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André Humbert : « C’est le foisonnement de diversité qui me passionne »

©A. Humbert

Et si la meilleure façon de comprendre l’espace était de prendre de la hauteur ? Cette phrase, André Humbert, désormais professeur émérite de l’Université de Lorraine, l’a, toute sa carrière durant, prise au mot, observant et analysant la terre depuis la cabine de pilotage de son avion. Pour la Société de Géographie, il revient sur sa passion pour la géographie et l’aviation, non sans une pointe de déception quant aux évolutions récentes de la discipline.

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Je crois que je suis tombé dedans à la naissance, comme Obélix dans la marmite de potion magique. Ceci est une boutade, évidemment, même si on m’a souvent conté que dès l’âge de cinq ans je passais beaucoup de temps à reproduire des cartes prises dans des manuels scolaires, où il y en avait encore beaucoup, à l’époque. Il est vrai, aussi, que pendant une bonne partie de mon adolescence, je me suis passionné pour la « lecture » du monde. Lecture rudimentaire, certes, celle que l’on pratique en fréquentant assidûment les atlas ; celle qui a été l’objet de beaucoup de mépris parce qu’elle n’élevait pas l’intelligence et ne développait pas l’esprit critique. Comme s’il était méprisable, pour un médecin, de connaître le nom, l’emplacement et la forme de tous les os et les muscles du corps humain ! Mais, je pense que cette fringale de connaissance des lieux de la planète était pour moi le moyen de caresser le rêve insatiable – et irréalisable – de partir à la découverte du monde.

L’adolescent reclus au fond de la campagne lorraine, accaparé une partie du temps par les multiples travaux de la ferme auxquels devaient participer alors les enfants, sans que cela parût en aucune façon scandaleux, s’évadait pour des périples autour du monde. Je me confectionnais des voyages à partir des catalogues qu’étaient les cartes que je rassemblais comme je le pouvais. Cette soif d’évasion s’est assouvie, en attendant mieux, par une mémorisation de tous les noms propres de la planète : je connaissais les noms et la localisation de tous les pays et de leur capitale ; j’avais même ingurgité la carte complète des États-Unis avec ses 50 – non, ses 48 états, à l’époque –, avec aussi leur capitale.

A cet exercice de mémoire, j’en ajoutai un autre, celui de l’apprentissage solitaire des langues vivantes. J’avais dû apprendre – fort mal – l’allemand scolaire et je décidai, très tôt, d’ajouter d’autres langues qui m’ouvriraient plus largement les chemins du monde. J’entrepris donc d’ajouter l’anglais puis l’espagnol à ma maigre palette linguistique. Je m’imposai alors une pratique quotidienne de la méthode Assimil avec, parfois, des plages plus généreuses quand je disposais de beaucoup de temps lorsque je remplissais, en automne, mes fonctions de pâtre : je pouvais alors déclamer les sentences pour m’entraîner au roulement des « r », sans gêner quiconque et en gardant un œil sur mes bovidés. Nous verrons que cet effort – ce divertissement – linguistique jouera un rôle décisif dans ma future carrière universitaire. Mais cela plus tard, beaucoup plus tard, car il n’était pas question alors, même à la fin de mes études secondaires, d’envisager des études supérieures.

