[Les géographes face au covid] Sylvie Brunel : « Le virus a réaffirmé le rôle essentiel de la puissance publique »

Pour ce deuxième épisode de notre série « Les géographes face au covid », nous avons tendu notre micro à Sylvie Brunel, professeur à Sorbonne Université, ancienne présidente d’Action contre la Faim et auteur d’une quarantaine d’ouvrages (dont le dernier en date Pourquoi les paysans vont sauver le monde est paru en 2020 aux éditions Buchet-Chastel). Des orientations prises à l’échelle mondiale aux menaces pesant sur l’organisation des sociétés locales, Sylvie Brunel nous livre une analyse passionnante et distanciée de la crise sanitaire et de ses conséquences géographiques.

 

 

En tant que géographe, quelles leçons tirez-vous de ces dernières semaines marquées par la crise sanitaire et par les mesures prises pour l’endiguer ?

 

Alors même que de nombreuses personnes en Europe expriment le souhait de voir cesser un certain nombre de mécanismes de protection (vaccins, produits phytosanitaires des cultures, traitements des élevages, voire médicaments médicaux modernes), le coût mondial des pandémies, humain et économique, est devenu exorbitant. La mondialisation multiplie les risques sanitaires, avec la circulation rapide des infections biologiques (virus émergents, bactéries, risques de bioterrorisme…), les défrichements et les déplacements de populations, qui font sortir les virus de leurs écosystèmes et remettent en question les immunités acquises (dites de prémunition), le réchauffement climatique. Il faudrait une gouvernance mondiale de la santé plus efficace que l’actuelle OMS, trop bureaucratisée et souvent trop lente à réagir, comme l’a déjà montré l’épidémie d’Ebola en 2015, mais aussi très inféodé à la Chine (dont le soft power passe par un entrisme systématique dans les institutions internationales), ou à des intérêts qui ne relèvent pas de l’intérêt général.

La cécité des grandes puissances face à l’arrivée de ce nouveau coronavirus a eu quelque chose d’effarant. Le jour de la Saint-Valentin (14 février), alors que le monde entier célèbre les amoureux, que Macron prononce son grand discours écologique à la Mer de glace, il n’y a encore que 30 cas de Covid-19 en Europe et aucun décès. Les ministres de la santé des 27 Etats européens se réunissent à Bruxelles en présence d’un représentant de l’OMS. « Le risque est faible » déclare le commissaire chargé de la gestion des crises, Janez Lenarcic. Certains participants émettent l’hypothèse d’une pénurie de médicaments, puisque la majorité est désormais produite en Chine, mais elle est catégoriquement démentie par la commissaire à la Santé, Stella Kyrialides. Quand on l’interroge sur le fait que la moitié des équipements de protection individuelle sont fabriqués en Chine, elle déclare « lancer un marché public pour en acquérir« . Autant dire, ne rien faire du tout, quand on connaît la bureaucratie bruxelloise. Le vieux monde a visiblement raté une marche dans la prévention de la pandémie.

Voir ensuite la Chine se pencher au chevet de l’Europe, après lui avoir envoyé son fléau par son retard à l’allumage et son opacité les premiers mois de la pandémie, me rappelle ma période humanitaire, ces famines provoquées par des chefs de guerre, qui se posent ensuite en distributeurs de l’aide humanitaire pour panser les souffrances dont ils sont à l’origine – et acquérir ainsi reconnaissance de leurs victimes et légitimité… Que la Chine ait proposé son aide charitable, et bien sûr désintéressée, avant d’adopter le discours agressif des « loups combattants » devant les questionnements, américains, européens ou australiens, sur l’origine exacte du virus, a conduit enfin l’Europe à prendre conscience de sa vulnérabilité. 30 % de la production industrielle mondiale, 20 % du transport maritime, 20 % des dépenses touristiques viennent de l’Empire du Milieu. Notre cécité, passée j’espère, a poussé les pions chinois partout dans le monde, notamment par le biais de « l’initiative de la ceinture et la route », lancée en 2013, y compris en Europe (Italie, Espagne, Portugal, Grèce, Europe centrale…). On dit aujourd’hui que l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 aurait conduit à la chute du rideau de fer en novembre 1989, puis à l’effondrement de l’Union soviétique deux ans plus tard. Le Covid-19 signera-t-il l’effondrement des vieilles puissances de l’ancien monde et la revanche du Nouveau, avec ce virus, certes venu de Chine, mais qui va lui donner les moyens de consacrer sa suprématie ?

