Hélène Chauveau : « La géographie est la science de la curiosité »

© H. Chauveau, 2012

Non, la géographie rurale n’est pas en voie de disparition ! Face au paradigme proclamant la toute-puissance de la ville et de l’urbain, une nouvelle génération de géographes a fait de l’étude des territoires ruraux son objet de recherche. Parmi eux, Hélène Chauveau, docteure en géographie et aujourd’hui chercheuse post-doctorante à l’Université de Lyon, s’attache à comprendre, à travers l’étude des pratiques culturelles des jeunes ruraux, comment ces espaces, par-delà les discours dépréciatifs ou idéalisateurs, font preuve d’un dynamisme social et culturel singuliers. Les ruralités, espaces de possibles pour demain ?

 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Mon intérêt pour la géographie vient sans doute de mon enfance. Militaire de profession, mon père était très attaché aux cartes et à la cartographie. Aux grands atlas historiques qui se trouvaient dans notre bibliothèque répondaient les cartes glissées dans les sacs à dos au moment de partir en randonnée. Cette présence de la cartographie m’a fascinée. De manière là encore anecdotique, je me souviens aussi de la manière dont une émission télévisée comme Thalassa fut, pour moi, un éveil à la découverte du monde et à la prise de conscience que les hommes vivaient différemment d’une région à l’autre du globe. Pour l’enfant que j’étais, les reportages sur la mer et sur le rapport qu’entretenaient les hommes et les femmes avec elle, me faisaient comprendre, certes de manière encore assez vague, que les sociétés humaines s’adaptaient en permanence à leur environnement. L’appétence de ma mère pour la rencontre de l’autre et la contemplation ont aussi énormément joué je pense.

Quelques années plus tard, en terminale, j’eus la chance de suivre les cours d’une professeure d’Histoire-Géographie, géographe de formation, qui fut la première à me faire réellement découvrir la richesse de sa discipline. Le mouvement était lancé ! Mes années d’hypokhâgne et khâgne, puis ma troisième année de Licence à Poitiers me permirent d’approfondir mes connaissances et de façonner mes analyses. Alors en double cursus Histoire-Géographie, j’hésitais beaucoup sur la discipline vers laquelle me tourner, même si un certain penchant vers la seconde émergeait progressivement. Deux événements orientèrent définitivement mon choix. Ce fut tout d’abord une semaine de travail en archives, expérience certes intéressante, mais qui me parut une activité bien solitaire et un peu scolaire. Ce fut, ensuite, une découverte, celle de la géographie rurale. Les enseignements de Michel Périgord, puis la participation à un stage de terrain en Bretagne finirent de me convaincre. Être véritablement en prise avec son objet de recherche, observer et analyser les paysages, rencontrer et interroger les acteurs, formuler des hypothèses de recherche, toute cette démarche de recherche comblait mes attentes !

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous être tourné(e) vers eux ?

 

Ma thèse ayant porté sur les pratiques culturelles des jeunes en milieu rural en France et au Brésil, je dirais que mes recherches s’inscrivent dans le champ de la géographie rurale et culturelle. Ce choix, peut-être surprenant pour certains lecteurs, trouve son origine dans mon histoire personnelle. J’ai grandi dans un petit village de Charente où notre vie a été bouleversée par l’arrivée d’un centre culturel, puis d’un festival musical et d’arts plastiques. Considérées conjointement, ces deux initiatives, en nous donnant accès à une certaine forme de culture, ont profondément transformé la vie du village, de son territoire alentour, mais aussi de ses habitants. A tel point que de nombreuses personnes de ma génération travaillent aujourd’hui dans le domaine de la culture, en milieu rural ou non !

Après mon déménagement à Poitiers puis à Lyon pour mon master, la même petite musique continuait à résonner dans ma tête : oui, l’accès à la culture mené de manière inclusive était un facteur susceptible d’influencer les dynamiques géographiques et sociales à l’échelle locale. Je voulais alors voir si de telles initiatives existaient ailleurs, comprendre pourquoi cette dimension culturelle avait à ce point changé ma vie et analyser en profondeur les dynamiques sous-jacentes qu’elle convoquait. La fréquentation et l’analyse de nouveaux terrains, notamment au Brésil, me confortèrent dans mes hypothèses, tout en faisant émerger de nouvelles interrogations, notamment concernant les implications sociales et géographiques des initiatives d’éducation populaire.

Concernant mes terrains de recherche, j’ai d’abord travaillé sur le Forez en Master 1, puis sur le Brésil grâce aux liens que le Laboratoire d’études rurales auquel j’appartiens avait tissés sur place. Au sein de la région Santa Catarina, j’ai choisi trois terrains volontairement très différents sur le plan démographique, physique, historique et agricole. Quand on me renvoie (souvent) que mon travail de recherche est un travail de sociologue plus que de géographe, j’aime rappeler d’abord la pertinence de l’interdisciplinarité mais aussi que je m’attache en tant que géographe à comprendre pourquoi les pratiques culturelles des jeunes changent d’un territoire à l’autre, quelle est l’influence d’un système agricole ou d’un relief sur ce type de pratiques, etc.

 

Comment définiriez-vous votre pratique de la géographie ? Quelles stratégies méthodologiques convoquez-vous ?

 

Je travaille beaucoup avec des méthodologies empruntées à la sociologie et à l’anthropologie. La première d’entre elles est bien sûr l’entretien qui peut prendre la forme du récit de vie, procédé que j’ai beaucoup développé dans ma thèse.

