« Le Covid-19 : quelques réflexions et leçons de géographie pour la Chine, l’Occident, et une mondialisation choisie », par Guillaume Giroir

En Occident, l’heure est au China Bashing. La Chine est mise au banc des accusés. Ni procureur, ni avocat, mais géographe, essayons de prendre un peu de hauteur, d’avoir une approche globale, de chercher la vérité, d’approfondir la notion de puissance, de favoriser la compréhension mutuelle et d’envisager un monde meilleur.

 

La Chine, cible de quatre chefs d’accusation majeurs

 

Dans le discours politique et médiatique ambiant, les chefs d’accusation à l’encontre de la Chine sont multiples et de nature différente, mais peuvent être classés en quatre grands types, par ordre de gravité et de globalité croissants, et du domaine sanitaire à des domaines extra-sanitaires. On reproche d’abord à la Chine d’être le lieu d’émergence de l’épidémie et de ne pas avoir interdit des wet markets d’animaux sauvages vivants, tradition à l’origine présumée de la pandémie et jugée indigne d’un grand pays moderne. La pandémie de Covid-19[1] vient réactiver le sentiment d’une menace sanitaire venant de Chine (cf. les travaux de Florence Bretelle-Establet, 2014) : de fait, diverses épizooties, zoonoses ou épidémies (ex. grippe asiatique H2N2 en 1957 ; grippe de Hong Kong en 1968 ; grippe aviaire H5N1 à Hong Kong en 1997 ; SRAS en 2002-2003 ; peste porcine en 2019-2020) sont originaires de Chine, ou s’y sont répandues à grande échelle sans en être originaires, ou se sont diffusées historiquement par les Routes de la Soie (cf. la « Peste noire », aux origines controversés). Par négligence ou dissimulation, le gouvernement aurait tardé à révéler l’épidémie de Covid-19 en Chine mais aussi au reste du monde. En effet, le 31 décembre 2019, la Commission sanitaire municipale de Wuhan signale une série de cas de pneumonie (sans décès) liés à un nouveau coronavirus. Le 5 janvier 2020, l’Organisation Mondiale de la Santé publie son premier bulletin technique sur les flambées épidémiques du coronavirus à Wuhan, document très consulté par les milieux sanitaires et les médias. Le 14 janvier, l’OMS évoque la possibilité d’une transmission interhumaine, donc un risque d’épidémie de grande ampleur. Le 22 janvier, trois villes du Hubei (Wuhan, Huanggang, Erzhou) sont placées en quarantaine, puis toute la province du Hubei elle-même le 25 ; date à laquelle, pour la première fois, le président XI Jinping évoque une « situation grave d’une épidémie qui s’accélère » et appelle à l’« enrayer ». Le même jour, au moins 1 354 cas sont déjà identifiés, dont 1 320 en Chine et le reste dans une douzaine de pays (dont 3 en France). Certains critiquent le fait que le 19 janvier, en plein début d’épidémie, un banquet officiel de 40 000 personnes en l’honneur du régime a été maintenu à Wuhan, quatre jours à peine avant la mise en quarantaine de la ville.