Pour faire face efficacement, il faudrait que le chacun pour soi et les sauve qui peut nationaux laissent enfin place à une réponse universellement coordonnée : seule une mondialisation solidaire pourra vaincre la pandémie. Contre le chaos actuel, la régulation mondiale. Contre l’effroi, l’Etat-providence. Et surtout l’Etat vigilant et anticipateur. Le virus a réaffirmé le rôle essentiel de la puissance publique, de ces « structures d’encadrement » dont parlait Pierre Gourou, mettant fin à l’ère du libéralisme à tous crins, qui s’ouvre en 1979 (Reagan, Thatcher, crise de la dette et plans d’ajustement structurel..), connaît une première remise en question avec la lutte contre le terrorisme initiée en 2001, puis la crise financière de 2008, avant d’être définitivement remisé par la montée des interventionnismes.

Les mesures de confinement précoces se sont révélé les plus efficaces pour sauver des vies, comme en Nouvelle-Zélande, au Danemark ou au Maroc. A l’inverse, les pays qui n’ont pas voulu pratiquer le confinement ou l’ont fait trop tardivement ont enregistré des taux de mortalité élevés, et continuent de subir la pandémie : la Suède, dont les autorités doivent aujourd’hui rendre des comptes à la population (plus de 5 000 morts pour 11 millions d’habitants, là où les pays scandinaves voisins en ont eu entre dix et vingt fois moins), le Brésil de Bolsonaro (54 000, en forte augmentation), et les Etats-Unis de Trump (124 000 morts, et des contaminations qui flambent). Après l’Asie, puis l’Europe, l’Amérique est devenue l’épicentre de la pandémie. Mais la ronde n’est pas terminée. L’Asie est de nouveau touchée.

Longtemps, le continent africain a paru miraculeusement épargné, ce qui a été attribué tour à tour à la chaleur, la jeunesse de la population, la bonne gestion de la pandémie, avec des confinements précoces, comme au Maroc ou au Rwanda, l’accoutumance des organismes aux pathologies, les traitements existant contre le paludisme (ce qu’on pourrait appeler « l’effet Raoult »), même si la véritable raison est surtout, à mon sens, l’absence de tests et l’invisibilité des malades. Je pense que l’apogée n’est pas encore atteint en Afrique et qu’elle va connaître un pic cet été, particulièrement meurtrier. Les populations afro-américaines ont été les premières touchées en Amérique du Nord, et les enfants noirs sont les premiers atteints par le syndrome de Kawasaki, qui provoque des atteintes cardiaques mortelles, au point que l’on parle d’une « fragilité ethnique ». Ce qui se produit d’un côté de l’Atlantique n’existerait pas de l’autre ? C’est pour moi une immense supercherie. Le Nigéria, l’Egypte et l’Afrique du Sud, les géants démographiques et économiques du continent, sont en train de payer un lourd tribut au Covid. Bill Gates pronostique dix millions de morts, je pense qu’il a raison.

 

La pandémie aurait donc mis à jour, pour ne pas dire renforcé, des problèmes structurels antérieurs ?

