les Chinois ont paradoxalement permis aux Etats-Unis de rattraper leur retard dans ce secteur. A Rockdale, au Texas, la construction de la plus grande ferme de minage du pays est en cours. Elle compte déjà plus de 100 000 ordinateurs dans trois bâtiments de 350 mètres de long. Et ce n’est qu’un début…

 

Ferme de minage à bitcoins en Chine

 

Récemment, vous avez signé dans la revue Conflits un article sur la dimension politique et géopolitique des cryptomonnaies. En quoi celles-ci sont-elles à l’origine de tensions voire de conflits entre acteurs politiques ?

 

Il y a deux points à considérer. Premièrement, et comme je le note dans Conflits, si le système économique mondial repose encore largement sur la domination du dollar, de nombreux analystes estiment que cette situation n’est pas vouée à perdurer. La crise économique qui fait suite à la crise sanitaire peut faire advenir plus rapidement les bouleversements déjà pressentis de longue date. Dans ce contexte, la montée en puissance des cryptomonnaies a d’abord été vue par les Etats comme une menace géopolitique, voire une remise en cause de leurs prérogatives régaliennes, dont la plus importante sans doute, battre monnaie. Le projet du fondateur de Facebook Mark Zuckerberg de lancer sa propre monnaie numérique, le Libra, devenu le Diem, a provoqué une levée de boucliers aux Etats-Unis et en Europe. Mais aujourd’hui, on constate que ces mêmes Etats souhaitent plutôt réguler qu’interdire.

L’autre point, c’est celui du financement des activités illégales – terrorisme et trafic de drogue en tête – et des Etats dits « voyous » grâce aux cryptomonnaies dont il est difficile de contrôler les flux. L’Iran, ou la Corée du nord, soumis aux sanctions américaines et internationales, les contournent en faisant usage des cryptomonnaies… dont ces gouvernements interdisent pourtant l’usage par leurs citoyens. Certains Etats ont annoncé leur volonté de créer leur propre cryptomonnaie nationale : la Tunisie travaille, avec quelques déboires, sur un projet de dinar numérique, la Russie veut son e-rouble, les Emirats Arabes Unis veulent devenir une cryptonation. L’adoption récente du Bitcoin comme monnaie légale et officielle par le Salvador va certainement faire de ce petit pays sud-américain un laboratoire d’expérimentation vers lequel les regards des grands de ce monde seront braqués.

Ces exemples amènent à évoquer un dernier aspect très important, celui des CBDC (Central Bank Digital Currency, autrement dit Monnaie Digitale de Banque Centrale). Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si les Etat vont créer leur propre devise numérique, mais plutôt quand cela va intervenir et qui le fera en premier. La Suède a déjà testé son « e-krona », la Chine expérimente son remnibi virtuel, La banque du Canada veut lancer une monnaie virtuelle, évidemment annoncée comme plus écologique que le Bitcoin, et l’Union Européenne planche sur un euro virtuel qui verrait le jour aux alentours de 2024-2025. Face aux CBDC, ce ne sont pas tant le Bitcoin ou l’Ethereum qui apparaissent comme des concurrents des Etats mais les stablecoins, ces cryptomonnaies dont le cours est stable et adossé au dollar ou à l’euro. Ce sont plutôt elles qui sont aujourd’hui dans le viseur géopolitique et économique des Etats-Unis ou de l’Europe.

 

Parallèlement au succès des cryptomonnaies stricto sensu, on assiste aussi aujourd’hui à une explosion des NFTs. De quoi s’agit-il et en quoi peuvent-ils bouleverser à plus ou moins long terme le secteur des cryptomonnaies ?

 

Cryptomonnaies et NFT ont en commun d’être des actifs numériques qu’il est possible d’acheter, d’échanger et de vendre. Toutefois, la comparaison s’arrête là. Chaque bitcoin dispose d’une signature électronique qui lui donne une signature unique, mais il peut toujours être échangé contre un autre bitcoin, comme un billet de banque peut être échangé contre un autre billet de la même valeur. Les cryptomonnaies, comme les billets de banque, sont ainsi appelés « fongibles ».

Le NFT est en revanche un non fongible token, un ‘jeton non fongible’. Ils peuvent être vendus ou achetés sur une place de marché en ligne et détenus sur un portefeuille électronique, mais ils sont non fongibles car chaque NFT, dans sa nature, son aspect ou son contenu, diffère d’un autre. Un NFT est un titre de propriété numérique, établi à partir d’un smart contract qui intègre une signature numérique à un fichier numérique unique ou rare. Ce peut être une œuvre d’art numérique, un morceau de musique, une vidéo, un élément de jeu vidéo, etc. L’image numérique en elle-même peut certes être dupliquée des milliards de fois mais le titre de propriété qui lui est lié est, lui, impossible à dupliquer. En clair, on peut copier l’image, associée à un NFT mais on cherchera en vain à vendre cette copie, car on ne possédera pas le fichier NFT équivalent à son titre de propriété.

Au-delà des phénomènes spéculatifs – le NFT de l’œuvre numérique Everydays : the first 5000 days de l’artiste Peeble s’est vendue 69 millions de dollars chez Christies en mars 2021 – cette nouvelle technologie est en train de bouleverser le monde de l’art et de propulser l’art numérique dans une nouvelle dimension. Et les NFTs sont en train de débarquer également dans le domaine des jeux vidéo, promettant de révolutionner cette industrie (qui pèse bien plus lourd aujourd’hui que le cinéma).

 


[1]    La liste complète des services touchés a été établie par OVH : https://www.ovhcloud.com/fr/lp/status-services-backup-strasbourg/

[2]    https://bitnodes.io/

[3] « Le hashrate est une unité de mesure qui permet de déterminer la vitesse de calcul par seconde d’une machine qui effectue le minage de crypto monnaie » (Source : https://traderfrancophone.fr/crypto-monnaie/hashrate/definition/).

[4]    https://www.jbs.cam.ac.uk/faculty-research/centres/alternative-finance/

1 Comment on Laurent Gayard : « La question n’est plus de savoir si les cryptomonnaies vont s’imposer, mais quand »

  1. Mais qui donc a besoin d’une cryptomonnaie ?… Où est le progrès ? Est ce la préoccupation des hommes qui discutent le coup au bistrot ?… Le fétichisme technologique de notre époque donnant lieu à cette fuite en avant vers toujours plus de complexité ressemble à la course d’un canard sans tête. C’est la conclusion d’une expérience de 30 ans dans cette technologie.

    En revanche, que ces inventions servent toujours plus de mondialisation, ça…

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