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[Lu dans la presse] « Et si le réchauffement climatique était une opportunité? », par Jean-Robert Pitte

Nous venons de vivre un véritable été, de ceux dont on se souvient longtemps avec juste deux petites pointes de canicule en juillet et en août. Rien à voir avec les deux semaines de 2003 qui firent 70 000 morts en Europe. Depuis, on a appris à faire face. Il fut trop sec, sans doute : les producteurs de maïs et les éleveurs ont souffert, mais pas les vignerons. On produira, semble-t-il, juste 4 % de vin en moins par rapport à la moyenne des cinq derniers millésimes. Les vendanges bien mûres donneront des nectars, comme ceux des quatre dernières années et comme ceux de presque tous les millésimes du nouveau siècle : une série rarement vue de mémoire de vigneron. Le réchauffement climatique en cours pétrifie d’angoisse nombre de nos contemporains, mais il n’a pas que des inconvénients.

Ce n’est pas la première période chaude que connaît l’humanité depuis qu’elle est sur terre, mais elle a également subi des glaciations et de grandes froidures. Reportons-nous 18 000 ans en arrière. Des kilomètres d’épaisseur de glace recouvrent les pôles, les montagnes et les plaines jusqu’aux Grands Lacs américains et au centre de l’Allemagne. Depuis les Alpes, la glace s’écoule lentement jusqu’à la Croix-Rousse de Lyon où elle abandonne le « gros caillou », arraché à la Haute-Maurienne. En plaine, les hommes se réfugient dans des grottes, mais ils disposent d’une faune abondante pour leur nourriture, tout comme au Sahara qui, lui, est verdoyant. Puis le climat se réchauffe et la plus grande partie de la glace fond en rehaussant de cent mètres le niveau de la mer. L’agriculture et l’élevage vont bientôt prendre leur envol, premier coup de génie des sociétés humaines face à un réchauffement climatique qui permet la révolution néolithique.

Cela se reproduira plus récemment : les douceurs de l’an mil qui amorcent l’optimum médiéval sont assez proches de la situation actuelle. Tout pousse facilement et, grâce aux défrichements, les Européens développent comme jamais leur production agricole, habillent leurs paysages d’un blanc-manteau d’églises, de cathédrales, de châteaux et de villes. Dans ce contexte, tout renaît : la spiritualité, l’ordre politique, le savoir et les arts. Survient ensuite le « Petit Age Glaciaire » à partir du XIVe siècle. Par bonheur, il vient de s’achever. Voudrions-nous revoir des villages entiers engloutis par l’avancée des glaciers comme cela s’est produit en Suisse ou dans la vallée de Chamonix au XVIIe siècle ?

Quelle nostalgie éprouver en songeant à la terrible année 1709 au cours de laquelle 600 000 Français sont morts de froid et de faim, dont 25 000 dans la capitale ? Veut-on de nouveau voir débiter le vin à la hache ? Les ancêtres vikings des Islandais doivent bien rire au paradis de Thor et d’Odin en voyant leurs descendants apposer une plaque de bronze à la mémoire d’un glacier disparu, eux qui avaient tant regretté de devoir déserter le Groenland – la terre verte – lorsque le climat s’était refroidi à la fin du Moyen Âge.

Décroissance. Nous disposons désormais de tant de techniques chaque jour plus performantes que nous sommes capables de rendre notre planète plus propre, son air et ses eaux en particulier, piéger le carbone, diminuer l’effet de serre autant que faire se peut, développer des énergies renouvelables n’émettant aucun déchet, ni aucun atome de carbone. Et tout cela sans revenir à l’âge de pierre et sans décroissance. On ne dit pas assez qu’il existe de bons moyens de piéger le carbone. Si nous savons gérer les forêts, c’est-à-dire les cultiver, elles sont très efficaces, tout comme l’agriculture. Un champ de maïs ou de soja, surtout si l’on incorpore ses déchets dans le sol, une prairie pâturée rejettent encore plus d’oxygène qu’ils n’absorbent de carbone. Qu’il faille éviter de brûler la forêt amazonienne pour la remplacer par de stériles cuirasses latéritiques, c’est une évidence, mais pourquoi s’interdire de cultiver avec intelligence les zones défrichées, puisqu’il faut nourrir l’humanité ? Vénérer la forêt dite primaire et qui, d’ailleurs, le plus souvent, ne l’est pas, relève de la pensée magique.

Pour ce qui est de l’énergie propre et sans carbone, point n’est besoin de couvrir nos plus beaux paysages de disgracieux champs d’éoliennes dont la durée de vie est de vingt ou trente ans, mais dont l’expérience américaine montre qu’à la fin de leur vie ils seront abandonnés plutôt que d’être démantelés comme la réglementation le prescrit. Le nucléaire demeure l’énergie la plus abondante et la moins onéreuse qui soit. Certes, il faut gérer les déchets des actuelles centrales à fission, ce que l’on maîtrise plutôt bien aujourd’hui. Mais d’ici deux ou trois décennies, on peut espérer que les techniques de la fusion nucléaire seront au point et que l’on produira de l’électricité sans déchet et bon marché. On ne parle pas assez du projet ITER de Cadarache (Bouches-du-Rhône) qui est financé par l’Union européenne, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Japon, etc. Certes son budget a explosé, mais il représente un espoir fantastique pour l’humanité. De même en est-il des recherches en cours sur le stockage de l’électricité qui progressent à grande vitesse.

Retroussons donc nos manches et mettons en œuvre des mesures positives. Que les savants, les princes qui nous gouvernent, les médias et le pape lui-même ne se contentent pas de tenir des propos anxiogènes. Faire la grève de l’école est très contre-productif. La famille de la jeune Greta Thunberg devrait plutôt l’encourager à faire de bonnes études pour participer plus vite à la recherche des techniques dont l’humanité a besoin pour mieux vivre sur terre. Restera à trouver de bonnes raisons de vivre et à surmonter lassitude et pessimisme, mais c’est une autre histoire.

 

Jean-Robert Pitte est président de la Société de géographie
et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques.

 


La tribune de Jean-Robert Pitte est à retrouver sur le site de L’Opinion : « Et si le réchauffement climatique était une opportunité ? »

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