 

De manière générale, la maladie a créé la double peine. Partout dans le monde, les populations pauvres, les habitants des bidonvilles, les migrants, les prisonniers, les peuples autochtones au statut précaire, comme en Amazonie, aux Etats-Unis (Navajos) ou en Australie (aborigènes), ont payé un lourd tribut au Covid-19. Les systèmes de santé défaillants, la promiscuité dans des lieux dépourvus d’hygiène, l’obésité, la pauvreté ont désigné les fragiles. Il est probable que le nombre de morts réels est beaucoup plus élevé que les chiffres officiels. A Guayaquil, à Manaus, à New York ou à Montréal, beaucoup de décès à domicile ou dans les maisons de retraite n’ont pas été enregistrés. Partout dans le monde, des morgues improvisées sont apparues, où s’entassaient des cercueils que l’on n’avait même pas le temps d’enterrer.

La pandémie flambe aux Etats-Unis, mais il faut rappeler que dès la mi-avril, ils sont déjà dans une situation absolument dramatique, digne d’un pays du tiers monde. Dans les trois principaux clusters, New York, le New Jersey et la Nouvelle-Orléans, les hôpitaux sont saturés, on installe des lits de réanimation à la cafétéria, tout manque, les masques, les médicaments, les respirateurs, l’oxygène… l’incidence de l’obésité et le manque d’assurance qui rend les soins prohibitifs se liguent pour condamner les pauvres à mort. A la Nouvelle-Orléans, le Convention Center qui avait abrité les milliers de naufragés de Katrina en 2005 est devenu un hôpital de fortune, avec mille lits. Comme pour l’ouragan, les victimes sont majoritairement pauvres, noires, obèses et en mauvaise santé. La Covid aura fait en Louisiane bien plus de morts que Katrina en 2005, qui, avec ses 1600 victimes, avait pourtant paru une catastrophe indépassable. Aux morts directs s’ajoutent les morts indirects, car l’économie sombre avec la faillite conjuguée du tourisme et l’effondrement des prix du pétrole, les deux piliers des recettes de l’Etat, donnant une résonance amère au slogan de Nola, « laisse le bon temps rouler ».

Le coût économique du confinement est colossal pour le monde. Les plans de relance, assortis de conditionnalités vertes, se multiplient. Les hélicoptères à billets aspergent à qui mieux mieux. Mais le champ de bataille économique, sur fond de bataille sino-américaine, laissera à terre des millions d’entreprises, d’emplois, de chômeurs précarisés. Evidemment, chacun interprète la pandémie selon ses propres inclinaisons. Les Etats autoritaires en profitent pour affermir leur surveillance et leur répression des opposants, muselant la presse, réprimant les manifestations. L’Europe, fidèle à sa ligne de conduite, tente d’imposer une croissance verte, une réorientation des process vers une transition écologique qui impose des contraintes et des coûts supplémentaires à des entreprises déjà mal en point. Cela pose d’ailleurs une question de fond sur les élus européens : les élections européennes sont souvent le lot de consolation des  laissés pour compte des élections nationales, et beaucoup de ces élus vivent en dehors du système productif, militants associatifs, politiques de second rang, oisifs… Cela les rend fort peu sensibles aux nécessités et aux impératifs des entreprises et de la création de richesses dans des marchés concurrentiels et ouverts.

Dans l’agriculture par exemple, l’Europe veut ainsi généraliser le bio (qui produit peu, mais cher), l’interdiction des produits de traitements (malgré les nombreuses impasses techniques auxquelles sont confrontés les agriculteurs, y compris en bio), l’extension des aires protégées. Pourtant, les seuls pays qui n’ont pas souffert de difficultés d’approvisionnement alimentaire sont ceux qui avaient des filières productives performantes, comme en France, car il a fallu continuer de garnir les rayons de la grande distribution, alors que les populations (pour qui la peur de manquer n’est jamais loin) se ruaient sur les achats de précaution et le stockage de denrées non périssables. Comme les confinés privilégiés qui ont quitté en masse les villes pour se mettre à l’abri dans leurs résidences secondaires rurales, ont pu s’approvisionner chez les petits producteurs locaux, beaucoup s’imaginent que l’alpha et l’oméga de l’agriculture résident dans le panier du maraîcher. En oubliant que la fermeture des restaurants et des cantines, bref de toute la restauration non à domicile, a conduit ces petits producteurs à se réorienter vers le travail épuisant, chronophage et aléatoire, de la vente individuelle, et que si certains ont vu en effet exploser leur chiffre d’affaires, l’agriculture du monde ne peut passer exclusivement par le cabas des Le Quesnoy.