J’accorde aussi une grande place à la manière dont les pratiques spatiales et les discours associés s’expriment visuellement. Pour moi, l’une des spécificités de la géographie se trouve justement dans son rapport au rendu visuel, c’est-à-dire dans l’importance qu’elle accorde à des pratiques comme la photographie, la cartographie ou la schématisation dans la compréhension et l’analyse des observations que nous faisons sur le terrain.

 

Dans votre travail de recherche ou dans votre vie professionnelle, pensez-vous que votre jeunesse est un atout ou un inconvénient ?

 

Ma jeunesse est malheureusement assez relative : pour les jeunes avec qui je travaille, je suis plutôt considérée comme une « personne mûre » dirons-nous ! Dans le cas de mon travail de thèse, c’était clairement un atout d’être jeune pour pouvoir parler d’égal à égal. Je pense que les différents jeunes que j’ai eu l’occasion d’interroger n’auraient peut-être pas eu la même liberté de ton s’ils n’avaient pas senti des points communs générationnels. Etant aussi moi-même « rurale », même si je ne suis pas fille d’agriculteurs, les acteurs de terrain y étaient eux-aussi sensibles.

Ma relative jeunesse m’apparaît comme un avantage car dans les laboratoires dans lesquels je travaille et dans le post-doc que je mène actuellement, j’ai l’impression d’apporter un regard nouveau sur certaines pratiques. Je sais à quoi aspire ma génération de trentenaire, notamment dans le rapport au rural, je pense qu’il y a un vrai saut générationnel. J’appartiens à cette génération qui ose peut-être davantage franchir le pas de la reconversion et qui ne voit plus majoritairement le rural comme « à la traîne ».

Pourtant, et même si la géographie est un milieu assez ouvert à des profils variés, la jeunesse peut aussi être un inconvénient pour la crédibilité. Mes propos peuvent sembler un peu passéistes, mais c’est malheureusement encore une réalité. Quand je m’exprime lors d’un colloque ou dans les comités scientifiques dont je peux faire partie, on met toujours un petit temps à accepter le fait que je sois docteure. J’ai fait ma thèse en trois ans, à 28 ans j’étais docteure et je ne cultive pas du tout mon « côté adulte », ni physiquement, ni dans mon langage et il peut arriver que la spontanéité fasse perdre en crédibilité.

 

Hors du cadre académique, pensez-vous que vos recherches peuvent avoir une application pratique ? Si oui, laquelle ?

 

Au début de mes études, cette question m’aurait terrifié ! Je ne voulais absolument pas que mes recherches aient une quelconque application pratique. J’avais une vision de la recherche comme quelque chose de pur qui ne devait pas servir sur le terrain… et que sinon ce ne serait pas de la « vraie recherche ». Aujourd’hui, j’ai énormément évolué par rapport à cette posture, notamment parce que je travaille sur de la recherche participative, que je suis aussi passée par des milieux d’éducation populaire qui sont aussi des espaces où on réfléchit beaucoup et différemment.

Parce qu’elles sont assez en prise avec les questions d’actualité, mes recherches peuvent avoir des applications pratiques pour ce qui concerne l’élaboration de politiques publiques par exemple. Elles peuvent également avoir valeur de conseil pour des organismes culturels ou des associations qui, désireuses de mettre en place de nouvelles pratiques ou d’améliorer celles existantes, sont très friandes d’analyses sur la réalité du rural. Beaucoup d’acteurs de terrain ont un savoir passionnant à partager, mais, parce qu’ils sont « la tête dans le guidon », n’ont pas forcément le temps de les formaliser puis de capitaliser dessus. Pour moi c’est aussi notre rôle de chercheurs de faire le lien.

 

Selon vous, quels efforts devraient être menés pour que la géographie devienne plus populaire ?

 

A mon plus grand étonnement, je découvre tous les jours à quel point la géographie est peu populaire. Et ce, malgré l’omniprésence de la géographie dans notre vie quotidienne. Quand on prend sa voiture pour traverser la France, qu’on voit le changement des paysages, du bâti, c’est déjà de la géographie ! Pour moi, la géographie c’est avant tout la science de la curiosité.

C’est pour cela que je suis présidente de l’association La Géothèque dont l’activité consiste à alimenter un site de ressources, organiser des week-ends de terrain, des Cafés Géo et à coordonner la Nuit de la Géographie à Lyon. Je suis intimement persuadée que ce type d’actions peut servir à fédérer les géographes autour de leur discipline, les faire sortir de leurs tanières, leur permettre de se rencontrer, de retrouver cette curiosité initiale pour leur discipline et de la partager au « grand public ».

Pour moi, la géographie est une science très généraliste. Même si nous sommes tous spécialisés sur des micro-sujets – l’évolution de la recherche veut cela – la géographie permet de se pencher sur l’ensemble des composantes, qu’elles soient physiques, humaines, économiques, sociales, qui forment un territoire et influencent son fonctionnement. Avec La Géothèque, j’essaye justement de défendre l’analyse générale, la science qui réunit les humanités et les sciences exactes pour être une science initiale de la curiosité. Nous réfléchissons à organiser plus d’événements grand public dans lesquels la parole serait donnée aux géographes. Je pense par exemple que la projection de films – comme Au nom de la terre récemment – suivie par des interventions critiques de géographes pourraient montrer que la géographie a des choses à dire sur les phénomènes de société.

1 Comment on Hélène Chauveau : « La géographie est la science de la curiosité »

  1. Cela me rappelle ce que disait mon professeur de géographie humaine en licence 2 qui disait qu’on fait la géographie en marchant.

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