Je pense que je ne savais même pas, au milieu des années 50, ce qu’était l’université ; en tout cas il ne me serait pas venu à l’idée, ni à celle de mes parents, d’envisager une poursuite des études. D’ailleurs, depuis ma plus tendre enfance j’avais un autre rêve – aussi opiniâtre que le premier et pas forcément contradictoire – celui de devenir aviateur. C’est vers cela que j’avais finalement décidé de m’orienter et d’entrer à l’école d’officiers de l’armée de l’air. Mais il n’y aura pas plus d’école militaire que d’université car des événements douloureux en ont décidé autrement en m’obligeant à entrer dans la vie active. Je suis donc devenu instituteur – on ne disait pas professeur des écoles, à l’époque – dans un hameau perdu dans la campagne lorraine. C’est seulement après un quinquennat de cet apostolat que j’ai enfin commencé un cursus de géographie à l’Université de Nancy, et passé mon brevet de pilote d’avions. Ce brevet qui, je ne le savais pas encore, bien évidemment, devait donner à mon parcours de géographe une orientation très particulière en m’offrant un regard privilégié sur la planète.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Pendant mes années de préparation de la licence de géographie, je n’avais pas de préférence marquée pour l’une ou l’autre branche de la discipline. Un temps je fus intéressé par la géomorphologie mais dans la « branche humaine » j’étais naturellement – socialement – plutôt attiré par la géographie rurale. J’aurais dû, alors, faire le galop d’essai de recherche qu’était le mémoire de maîtrise, en participant au vaste programme qu’avait engagé Xavier de Planhol sur l’extension de l’habitat rural de type lorrain. Ce sujet, peu exotique, ne m’emballait pas et j’osai solliciter une dérogation pour choisir un sujet qui me permettrait de mettre à profit les efforts linguistiques que j’avais déployés pendant des années : je proposais donc de mener un travail monographique sur un secteur du bassin de Grenade, en Espagne, où j’étais passé lors d’un voyage initiatique, l’année précédente.

Je venais de mettre le doigt dans l’engrenage ibérique. Celui-ci allait m’entraîner tout entier et décider de toute ma carrière universitaire. En effet, X. de Planhol apparemment satisfait de mon travail, consentit à ce que je poursuive mes recherches dans le même domaine ibérique, pour y préparer une thèse. En poste dans l’administration d’un établissement d’enseignement secondaire, je n’avais pas d’autre solution que de consacrer toutes mes vacances – d’été, d’hiver et de printemps – à des séjours sur le terrain, à plus de 2 000 km de Nancy. Je finis néanmoins par soutenir un travail de 3e cycle, en 1977, sur les rapports de l’homme et de la forêt méditerranéenne dans les chaînes subbétiques, dans les provinces de Grenade et Jaén. Ce travail aurait peut-être pu m’ouvrir, avec le temps, les portes de l’université. Mais mon directeur de thèse avait d’autres projets pour moi : en effet, il tenait à ce que je poursuive mes recherches en me libérant de mes contraintes professionnelles d’alors. Pour cela, il m’incita à solliciter mon admission à la Casa de Velázquez de Madrid, une des cinq grands établissements de recherche que la France possède dans le monde. Cette entrée, en 1977, à l’École des hautes études hispaniques et ibériques ouvrait non seulement une nouvelle étape de ma recherche mais elle allait, à la fois, jouer un rôle décisif dans ma carrière universitaire et m’ouvrir de nouveaux champs d’activités. Les chercheurs de cette grande école jouissent de conditions particulièrement favorables, intellectuelles et matérielles, pour mener à bien leurs recherches. Partageant mon temps entre l’établissement madrilène à la riche bibliothèque et le terrain andalou, j’ai pu suivre les pistes fécondes que je n’aurais sans doute pu emprunter sans disposer de tout le temps nécessaire. Le sujet de la thèse d’État reprenait, en gros, l’espace de moyennes montagnes qui m’était devenu familier avec le travail de 3e cycle mais il s’agissait d’une approche plus globale des campagnes subbétiques et surtout d’une tentative pour comprendre la génétique de systèmes ruraux souvent mis en place à la faveur de la rupture politique, administrative et sociétale qu’a constitué la « Reconquête » chrétienne de la fin du XVe siècle. Cette thèse de géographie historique supposait une intense recherche d’archives : j’ai donc passé beaucoup de temps aux Archives de la Chancellerie Royale de Grenade mais aussi aux archives municipales de la ville de Jaén.