Il faut aussi nourrir les mégalopoles, où les Groseille ont vu s’effondrer leur pouvoir d’achat. Les producteurs de comté et de maroilles qui produisent loin des lieux de confinement ont terriblement souffert. Les horticulteurs, les maraîchers, les producteurs de fraises et d’asperges ont dû jeter ou laisser pourrir des milliers de tonnes de produits faute de pouvoir les ramasser : si la plate-forme du ministère de l’agriculture, destinée à pallier l’absence de travailleurs saisonniers étrangers, a recueilli 300 000 candidatures enthousiastes, ne subsistaient, à l’arrivée, que 15 000 courageux, seuls à continuer d’accepter la pénibilité du travail agricole. Mais la productivité bien plus faible de cette main d’œuvre occasionnelle, et le manque global de bras ont occasionné un immense gaspillage. Les marins pêcheurs ont dû laisser leurs bateaux au port, faute de pouvoir vendre leur poisson. Les ostréiculteurs ne plus collecter leurs coquillages. Les éleveurs bovins se sont retrouvés en grande difficulté, d’autant que les abattoirs, avec leurs conditions de travail indignes pour le personnel, sont devenus de hauts lieux de concentration de Covid.

 

De la fermeture des frontières aux mesures de confinement, en passant par les appels à la « distanciation sociale », le contrôle de l’espace a été (et est encore) un des principaux enjeux de la lutte contre la pandémie. Outre sa dimension sanitaire, la crise que nous avons vécue n’est-elle pas aussi géographique ?

 

Il y a trois mois, commençait une longue période qui nous plongerait dans une nouvelle ère, avec des mots dont nous n’avions jamais entendu autant parler : confinement, distanciation, réanimation, comorbidité, attestation dérogatoire, chômage technique, gestes barrières… Et puis de nouvelles notions, dont nous n’aurions jamais pensé qu’elles puissent s’appliquer dans notre pays, sont apparues : traçage, isolement, interdiction des lieux publics et des déplacements. Ce qu’aucun régime n’avait réussi en démocratie, la surveillance, l’autoritarisme, la punition, un virus a réussi à le mettre en place en quelques semaines.

Alors que le confinement est censé être terminé, la période est tout aussi paralysante, car les protocoles de sécurité partout imposés rendent le cosmopolitisme impossible, les voyages internationaux prohibés. Les transports publics ne sont accessibles qu’avec le port d’un masque, et leur accessibilité conditionnée au respect des distances de sécurité, ce qui veut dire qu’ils ne peuvent accueillir que la moitié des personnes habituelles, un siège sur deux étant interdit. Qu’il faut une attestation de l’employeur pour les prendre aux heures de pointe. Que les échanges de dernière minute sur les TGV sont impossibles. Cette coagulation de la mobilité est antinomique avec les fondamentaux de la mondialisation.

De même, les réseaux d’information, pilier de la globalisation et du monde village, ont été paralysés. Faute de pouvoir envoyer des reporters, les journaux télévisés se sont résumés à de longues litanies nationales sur les conséquences du virus. L’arrêt des ONG a empêché de recueillir des témoignages sur les situations de détresse dans lesquelles se trouvaient plongés les personnes pauvres, soudain privées de revenus, et de leur porter secours, en dehors des banques alimentaires nationales ou religieuses. C’est un monde à éclipses qui nous a été donné à voir. Avec de curieuses fenêtres sur les intimités privées. On a vu pendant des semaines, et on continue à le voir, car les interviewés le sont le plus souvent chez eux, des bibliothèques bizarres, des décors de chambre, des visages hâves, trop proches de l’écran, aux paroles hachées. Fini le temps de l’entretien mitraillette, les contraintes techniques obligeant le présentateur à diminuer la longueur de sa question et à attendre la réponse. D’où le sentiment d’une information laborieuse et répétitive.

