[Les géographes face au Covid] Alain Miossec : « Le covid n’est pas une vague qui submerge, mais une marée montante qui suit quelques lignes de courants »

Le ton et la plume acérés d’Alain Miossec ne sont plus à présenter. Observateur des remous de son époque, ce spécialiste des régions littorales porte sur la crise sanitaire un regard à la fois analytique, critique et désabusé. De la diffusion de l’épidémie à l’esquisse du monde d’après (en passant, bien sûr, par les enjeux littoraux), Alain Miossec nous livre ici une analyse inédite, loin des sentiers battus et des discours consensuels.

 

 

En tant que géographe, quelles leçons tirez-vous de ces dernières semaines marquées par la crise sanitaire et par les mesures prises pour l’endiguer ?

 

Comme tout évènement de grande dimension, la pandémie du covid 19 ne pouvait qu’interroger le géographe avec une série de questions tournant autour de la relation à l’espace, avec un effet de « lieu » assez remarquable pour le foyer initial et la diffusion finalement assez précise de la pandémie. Pourquoi ici plus qu’ailleurs quand on regarde les cartes produites ? Pourquoi le nord de l’Italie d’abord et de manière aigue, pourquoi le nord-est de la France ? Pourquoi New York et pas l’Iowa ? Très vite la carte déçoit car elle généralise et empêche d’aller au fond des choses. Le covid, ce n’est pas une vague qui submerge mais une marée montante qui suit quelques lignes de courants : « ils ne mourraient pas tous » mais tous étaient très inégalement touchés.

A ces questions, pas de réponses encore : il est trop tôt et il faudra aux géographes montrer (ou démontrer) que leurs méthodes d’analyse peuvent aider à la compréhension des phénomènes. C’est d’ailleurs ce que propose le dernier dossier de la revue numérique Géoconfluences. La géographie de la santé existe depuis longtemps mais il semble qu’elle est réduite à quelques lieux et à de rares équipes, d’où un silence assez pesant et, comparativement, maintes contributions de non-spécialistes.

J’ai aussi observé avec une certaine délectation que les querelles entre scientifiques avaient également une dimension spatiale, recoupant l’analyse maintes fois faite de l’opposition Paris/Province, ici croisée avec des querelles de personnes qui font le charme de la vie universitaire. Le Bien et le Mal, le « réfractaire » contre les « mandarins » parisiens. En fait, des rivalités scientifiques classiques mais encore une fois exacerbées par le rouleau compresseur des médias et des réseaux sociaux, tarte à la crème du quotidien sans cervelle. Pourquoi s’étonner alors des errements du pouvoir politique, les oppositions se faisant au moins discrètes à la mesure de leur égale incompétence…

 

De la fermeture des frontières aux mesures de confinement, en passant par les appels à la « distanciation sociale », le contrôle de l’espace a été (et est encore) un des principaux enjeux de la lutte contre la pandémie. Outre sa dimension sanitaire, la crise que nous avons vécu n’est-elle pas aussi géographique ?

 

Plus contrôler l’espace pour mieux contrôler les populations ? La sentence est un rien provocatrice mais correspond à une réalité. Pour la France, c’est ce que l’autorité (l’Etat) a cherché à faire avec bien des précautions de langage qui en disaient long sur les incertitudes du moment. D’ailleurs l’expression « distanciation sociale » (qui sent tellement sa bureaucratie) est d’abord une mise à distance spatiale : isolons les individus les uns des autres avec une série de « gestes barrière » pour éviter la diffusion du virus par le contact. D’échelle en échelle et en désordre, on a isolé le pays entier et, à l’intérieur du pays les départements, finalement l’échelle jugée la plus pertinente de l’action.

On peut dire que la logique spatiale a été celle de la frontière pour un confinement jugé efficace ; et sans doute l’a-t-il été puisque la pandémie s’est trouvée ralentie sinon circonscrite. Inutile d’aller plus loin pour qualifier cette pandémie de profondément géographique. La France n’étant pas le monde mais un des pays les plus centralisés au monde (et, partant, très méfiant à l’égard des citoyens parfois profondément infantilisés), d’autres pays ont choisi d’autres voies, expression moins d’un sens politique dévoyé (USA, Brésil…) que d’une culture différente (Royaume Uni, Europe du nord…). Ces pratiques sont évidemment une sorte de camouflet aux grandes institutions internationales assez fortement impuissantes et/ou dévaluées (Union Européenne, OMS…) ! Et pour la France, l’éternelle question du rapport Paris-province et de la question récurrente de la décentralisation : les administrations centralisées peuvent-elles faire face à ce type d’évènement ? Il faudra encore bien du temps pour que l’on trouve un certain « équilibre » efficace, me semble-t-il !