Un deuxième niveau d’accusation, non plus d’ordre sanitaire et culturel mais davantage idéologique et politique, dénonce les pratiques et méthodes utilisées par le Parti communiste chinois, en interne comme en externe : censure à l’encontre de huit (ou dix) lanceurs d’alerte, rebaptisés « colporteurs de rumeurs » (notamment du docteur hospitalier LI Wenliang, interrogé le 3 janvier 2020 au poste de police de Wuhan, où on lui reproche d’avoir diffusé des « faux commentaires sur Internet », et où on lui demande de cesser ses « activités illégales » sous peine de poursuite et de rédiger une lettre reconnaissant qu’il « perturbe l’ordre social » ; docteur décédé finalement du coronavirus le 7 février) ou les témoignages (cf. l’écrivaine Fang Fang, lynchée sur les réseaux sociaux pour avoir voulu publier son journal intime sur un récit pourtant objectif de l’épidémie à Wuhan) ; arrestation ou intimidation de journalistes ; refus d’une enquête internationale sur l’origine du virus ; diffusion de fausses informations par les ambassadeurs chinois et tentatives d’influencer des hauts-fonctionnaires allemands pour obtenir des rapports positifs sur la gestion de l’épidémie par la Chine ; instrumentalisation de la crise sanitaire (cf. la « diplomatie du masque », ainsi que la mise en scène de l’aide chinoise et des « nouvelles Routes de la Soie de la santé ») ; minimisation vraisemblable du nombre de morts (officiellement de 3 869 morts pour la seule ville de Wuhan, mais pouvant être de près de 50 000 à Wuhan, et peut-être de 100 000 décès pour toute la Chine, selon certaines estimations, pour l’heure invérifiables) pour montrer, de manière quelque peu naïve, la plus grande efficacité du régime chinois à gérer l’épidémie, et au-delà la supériorité du régime communiste sur les démocraties occidentales.

D’autres accusations relèvent du domaine militaire. L’Administration américaine répand le soupçon que la diffusion du virus serait intentionnelle dans le cadre d’une guerre biologique contre l’Occident. Cette théorie conspirationniste s’appuie sur l’hypothèse d’une fuite délibérée d’un laboratoire de virologie de Wuhan, mais aussi sur la poursuite des vols internationaux (sauf pour les groupes organisés interdits dès le 25 janvier) assurés par des compagnies chinoises au départ de la Chine plusieurs semaines après le 23 janvier (où tout vol de ou vers Wuhan a été interdit en Chine même), permettant ainsi au virus de se répandre dans le reste du monde.

Sous le coronavirus, il y a enfin un quatrième cercle géopolitique avec des chefs d’accusation plus globaux, anciens et réactivés à l’occasion de l’épidémie : volonté de division de l’Europe notamment à travers les Nouvelles Routes de la Soie ; déséquilibres commerciaux non-soutenables ; infiltration des institutions multilatérales ; projet de la Chine de construire un monde post-occidental, dont elle aurait le leadership.

 

La pandémie, symptôme de la crise des grandes puissances et du désordre du monde

 

La pandémie du Covid-19 a agi comme un révélateur, un déclencheur et un amplificateur de multiples contentieux d’échelle variable avec la Chine. Elle a joué aussi comme un symptôme d’un profond désordre ou d’un dérèglement croissant du Système-monde où toutes les grandes puissances ont beaucoup perdu et ont montré une caricature d’elles-mêmes.