Dans l’enseignement, la notion de « présentiel » est devenue l’exception, mais il faut ne jamais avoir enseigné pour croire que des étudiants isolés vont se connecter à un cours en ligne et le suivre attentivement. Parler dans le vide devant un écran noir remet totalement en question ce qui fait la force d’un enseignement. L’université est d’ailleurs en plein délire : des enseignants à qui l’Etat n’a jamais fourni le moindre ordinateur se voient intimer l’injonction de délivrer leurs cours depuis chez eux, avec des connexions internet plus ou moins capricieuses, car la France est très en retard en la matière. Nous avons pris conscience pendant cette crise à quel point l’économie digitale renvoyait l’ancien monde à son impréparation et à son sous-développement numérique, contrairement à ce qui se passait en Asie.

Sur le plan éthique, une nouvelle ère s’est ouverte, celle de la distanciation et du repli sur soi, avec des communications par écrans interposés. Elle remet en question la logique du consumérisme comme pratique sociale collective, ouvrant la voie aux propos décroissants, comme l’a montré la Convention citoyenne sur le climat. Cette période me paraît en effet signer la fin de la consommation à outrance. Beaucoup de personnes se sont purgées de leur envie d’acheter, d’autant que rien n’est moins attractif que tous ces magasins rouverts devant lesquels de longues queues masquées se forment, tandis que les commerçants font entrer à compte-gouttes des clients regardés avec suspicion. Certains prennent les températures, tout le monde doit passer au gel hydroalcoolique, les surfaces désinfectées entre chaque acheteur supposent une perte de temps et d’argent colossale. Des plages, comme à la Grande-Motte, sont désormais équipés de parcs, comme dans les ventes de bestiaux.  A-t-on vraiment envie de se livrer au plaisir touristique dans de telles conditions ? La foule est devenue suspecte. La meilleure évasion devient celle du chez soi, loin des autres, et le plus beau cadre de vie, le paysage familier, rassurant, apprivoisé. Les lointains, au contraire, sont à la fois interdits, et porteurs de menaces diffuses : peur de se retrouver confiné loin de chez soi, peur de tomber malade, peur de mourir solitaire et d’être hâtivement incinéré.

Oui, le Covid aura changé le monde. Mais pas en bien. Il aura créé la méfiance sociale au nom de la distanciation, la haine des pauvres, la flambée de la misère. Partout les peuples se révoltent contre les privations de liberté et les discriminations. Partout naissent les haines. La nature qui a « repris ses droits » est devenue, à rebours de la réalité, l’alternative perçue comme bénéfique au sombre monde de la ville. Les réseaux sociaux ont exacerbé les communautarismes et la détestation de tous les privilégiés qui ont exposé leurs villas, leurs cave-à-vins, leurs navires de luxe, leurs jardins fleuris, tout en donnant des leçons de frugalité au reste de l’humanité. Comme ces vedettes du show-biz, toutes en partenariat avec de grandes marques de luxe, exhortant dans le Monde du 6 mai le petit peuple à s’amender.

Nous entrons dans le monde de la surveillance, amorcée au nom de la lutte contre le terrorisme et désormais généralisée, de la contrition au nom de la Terre-mère que nous aurions maltraitée, et de la punition que nous méritons forcément, Occidentaux forcément nantis, Blancs forcément coloniaux, qui devons nous amender. Certains n’hésitent pas à interpréter le virus comme une vengeance de la Pachamama contre l’impéritie des hommes.