 

Selon vous, la crise récente doit-elle amener les géographes à réinterroger les notions de mondialisation et d’hypermobilité ?

 

Ils ont commencé à le faire si l’on en juge par quelques contributions stimulantes du site Géoconfluences. Je ne suis pas un spécialiste de ces questions, bien que, par le biais de mes travaux sur les littoraux, j’y ai été confronté. Ce que je puis dire c’est qu’il faut cesser d’aborder la mondialisation comme on le fait de manière plus ou moins transparente (et donc plus ou moins intelligente) dans les programmes de l’enseignement scolaire inspirés d’ailleurs des approches universitaires en faisant le procès de ce qui est d’abord un fait géographique d’ampleur. Ce fait mérite des études « objectives » qui ne soient pas la caricature du libéralisme ou de l’ultralibéralisme, concept dont le fondement est idéologique ou du capitalisme « financier » (ce monstre) mais la mise à plat des jeux d’acteurs à toutes échelles dans une démarche de type géopolitique.

Décrire ce qui est en isolant progressivement les lieux de l’expression de la mondialisation et les liens tissés entre ces lieux dans l’espace. Les pleins et les vides d’une sorte d’approche braudelienne (merci de rappeler son œuvre avant de la « déconstruire » dans l’air du temps sans l’avoir lue). On touche alors à la mobilité, une vieille question géographique (migrations en tout temps et en tous lieux) simplement exacerbée par l’ouverture du monde grâce aux moyens technologiques. Tout bouge, tout le monde bouge parce que les moyens de le faire sont rassemblés dans une logique certes marchande mais stimulée par le désir d’ailleurs (voir l’explosion du tourisme international…). En cela la mondialisation contemporaine est fortement enracinée dans l’Histoire, il n’y a pas besoin d’une « hypermobilité » là où l’on n’a qu’une accélération logique.

 

L’expression « le monde d’après » est désormais omniprésente dans le paysage politique, économique et médiatique. Pensez-vous que la pandémie marquera une rupture dans l’organisation des territoires ?

 

Des lignes qui précédent, vous devinez mon scepticisme. Le « monde d’après » est porté par les médias, les réseaux sociaux, tous ceux qui pensent qu’il suffit de dire pour que les vœux soient exaucés. Certes, le discours politique va dans ce sens mais encore faut-il qu’il soit porté par autre chose qu’un suivisme bêlant ou qu’une démagogie ruisselante dont le seul but est de plaire. Le constat actuel pour la France montre des populations plus portées à la jouissance « comme avant » (ce qu’on peut comprendre, même si ce n’était pas « la guerre »), plus ou moins civiques et acceptant pour une minorité bruyante de ne pas aller à plus de dix au restaurant, pour aller danser avec quelques milliers d’autres à la fête de la musique… Au fond le monde d’avant est tout de même jugé très supportable et même très « durable ».

Quant au « monde d’après », il est déjà dans les cartons très institutionnels du développement durable et de multiples propositions qui ne sortent pas nécessairement renforcées de la crise pandémique. Des propositions qui font parfois cruellement fi des différences de développement perceptibles dans l’espace, qu’il s’agisse des contrastes à l’échelle du globe entre continents ou, au sein des continents entre villes « mondialisées » ou « métropolisées » et campagnes dépeuplées (France…) ou surpeuplées (un gros mot) comme en Afrique ou en Inde. L’appétit pour la décroissance va rarement jusqu’à faire entrer la démographie dans les objectifs premiers… et dans un monde dogmatique, le chemin de Damas est rarement illuminé ! Je suis et je reste un géographe sceptique sur la marche du monde que j’essaie de comprendre sans œillères, sans a priori, en géomorphologue (à l’origine) qui a compris naguère qu’il fallait d’abord observer pour comprendre comme la Guadeloupe lui a appris en créole qu’il faut « kouté pou tann, tann pou komprann », écouter pour entendre et entendre pour comprendre. On ne saurait entrer dans l’univers des multiples cultures avec des œillères… et avec l’idée non démontrée que le multiculturel peut entrer sans dommages dans l’universalisme !

 

Vous travaillez sans relâche à la compréhension des dynamiques littorales, qu’elles soient physiques ou humaines. Avec, notamment, la baisse du tourisme balnéaire qui se profile dans les semaines voire les années à venir, pensez-vous que la gestion et l’aménagement des territoires littoraux sont amenés à évoluer ?

