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Alain Miossec : « Faire de la géographie, c’est passer constamment du monde réel à ce que peut porter l’imagination »

Géographie physique vs. géographie humaine. Cette distinction autour de laquelle s’est construite une part importante de la géographie française n’a pas trouvé chez Alain Miossec un fervent défenseur. Professeur émérite des universités et recteur d’académie honoraire, celui-ci n’a en effet eu de cesse, tout au long de sa carrière, de faire dialoguer deux branches bien moins irréconciliables que ne voudraient le faire croire certains Cassandre. Entretien.

 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

J’ai toujours aimé l’histoire, sans doute plus que la géographie au lycée. J’étais parti pour faire de l’histoire quand j’ai vraiment découvert la géographie en propédeutique. Comme dans bien des cas, c’est à quelques enseignants que je dois cette découverte, en particulier aux cours du professeur Jacques Gras sur l’érosion, procédant par petites touches pour amener son auditoire à comprendre la logique de son cours, toujours illustré de nombreuses diapositives. C’était un géomorphologue qui m’a fait aimer la géographie physique (et pas uniquement la géomorphologie). En fin d’année, j’ai opté pour la géographie du fait d’une excellente note pour le concours des IPES (qui donnait à l’époque un « statut » d’élève-professeur).

Bien sûr, on peut trouver explications plus précoces pour un Nantais baigné dans les récits de Jules Verne, mais l’effet de la distillation fut plus tardif…

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous-êtes vous tourné vers eux ?

 

Je suis devenu un spécialiste de la géographie de la mer et (surtout) des littoraux, ce qui peut sembler paradoxal compte tenu des lignes ci-dessus. Reçu à l’agrégation et devant faire mon « service militaire », je suis parti en coopération en Tunisie. Nommé au lycée Carnot à Tunis, j’ai aussi donné des cours à la faculté des lettres, plus particulièrement en climatologie. Ce fut même le thème de mon premier article publié dans le BAGF et consacré aux pluies diluviennes de mars 1973 en Tunisie du nord.

Parallèlement, Roland Paskoff qui venait d’arriver du Chili m’avait conseillé de préparer une thèse de géomorphologie et de prendre contact à cet effet avec le Professeur André Guilcher, de réputation internationale, qui enseignait alors à Brest. J’entrepris des recherches sur les littoraux de la Tunisie, appréhendés sous l’angle des formations témoins des variations du niveau de la mer. C’était de la morphologie pure mais – outre que je n’étais pas le seul à aborder ce thème – je n’avais guère la foi. En accord avec Guilcher, je me suis alors lancé dans une thèse sur les régions du nord de la Tunisie, Kroumirie, Mogods, région de Bizerte pour rechercher les témoignages de l’évolution des reliefs.

La région était ingrate, bien que couverte par des travaux de géologues… qui s’arrêtaient à l’aube du Quaternaire et qui n’évoquaient guère la mise en place des reliefs. L’époque était à la reconnaissance des grandes nappes de charriage autour de la Méditerranée et singulièrement en Afrique du nord. Je dois avouer avoir particulièrement aimé parcourir ces régions pauvres, isolées, à la recherche des rares preuves de la mise en place des grandes masses de reliefs. J’y ai passé quelques années, même après mon retour en France en 1979 où je pouvais faire des missions d’un mois environ.

J’ai publié plusieurs articles témoignant de l’avancement de mes recherches mais là encore, c’était plus par conformité au modèle de la carrière universitaire que par réelle passion. Je n’ai pas soutenu cette thèse de pure géomorphologie car les hasards de la vie m’ont dès le début de la décennie 1980 confronté aux questions littorales. Ce fut une sorte de chemin de Damas et je me suis engagé alors avec passion dans le domaine qui est devenu ma spécialité. Le professeur Jean-Pierre Pinot qui m’avait (parmi d’autres) accueilli à Nantes partait pour Brest remplacer André Guilcher et m’avait confié son enseignement. A sa suite, j’ai vite compris que la géomorphologie n’avait de sens que confrontée, sur le littoral, aux usages qu’en faisaient les hommes et par là aux contraintes imposées par la « nature littorale ». Ma thématique principale fut alors l’érosion côtière et la perception que les gens pouvaient en avoir. On sortait ainsi d’une approche classique de géomorphologie pour entrer dans un domaine de géomorphologie appliquée. C’était la démarche de Roland Paskoff à une époque où Jean Tricart plaidait justement pour que la géomorphologie fut « appliquée ».

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Je serai tenté de dire qu’il n’y a pas de recette, chacun construit sa démarche et la voie peut être tracée dès le départ, mais ce ne fut pas mon cas. J’ai beaucoup hésité avant de trouver ma voie. C’est d’ailleurs à partir de demandes extérieures au monde de l’université que j’ai pu orienter mes propres recherches : demandes d’expertises d’un côté, demandes d’enseignement sur les mécanismes de l’érosion côtière de l’autre. J’étais plus « connu » par mes interventions que par mes propres publications, classiques et généralement étrangères à qui n’est pas « géographe » (ou universitaire).