Pour la Chine, la gestion de l’épidémie débouche sur un véritable fiasco et un immense gâchis. Outre un plongeon de l’économie (- 6,8 % du PIB entre janvier et avril, au lieu de + 6,1 % en 2019 pour la même période) avec une sous-consommation peut-être durable, une flambée du chômage et du nombre de migrants ruraux (mingong) sans travail, un rapport interne commandé par le régime montre que l’image de la Chine s’est considérablement dégradée et que le sentiment anti-chinois n’a jamais atteint un niveau aussi élevé. Elle vient ruiner les efforts de nombreuses années pour promouvoir le concept de Chinese Dream et construire un soft power à la chinoise depuis les années Hu Jintao. L’observation de conversations entre Chinois sur Wechat montre les dérives du populisme qui n’aident pas au dialogue entre Chinois et non-Chinois : selon nombre d’entre eux, le virus aurait été apporté par l’armée américaine à Wuhan ; la Chine, victime de l’Occident, est un modèle de gestion de l’épidémie pour le monde entier ; les démocraties occidentales, déjà jugées décadentes, auraient fini de se ridiculiser avec cette épidémie si mal gérée. La Chine a réussi à s’aliéner l’Union Européenne et à favoriser ce qu’elle a toujours voulu éviter : l’unification de l’Europe ; une Union Européenne qui qualifie désormais la Chine de « rivale systémique ». L’activisme de la Chine dans certains pays d’Europe centrale ou orientale (ex. Hongrie, Tchéquie, etc) agace Bruxelles au plus haut point. Certains pays alliés anti-Union Européenne ont pris leurs distances : selon le Premier Ministre britannique par interim Dominic Raab : « Nous devrons poser des questions difficiles sur la façon dont cela s’est produit et comment cela aurait pu être arrêté plus tôt ». Les relations sino-japonaises, déjà très conflictuelles, ne vont pas non plus s’améliorer depuis que l’ambassadeur de Chine au Japon a recommandé à ses ressortissants de se protéger du « coronavirus japonais »… Au grand dam de la Chine, le gouvernement japonais a décidé de consacrer désormais l’équivalent de plusieurs milliards d’euros pour aider ses entreprises à déménager de Chine et à se relocaliser au Japon ou dans d’autres pays asiatiques considérés comme plus sûrs. Déjà, plusieurs autres pays d’Asie commencent à rapatrier certaines de leurs chaînes de production installées en Chine, ou cherchent à accueillir les usines de pays occidentaux soucieux de moins dépendre de la Chine. Pour punir la demande de l’Australie d’une enquête sur l’épidémie, la Chine a utilisé l’arme des représailles commerciales en boycottant ses importations de bœuf et d’orge. Pourtant, le recours par la Chine au chantage à son marché présumé prometteur est une arme appelée à s’user et représente une victoire à la Pyrrhus. La diplomatie nationaliste des 169 ambassadeurs chinois appelés à devenir des « loups guerriers » (zhan lang) rompt avec l’image d’une Chine civilisée et non-agressive, et aboutit à se mettre à dos une partie de la planète ; stratégie de confrontation et de provocation qui divise au sein même du Ministère des Affaires étrangères chinois, où certains pensent qu’elle suscitera des représailles, desservira in fine les intérêts chinois et contribue à détériorer l’image de la Chine. La Russie, pourtant alliée stratégique contre l’Occident et grande pourvoyeuse de pétrole et de gaz, a été très prompte à fermer ses frontières avec la Chine. L’ambassadeur chinois au Kazakhstan a été convoqué pour avoir revendiqué de vastes portions du territoire kazakh, réputées anciennement chinoises. A l’Inde réclamant des milliers de milliards de réparations auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, des diplomates chinois ont estimé la demande « ridicule et évidemment stupide ». Bref, la stratégie du « seule contre tous » (ou presque) a d’évidents avantages en termes de cohésion interne, mais laissera des traces profondes et ne manquera pas d’avoir des conséquences économiques en retour. Last but not least, le 10 avril, une lettre officielle de protestation du Groupe des ambassadeurs africains adressée à Pékin a dénoncé le « racisme envers les Africains en Chine » et la « violation évidente des droits de l’homme » envers leurs ressortissants en Chine, et en particulier dans la province du Guangdong, venant jeter un sérieux froid sur l’amitié sino-africaine et compromettre les rêves d’expansion de la Chine sur le continent africain.

 