 

Tout ce qui touche à la mer est fortement impacté par la crise pandémique. Rien d’étonnant car, on l’a maintes fois décrit, les océans sont au cœur de la mondialisation et représentent un des lieux où elle s’exprime avec le plus d’intensité. De manière symptomatique, c’est le coup d’arrêt donné au monde de la croisière qui a été le plus immédiatement visible. La croisière, ce sont des lignes qui obéissent à des logiques propres, différentes des grandes lignes régulières du commerce maritime. Ce sont 400 grands paquebots et en bilan 28 millions de passagers. Une manne financière considérable dans un monde en croissance continue, une croissance liée à l’élévation globale du niveau de vie. Plus l’offre est abondante et diverse, plus les prix peuvent baisser renforçant une sorte de spirale positive. Les lignes sont celles du tourisme international avec des lieux que l’on pourrait dire incontournables. Pour l’heure, tout est à l’arrêt et les médias ont dramatisé certaines situations (covid 19 à bord, quarantaine, paquebots à la dérive puisque les ports se ferment, etc.).

Est-ce qu’un « retour à la normale » changera l’ordre des choses ? C’est possible mais peu probable. Les lieux sont là, la demande potentielle forte mais la crainte de l’enfermement peut allonger la durée de la crise et affecter les sociétés spécialisées (on dit Carnival au bord du dépôt de bilan) en rétrécissant l’aire de développement de l’activité. De même, les activités du tourisme balnéaire ont été arrêtées mais on l’a constaté pour la France, les acteurs des stations balnéaires ont vite poussé à la reprise avec les précautions d’usage.

On assiste donc à une sorte de « rétrécissement » spatial lié à la crise du transport aérien : le risque pandémique a vidé les aéroports et maintiendra les éventuels clients dans la crainte du confinement au sein de l’avion. Sans compter la fermeture des frontières. Tout cela va affecter l’économie balnéaire de manière plus ou moins durable mais on voit mal qu’une autre façon d’occuper le littoral puisse se développer. Pour l’heure, le « modèle d’avant » perdurera avec des nuances locales dans le « monde d’après ». On ira à la mer en revisitant les côtes françaises au lieu d’aller au soleil de la Tunisie ou des mers chaudes. Cela aura un coût plus élevé mais ne devrait rien changer à l’aménagement du littoral dans un contexte, en France, où l’ère des grandes opérations de l’Etat est bien achevée depuis longtemps !

Reste évidemment les grandes lignes du commerce maritime. La Chine est le bon exemple de ce qui s’est passé ces dernières décennies (puissance des ports, équipements massifs, progrès technologiques) : il est de l’intérêt bien compris de la Chine de continuer comme avant (accès aux matières premières – importations – et transformation dans l’atelier du monde – exportations. Le schéma est simple et tout dépendra de l’attitude des acteurs internationaux. On parle beaucoup de « relocaliser », mais de telles décisions – qui supposent de la volonté politique et des moyens de mise en œuvre – restent du domaine du discours et fortement soumis à l’émotion du moment. Et, doit-on oser l’écrire, à la crédulité des populations dominées par l’émotion distillée par les images ! Les grandes compagnies maritimes ont des visions plus réalistes, des taux d’endettement auxquels faire face, des habitudes enracinées et l’insertion dans les réseaux de la mondialisation du monde maritime qui ne vont pas s’effacer devant les perspectives « environnementales » d’un monde meilleur. Certaines incantations de nature quasiment religieuse font sourire car elles ne reflètent que l’ignorance de ceux qui les portent.

A titre personnel, je ne pense pas que l’après soit très différent de l’avant… On peut en débattre mais le géographe n’est ni un prophète, ni un visionnaire. Il part de ce qu’il sait (avec les prudences qu’implique la recherche), de ce qu’il observe dans l’instant et peut faire des projections « raisonnables ». Il peut bâtir des scenarii à l’image de ce que sont les rapports du GIEC sur le climat et qu’il convient de lire avec attention (car ils sont « sérieux ») sans privilégier le dernier scénario souvent catastrophiste comme l’attendent les grands prêtres (et leurs cours médiatiques si peu « populaires ») d’une décroissance planétaire fortement angoissante.

3 Comments on [Les géographes face au Covid] Alain Miossec : « Le covid n’est pas une vague qui submerge, mais une marée montante qui suit quelques lignes de courants »

  1. Excellent article
    Gabriel de Bérard

  2.  »Le géographe n’est ni prophète, ni un visionnaire. Il part de ce qu’il sait (avec les prudences qu’implique la recherche), de ce qu’il observe dans l’instant et peut faire des projections « raisonnables ». Alain Miossec

  3. Docteur Achor Robert // 20 juillet 2020 á 22 h 11 min // Répondre

    C’est consternant que des spécialistes aussi compétents, lucides et si pertinents sur l’avenir, avec qui j’adhère totalement, ne soient pas écoutés par les politiques qui préfèrent entendre des pseudo scientifiques !
    Je pense personnellement que rien ne changera car aucun chef d’Etat n’à la notion « d’être un Grand Commis de l’Etat »

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