 

Vous analysez depuis de nombreuses années les évolutions que connait le continent africain. La crise actuelle est-elle vécue de la même manière par les sociétés africaines et les sociétés occidentales ?

 

Les sociétés africaines ont pris de plein fouet l’arrêt des économies et des chaînes logistiques. Habituées à vivre dans un environnement de risques sanitaires, puisqu’elles se trouvent en pleine transition épidémiologique (associant les maladies infectieuses de la pauvreté et de la tropicalité, les maladies de la modernité, telles les pathologies cardio-vasculaires, l’obésité, le tabagisme, le diabète, les cancers, et les maladies émergentes liées à de nouveaux virus sortis de leurs écosystèmes, telles les fièvres hémorragiques et le sida), elles n’ont pas compris la violence des mesures de confinement autoritaire, la brutalité de la police pour les faire respecter, et se sont vues privées du jour au lendemain de leur accès à toutes sources de revenus, l’informel assurant l’écrasante majorité des ressources. Dans certains pays, la façon dont les bidonvilles ont été barricadés sans que les populations puissent trouver des solutions de repli dans les campagnes est criminelle. Hélas, ni les ONG ni les journalistes n’ont été présents pour évoquer les milliers de drames individuels, l’explosion de la malnutrition. « Nous craignons plus la faim que le virus » a été un leitmotiv entendu partout chez les populations pauvres. A cela s’ajoutent bien sûr les drames vécus par les déplacés, les réfugiés, les habitants des zones de conflit, comme en Syrie ou au Sahel (est du Burkina, nord-est du Nigéria, Centrafrique…). Et la suspension des programmes de vaccination fait que concrètement des milliers d’enfants aujourd’hui ne sont pas protégés contre les maladies infantiles les plus meurtrières, ce qui est une immense régression.

Si vous cumulez l’effondrement du prix du pétrole, rente essentielle de nombreux pays, le blocage des ports, avec l’impossibilité, à la fois, d’exporter les matières premières (noix de cajou, cacao, coton, café…), que l’Asie a cessé d’acheter pendant deux mois, et d’importer la nourriture indispensable aux villes littorales, la chute du pouvoir d’achat des pauvres, la promiscuité, la pauvreté, l’absence d’accès à l’eau (comment se laver les mains ?) et aux dispositifs d’assainissement, les difficultés pour les paysans à écouler leurs récoltes, qui sont restées « bord champ », vous pouvez comprendre que bien des sociétés africaines n’ont absolument pas accepté qu’au nom d’un virus qui faisait bien moins de morts que le paludisme, les accidents de la route, les maladies infectieuses et le sida, on leur impose tant de restrictions. Maladie « de Blancs », maladie « de riches » (ce sont les élites mondialisées qui ont été touchées en premier, comme le montre la mort brutale du président du Burundi, qui prétendait son pays épargné par Dieu…), le virus a été considéré avec mépris par les classes populaires. Qui font tout pour ne pas se faire repérer lorsqu’elles sont malades, de peur d’être emmenées de force dans les mouroirs que sont les hôpitaux publics. Voilà pourquoi je pense que la pandémie, qui couve en ce moment à bas bruit dans le continent, va exploser dans les prochaines semaines, même si j’espère de tout cœur me tromper. Ce dont je suis certaine en revanche, c’est que la faim, elle, a connu une nette augmentation, et que des révolutions se préparent, comme chaque fois que les citadins souffrent de pénuries. Les migrations de misère (et non pas « climatiques ») risquent de déstabiliser les régions de destinations. Et de susciter réflexes nationalistes et répressions.

1 Comment on [Les géographes face au covid] Sylvie Brunel : « Le virus a réaffirmé le rôle essentiel de la puissance publique »

  1. François Letondu // 3 juillet 2020 á 10 h 42 min // Répondre

    superbe analyse , très complète

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