Pour le moins, les Etats-Unis ne sortent pas non plus grandis de cette crise. Dans le prolongement de sa stratégie de containment commercial, l’Administration américaine a saisi l’occasion de la crise sanitaire pour porter de graves insinuations, voire accusations, pour l’instant sans la moindre preuve. Dans sa stratégie passablement hystérique de criminalisation, la thèse est que le virus a été répandu volontairement ou par négligence coupable par la Chine ; il s’agirait d’un acte de guerre ou de terrorisme (« pire que Pearl Harbor ou le World Trade Center »), qui entraîne de lourds préjudices (« des centaines de milliers de morts » et un « profond mal-être économique ») et nécessite donc des réparations « substantielles » (D. Trump). L’Etat du Missouri a déjà porté plainte au civil contre le Parti communiste chinois et demandé de lourds dommages et intérêts pour « avoir caché des informations cruciales » et pour  « pandémie évitable », « nuisance publique » et « activités anormalement dangereuses ». La stigmatisation inlassable du « virus chinois » par le Président Trump, totalement contraire à l’éthique et aux usages de l’OMS, ne saurait fait oublier que la grippe dite espagnole était originaire du Kansas et a été responsable de 50 à 100 millions de morts (environ 300 000 morts du Covid-19 le 17 mai), avec un préjudice financier et humain incalculable. Diaboliser la Chine sert aussi à détourner l’attention sur ses propres erreurs, sur les multiples défaillances de la première puissance mondiale et sur l’explosion du chômage de masse, à rediriger la colère des Américains vers la Chine, bouc émissaire trop commode, et préparer sa prochaine réélection. Si D. Trump évoque sans cesse le « virus chinois » ou la « peste de Chine », le Covid-19 conserve une part de mystère et le principe de prudence conduit à ne pas exclure que les études phylogénétiques sur son origine réservent des surprises.

Et que dire de l’Union Européenne, très largement impréparée, démunie et dépendante, et devenue la principale victime de l’épidémie en nombre de morts. Dans une déclaration véritablement désarmante, Josep Borell, chef de la diplomatie européenne, a pu déclarer : « Avec la Chine, nous avons été un peu naïfs ». La crise a mis au jour les forces et les faiblesses de l’Europe : la priorité à la consommation et à l’art de vivre, la vertu écologique, la prise en compte des droits de tous, l’ouverture à tous les métissages, l’Etat-providence, mais aussi la logique de toute non-puissance, l’absence de vision stratégique, de leadership, d’expertise sur la Chine, et d’union de petits ou moyens pays qui se bercent encore de l’illusion de grandeur ou de destin solitaire, et répugnent à ne devenir que des provinces d’Etats-Unis d’Europe où ils cohabiteraient avec d’autres peuples avec lesquels ils n’ont cessé de se faire la guerre au cours des siècles.

 

 

Pour une remise en ordre du système-monde et une mondialisation choisie

 

La crise sanitaire donne à tous des leçons de réalisme et d’humilité. La priorité absolue devra être de se concentrer sur la gestion des lourds problèmes intérieurs présents et à venir que toutes les grandes puissances connaissent, pour ne même pas parler du reste du monde. Elle doit aussi être l’occasion pour une remise en ordre des grandes puissances et de leurs interactions, notamment du rapport entre la Chine et le reste du monde.

 

De la Chine vers l’Occident 

 

D’abord, la Chine vaut infiniment mieux que certaines de ses pratiques, méthodes et comportements, mais aussi que certaines accusations excessives ou non démontrées dont elle fait l’objet. Bien plus qu’un pays, la Chine représente une civilisation brillante et plurimillénaire. La Chine ne devrait pas avoir besoin ni intérêt à se livrer à certaines méthodes léninistes éculées et contre-productives. Les méthodes de gouvernance qui fonctionnent peut-être en Chine ne peuvent fonctionner dans les pays occidentaux. Le monde a un désir, peut-être même un besoin de Chine, mais d’une Chine héritière et digne de sa fascinante et glorieuse civilisation, de son grand peuple, de ses valeurs positives et de son profond humanisme. Depuis 1949, la Chine a besoin d’un ennemi à vaincre ; elle est dans une logique de type militaire, avec une rhétorique omniprésente de batailles, de victoires, contre les calamités naturelles, la pauvreté, le capitalisme, l’Occident, etc. A quand une Chine en paix avec elle-même et le reste du monde ? Compte tenu de son poids naturel, elle doit trouver une place éminente et originale dans le Système-Monde, mais sans tomber dans l’impérialisme. Entre l’ancienne stratégie de modestie excessive de Deng Xiaoping et la stratégie arrogante et provocante actuelle, la Chine n’a pas encore trouvé sa voie sur la scène internationale ; se pensant depuis toujours comme « centre du monde » et supérieure, elle a du mal à gérer sa nouvelle puissance et des relations internationales modernes dans un Système-Monde qu’elle appréhende sur la base d’un rapport de forces et qu’elle comprend mal. Comme Gulliver, la Chine est un peu embarrassée par sa toute-puissance.