L’idée m’est alors venue, dans le sillage de Roland Paskoff et de Jean-Pierre Pinot, de partir de l’érosion (un fait de nature) pour élargir le sujet à une dimension que j’estimais (et que j’estime toujours) parfaitement géographique, celle des rapports entre l’homme et la nature sur les littoraux.

Cet élargissement fut également spatial. Partant des littoraux de la France atlantique, j’ai mené des enquêtes comparatives à la fois dans la littérature et sur le terrain (Royaume Uni, Pays-Bas, Espagne et Etats-Unis). J’ai profité de mon appartenance à la commission sur les systèmes côtiers de l’UGI pour nouer les contacts nécessaires, visiter les lieux, écouter à la fois mes collègues et, surtout, écouter les doléances des riverains. Une manière finalement de mieux comprendre la perception de ces « riverains », leur addiction aux défenses dites « lourdes », souvent encouragés par les corps d’ingénieurs. L’étude comparative me confirmant d’ailleurs que face au même phénomène, les réponses variaient selon des lieux, les hommes et les institutions.

J’ai fait en quelque sorte de la « géographie sociale », même si à cette époque (les années 1980/90) nul dans la corporation des géographes ne m’eut classé dans ce courant. Belle preuve du cloisonnement au sein d’une discipline. Au fond, travaillant sur une marge (les littoraux) je devais avec quelques autres, assumer d’être un peu « marginal ». On fait de la géographie par attachement aux hommes, aux milieux dans lesquels ils vivent en respectant la diversité des situations observées. D’où de ma part, une certaine résistance à la modélisation, même s’il m’est souvent arrivé de schématiser des enchaînements faisant en quelque sorte système. D’où également, une profonde réticence à considérer que la géographie est une « science sociale », avec cette dérive maintes fois observée de voir la géographie progressivement phagocytée par la sociologie, par toutes les formes de sociologie jusqu’à lui faire perdre son âme…

Cette évolution personnelle explique aussi que j’ai pu être à un certain moment à la fois un spécialiste de la gestion intégrée des zones côtières et du développement durable. Tout ceci découlant en fait de mes expériences américaines ou, plus largement, anglo-saxonnes.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

On est d’abord marqué par les années de formation et par ceux qui les ont assumées. A l’Institut de Géographie, l’enseignement de Jacques Gras et par la suite la lecture de sa thèse m’ont fortement influencé. Quoique géomorphologue, Jacques Gras restait un géographe soucieux de toujours réintroduire l’homme dans ses préoccupations. Sa thèse secondaire en était le parfait modèle (La vallée d’Anjou et le plateau du Baugeois, étude de géographie humaine et régionale). Et j’ajouterais qu’il avait aussi des talents d’écriture qui, dans sa thèse principale, faisaient comprendre avec élégance le jeu subtil des déformations tectoniques combinées à une érosion qui n’était qu’à l’échelle de ces vastes surfaces (monotones pour beaucoup) des plaines et plateaux berrichons pas très actives.

Je dois aussi, dans un autre domaine, à André Vigarié d’avoir su aussi regarder la mer et l’océan depuis les côtes. L’évolution de mes travaux, depuis quelques années va dans ce sens, géopolitique des mers et des océans entre autres. Et nous ne sommes pas si nombreux à le faire ou à l’avoir fait. Si je suis depuis cette année entré à l’Académie de Marine, c’est largement dans le souvenir de l’homme qu’il était que j’ai pu y parvenir.

Evidemment, ceci reste un constat très personnel, je n’aurai cependant garde d’oublier l’influence des écrits de Julien Gracq parce que faire de la géographie, c’est aussi passer constamment du monde réel à ce que peut porter l’imagination. Quel géographe littoraliste n’a pas rêvé dans la salle des cartes et devant l’infini des horizons du Rivage des Syrtes ?

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Il y a bien des raisons pour expliquer le peu d’intérêt manifesté par le grand public pour la géographie. La première, c’est sûrement la médiocre lisibilité de la géographie scolaire, en partie, mais en partie seulement, liée au fait que pratiquement 90% des enseignants sont des historiens de formation.