La Chine doit cesser de vouloir détruire l’Occident. Elle doit respecter le monde démocratique, et ne pas le sous-estimer. Elle doit cesser de vouloir récupérer ses territoires perdus et prendre sa revanche ; les causes du déclin de l’ancien Empire chinois ont été aussi largement internes, et pas seulement externes. La Chine se pense comme la plus grande civilisation. Mais, l’Occident a une créativité et une densité patrimoniale sans égales. Ce sont deux brillantes civilisations de niveau comparable mais construites sur des bases totalement différentes.

La Chine peut être fière de sa puissance retrouvée. Mais la puissance à quel prix ? Les bases de cette puissance demeurent en partie anachroniques, fragiles et parfois délétères pour la planète. Malgré ses efforts considérables, son hyper-efficacité et parfois ses réussites spectaculaires, les défis de la Chine sont à la mesure de sa puissance, énormes : vieillissement accéléré de la population (330 millions de personnes de plus de 60 ans en 2050) ; pauvreté massive des campagnes (40 % de la population avec un revenu rural net disponible per capita d’environ 15 000 yuan/an, soit à peine 160 euros/mois) masquée par un seuil de pauvreté très bas (24 €/personne/mois) ; nouveaux pauvres (ex. en 2019, 290 millions de migrants ruraux payés en moyenne 500 euros/mois ; licenciements massifs dans les industries lourdes ; millions de poor workers travaillant dans le cadre du sweating system, etc) ; crise environnementale généralisée (cf. le statut de premier pollueur de la planète) ; modèle agricole très peu qualitatif (surchimisation des sols ; élevage hyper-intensif ; scandales alimentaires à répétition ; importations massives de soja OGM, retard énorme du bio, etc) ; fréquence des crises sanitaires (grippe aviaire ; peste porcine avec pas moins de 200 millions de porcs abattus depuis l’été 2019…) ; persistance du mal logement (« villages dans la ville » ; « tribu des rats » ou des « fourmis » dans les sous-sols de Pékin ou d’autres grandes villes) ; difficile lutte contre la désertification ; impacts majeurs du changement climatique ; poids encore énorme du charbon (50 % de la production mondiale de charbon mondial, en augmentation, en porte-à-faux avec les Accords de Paris) dans le système énergétique, mais aussi de nombreux territoires ; succession de « bulles » dans l’immobilier, le solaire, l’éolien, coûteuses en subventions, etc ; ralentissement de la croissance du PIB depuis 2013. Malgré l’hyper-volontarisme de la stratégie économique, en effet difficilement égalable par une démocratie, la Chine a encore énormément à faire pour améliorer la qualité et la durabilité de son modèle de développement ; certains dommages sont irréversibles (ex. extinction d’espèces sauvages comme le dauphin du Yangzi), et d’autres problèmes, comme le vieillissement accéléré, sont inéluctables. De plus, objectivement, il n’est pas aisé de promouvoir des valeurs différentes de celles tenues pour universelles comme la liberté.

 

De l’Occident vers la Chine 

 

Appeler à une sorte de croisade anti-chinoise ou une Sainte-Alliance contre la Chine, mettre en place des stratégies de containment, transformer la Chine en Etat-paria sont des voies dangereuses. C’est une réalité avec laquelle les autres puissances devront composer : la Chine est déjà et sera demain encore davantage une hyper-puissance. Et alors ? Certains domaines technologiques continueront d’être dominés par l’Occident ; d’autres le seront par la Chine ; si ce n’est déjà fait. En outre, bien des pays moyens ou petits vivent très bien, et s’épargnent les vicissitudes ou défis parfois sans solution des pays trop vastes ou peuplés, voire trop puissants, bien souvent en conflit avec leurs voisins ou à l’histoire parfois tragique.

La Chine est attachée à son système non-démocratique, c’est son droit et son affaire ; c’est au peuple chinois d’en décider. Que sait-on du désir de démocratie du peuple chinois ? Si elle le souhaite, si elle le peut, si elle y a intérêt, la Chine évoluera politiquement. Mais, les Chinois, très instruits par l’Histoire, savent trop le prix de la fragmentation politique et sont extrêmement attachés à l’unité et à la stabilité. Il y a peut-être en Chine une impossibilité, voire une non-souhaitabilité de la démocratie. La Chine fonctionne autrement. Le monde démocratique doit respecter la Chine car on ne peut gérer la Chine comme on gère le Luxembourg. A l’évidence, la Chine a besoin d’une « structure d’encadrement » (P. Gourou) forte, qu’on l’appelle parti communiste ou autrement. L’Occident doit cesser de caresser le fantasme d’une démocratisation bien hypothétique en Chine à un horizon prévisible. Néanmoins, la Chine, traversée par un fort courant anti-occidental, peut tirer certaines leçons de la prise en compte des aspirations de l’individu en Occident, notamment son autonomie et sa liberté fondamentales. Le peuple, ce n’est pas seulement un outil au service de la renaissance du pays. Il y a sans doute des marges de meilleure prise en compte du sujet, sans nullement basculer dans la démocratie, d’ailleurs elle-même infiniment variée. Peut-être est-ce même nécessaire sous peine d’entrer dans une logique toujours plus coercitive de contrôle de la population ; la politique néo-confucéenne de contrôle social a ses limites à l’heure des réseaux sociaux et de la mobilité.

De son côté, si l’Union Européenne ne fait pas son unité, elle risque de ne plus avoir les moyens de promouvoir ses valeurs, même présumées universelles, et de se retrouver dans la position d’une colonie qui aurait plusieurs maîtres.

L’Occident, qui se pense volontiers comme donneur de leçons et comme modèle, pourrait tirer également un grand profit et s’enrichir de certaines valeurs et traditions chinoises (harmonie sociale, extrême attachement à l’instruction, à la santé, trésors de sagesse…). Le deuil d’un certain universalisme démocratique pourrait d’autant plus s’imposer que les démocraties occidentales connaissent toutes des dérives évidentes et des risques majeurs (cf. violence ; populisme…). L’Occident ferait bien aussi de s’inspirer du remarquable mode de pilotage économique de la Chine, bien plus pragmatique que les idéologies simplistes, anti ou pro néo-libérales, ainsi que de son Etat-stratège. Bien loin des positions binaires entre les pro et anti-marchés, l’Occident pourrait s’inspirer de la réflexion profonde de la Chine sur l’articulation intelligente entre marché et Etat (cf. la théorie de la cage et l’oiseau) et sur la nécessité de la planification.

 

Pour une mondialisation choisie 

 