De plus, chez les plus jeunes, ceux qui ont fait de la géographie ne l’ont fait que tardivement et parfois n’ont guère qu’un vernis. Je l’ai observé de longue date puisque je me suis toujours intéressé à ce qui se passait au lycée et au collège et, plus récemment dans mes fonctions de recteur d’académie. Les « remontées » par le biais des inspecteurs pédagogiques régionaux étaient assez souvent peu flatteuses.  Outre la formation (et la conviction qui devrait aller avec), il faut bien dire que les programmes sont assez répétitifs entre le collège et le lycée, dominés par l’envahissant développement durable qui tient plus du catéchisme que d’une analyse approfondie et « objective ». Et j’ai pourtant au début des années 2000 avec Paul Arnould et Yvette Veyret tenté de définir les cadres d’une géographie du développement durable…

Seconde explication, les querelles qui ont secoué le corps des géographes universitaires ont souvent nui à la lisibilité de la discipline (tout en réjouissant souvent les historiens) ; la dénonciation d’une géographie physique trop dominée par la géomorphologie était sans doute inévitable mais fallait-il pour autant interdire pratiquement toute approche de géographie physique dans les programmes du secondaire ? Le « deal » fut négocié à l’époque du ministre Allègre entre un historien « nantais » et un recteur géologue niçois.

Depuis lors, il me semble que la géographie ne marche plus sur ses deux jambes, les élèves entendent parler de la sécheresse ou des tempêtes sans avoir une idée des mécanismes qui les génèrent et les cartes sont, de ce point de vue, absentes de la plupart des manuels… Et pourtant, les écrans sont remplis de géographie mais ce ne sont pas les géographes qui les remplissent : les remarquables sujets traités sur ARTE ou encore dans Des racines et des ailes visent à faire aimer les paysages et les hommes qui y vivent et les ont construits. J’ai constaté, lors de mes interventions sur les questions qui relevaient de ma compétence, que l’on faisait appel à moi justement pour cette « compétence » et une notoriété en partie due au fait que j’étais reconnu dans des cercles extérieurs à la géographie. J’ai toujours affirmé que j’étais géographe et même parfois géomorphologue mais là, on entrait dans le domaine de l’inconnu sinon de l’incompréhensible ! Je crains qu’il ne soit bien difficile de faire changer les choses, d’autant que dans notre beau pays si centralisé, la notoriété est, radio et télévision comprises, … parisienne ! Un constat, je m’en doute, qui ne plaira pas à tout le monde.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Retraité depuis 2011, je n’ai plus guère d’activité « académique ». Je participe selon les thématiques au Festival de Géographie de Saint-Dié, je publie des articles « savants » dans des revues assez spécialisées (relectures de la loi littoral, par exemple). Je participe à des colloques, et j’assume des responsabilités d’éditeur (le dernier ouvrage co-édité avec Jean Robert Pitte, s’intitule La mer nourricière (CNRS Editions, 2019), une manière pour moi d’aborder des dimensions plus culturelles de la géographie à travers la gastronomie). Je participe aux travaux de l’Académie de Marine où je viens d’être élu (le seul géographe depuis la disparition de Jean-René Vanney). Une manière de faire reconnaître la géographie tout en s’enrichissant de tous les travaux des autres académiciens. Enfin, je suis membre du conseil d’administration de la Société de Géographie…

A Nantes, je profite de ma « retraite » pour enseigner à l’Université permanente, un public divers et profondément respectueux du savoir et sans doute aussi de l’art de le faire passer. Très marqué par une vision braudelienne de l’histoire et de la géographie, je fais en particulier un cours intitulé « l’espace et le temps dans les conflits du monde islamique ». Des guérillas locales aux grands affrontements, des stratégies globales aux tactiques locales. De la géopolitique en restant cependant les pieds dans la boue. Une leçon que je tiens du regretté Pierre Pagney [1] et, l’évoquant, je ne puis que regretter le peu de place prise par la climatologie « géographique » dans le vaste et confus débat sur le climat actuel. Une mesure aussi du peu d’influence des géographes dans la France contemporaine !

 


[1] Pour retrouver l’entretien que Pierre Pagney avait accordé à notre Société : Pierre Pagney, une vie au service de la géographie et de la climatologie

2 Comments on Alain Miossec : « Faire de la géographie, c’est passer constamment du monde réel à ce que peut porter l’imagination »

  1. Jean-Pierre Villard // 11 juillet 2019 á 9 h 22 min // Répondre

    Merci Alain Miossec, je partage entièrement votre analyse, s’agissant de la situation de la géographie actuelle. Elle ne touche d’ailleurs pas seulement la France mais la majorité des pays de la planètes. Le rejet de la géographie physique est une erreur que l’on doit à ceux qui, dans la foulée de mai 1968, ont décrété que la géographie étant une science sociale, point n’était besoin de géographie physique. Certes, j’admets que la part de la géomorphologie était peut-être excessive. Mais les géographes avaient un boulevard devant eux à occuper sous la forme de la biogéographie. Pour ne pas l’avoir compris, ils ont abandonné à d’autres le débat sur l’environnement et le développement durable.
    Je vous souhaite une agréable retraite.

    Jean-Pierre Villard
    Lausanne, Suisse.

  2. El hadji rawane Ba // 11 juillet 2019 á 22 h 19 min // Répondre

    Ho merci de nous faire-part de la sagesse de ces grands géographes

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