C’est un fait, la Chine pose un problème majeur au monde, et l’Occident pose un problème majeur à la Chine. En 2007, j’écrivais une étude intitulée « La Chine au risque de la mondialisation. La mondialisation au risque de la Chine ». L’impossible équation entre la Chine et l’Occident est la suivante : les deux systèmes sont à la fois incompatibles, autres, voire antagonistes, trop puissants pour être réductibles l’un par l’autre, mais interdépendants et potentiellement féconds l’un pour l’autre. La Chine est trop puissante et cohérente pour être réduite. L’Occident est trop complexe, fier de son glorieux passé, de son art de vivre et nourri au goût de la liberté pour se convertir à d’autres valeurs (même si au cours de leur histoire certains pays européens ont pu être adeptes du « despotisme », éclairé ou non) et devenir une sorte de protectorat tributaire. En outre, le contrat tacite : à la Chine la production, à l’Occident la consommation, génère désormais trop d’externalités négatives. L’Occident s’est rendu compte que les énormes bénéfices en termes de pouvoir d’achat pour ses citoyens a un coût considérable en terme de dépendance externe, mais aussi interne en termes social (pertes d’emploi), donc à terme politique (risque de populisme). La Chine découvre que sa logique de siphonage de l’industrie occidentale pour restaurer et renforcer indéfiniment sa puissance, et finalement inverser le rapport de forces avec l’Occident, a un coût socio-environnemental énorme, et représente une martingale qui a atteint ses limites. Mao dénonçait les « balles de pistolet enrobées de sucre » de la bourgeoisie et de l’économie de marché ; refusant de se faire dissoudre dans la logique de marché du monde occidental, la Chine ne peut que se protéger contre ce marché et le retourner contre l’Occident.

De tout cela, il faut tirer les conséquences, et revenir à la raison, au réel. Il faut réduire les désordres majeurs du Système-Monde (ingérence dans les affaires intérieures des autres puissances ; déséquilibres commerciaux excessifs entre puissances ; dépendance exclusive à l’égard du marché ; expansion territoriale). Il est légitime et inévitable que chaque puissance défende et protège son modèle de société.

Les Etats-Unis doivent faire le deuil d’une toute-puissance sans partage. La Chine doit faire émerger une toute-puissance apaisée, davantage autocentrée sur son marché intérieur, et ne pas oublier ses valeurs culturelles. L’Union Européenne doit enfin assumer une certaine forme de puissance et de souveraineté, se réapproprier certaines filières industrielles ou diversifier davantage ses fournisseurs, imposer des normes de développement durable à ses importations, accepter une certaine hausse de l’inflation, retrouver le sens de la stratégie.

Non, l’ère de la mondialisation n’est pas terminée, comme l’a affirmé D. Trump le 14 mai. Mais, si La Chine a parfaitement su ériger des Grandes Murailles contre l’Occident (culture occidentale,  démocratie, GAFAM…) tout en profitant sans compter du marché, l’Occident risque de devoir faire de même. Si les systèmes s’avèrent incompatibles, que chacun revienne en partie chez soi, ce qui n’empêche nullement le commerce de certains biens, des personnes et des idées. Il s’agit de passer d’une mondialisation sans bornes à une mondialisation partielle, sélective et contrôlée respectant les souverainetés et identités de chacun. Il faut une mondialisation choisie ; c’est-à-dire faire clairement le départ entre ce que l’on souhaite, et ce que l’on ne souhaite pas ou plus ; ce qui est de notre intérêt, et ce qui ne l’est pas ou plus ; et se donner tout moyen pour faire respecter ce choix.

Selon la théorie des cercles géométriques du mathématicien Euler (1707-1783), trois configurations syllogistiques existent entre deux ensembles (cercles) : la fusion (mondialisation ou absorption de l’un par l’autre) ou la dissociation/confrontation (guerre froide ou chaude) sont toutes deux impossibles ou non-souhaitables ; seule l’intersection pour le meilleur bénéfice mutuel serait viable. Telles pourraient être les conditions pour ne pas donner raison à S. Huntington et au choc annoncé des civilisations.

 

Guillaume Giroir

Professeur de Géographie à l’Université d’Orléans,
Directeur de l’Institut Confucius d’Orléans

 


[1] Le choix a été fait ici de parler de Covid-19 non pas au féminin comme le recommande l’Académie française, mais au masculin comme le veut l’usage majoritaire.

1 Comment on « Le Covid-19 : quelques réflexions et leçons de géographie pour la Chine, l’Occident, et une mondialisation choisie », par Guillaume Giroir

  1. Isabelle Ellis // 18 mai 2020 á 22 h 05 min // Répondre

    Merci Monsieur pour ce commentaire de qualité de grande aide pour préparer mes cours.

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