Mais la Casa de Velázquez m’a ouvert d’autres perspectives. Ma deuxième passion juvénile allait trouver, en Espagne, son terrain d’épanouissement. En effet, titulaire d’un brevet de pilote d’avion et déjà pourvu d’une certaine expérience de l’observation aérienne, en particulier archéologique, j’ai trouvé à Madrid d’autres chercheurs géographes et aussi un fort groupe d’archéologues intéressés par les possibilités qu’offrait l’avion léger piloté par un chercheur. L’ouverture d’esprit du directeur de la Casa de Velázquez de l’époque, François Chevalier, a rendu possible le lancement des premières opérations d’observations et de photographie aériennes dans la plupart des régions de la Péninsule. La première campagne a eu lieu à l’automne de 1978, la dernière en …2009. Au cours de cette trentaine d’années, plusieurs milliers d’heures de vol ont été effectuées et des dizaines de milliers de photographies obliques enregistrées sur des diapositives puis sur le support numérique moderne. Ces innombrables clichés, matériaux de recherche, documents de publications, aliments d’une base documentaire ont aussi servi à ancrer plus fermement mon enseignement de la géographie à « la face de la terre ».

En tout état de cause, cette aide aérienne à la recherche a été assez convaincante pour qu’elle soit sollicitée pour l’observation d’autres domaines géographiques. J’ai donc effectué trois ou quatre campagnes pour le compte de l’École française de Rome au-dessus de l’Italie continentale et de la Sardaigne ; et surtout, pendant une quinzaine d’années (1998-2014), j’ai survolé le Maroc lors de multiples campagnes soutenues par des « actions intégrées » franco-marocaines. Cette extension, vers le sud, de l’aire géographique des observations est à mettre en relation avec un prolongement de mes recherches méditerranéennes – et d’un encadrement doctoral associé – vers le domaine maghrébin, à partir du début des années 1990.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Cette question s’impose, effectivement, après ce que je viens de dire des observations aériennes. Je ne suis pas sûr d’être dans le vent qui souffle actuellement sur la discipline. En effet, je suis resté très terre à terre même si j’ai pris l’habitude de prendre une certaine hauteur pour observer notre planète. Pour être plus clair, je dirai que, pour moi, la géographie est la description de la terre (geôgraphia) et, bien évidemment, la recherche d’explications à la configuration de la « face de la terre », pour reprendre l’expression heureuse de Philippe et Geneviève Pinchemel.

Dans sa longue dérive depuis la fin des années 1950, la géographie s’est éloignée, de plus en plus, d’une approche « physique » et descriptive considérée comme archaïque. L’économie triomphante des Trente Glorieuses l’a mise à son service pour analyser les statistiques de production. Mais ensuite elle se « quantitativera », verdira et se socialisera avant de donner dans le genre, la politique et l’artialisation des paysages.

La discipline ne pouvait-elle évoluer autrement ? Bien d’autres sciences l’ont fait sans pour autant changer de nature et de finalité. La géographie a vraisemblablement pâti d’une tare originelle qui était sa séparation entre une spécialité physique et une autre dite « humaine ». Le malentendu vient sans doute de cette seconde épithète qui a conduit beaucoup de ceux qui avaient opté pour cette branche à négliger de plus en plus le support terrestre sur lequel se déroulent les activités humaines. Ce support qui n’est que très partiellement primitif puisqu’il a été sans cesse modelé et remodelé par les générations d’humains qui s’y sont succédé. Alors, quitte à être taxé d’archaïsme, je persiste à affirmer que la géographie, même humaine, est la science des espaces terrestres tels qu’ils ont été modifiés et organisés par les hommes et non pas la science des sociétés humaines sur lesquelles se penchent les sociologues et un certain nombre d’autres sciences dites humaines. C’est donc l’œuvre tangible des hommes à la surface du globe qui m’intéresse. Je veux savoir comment les espaces que j’observe depuis ma nacelle suspendue au-dessus du sol sont devenus des territoires – des systèmes territoriaux – conçus par et pour les hommes sur un support préalable dont le rôle est loin d’être négligeable.

Les hommes sont présents dans ma géographie, bien entendu. Je les observe, je les fréquente, je les écoute, je les lis parce que, précisément, ils sont les créateurs des espaces organisés ; les systèmes géographiques ne fonctionnent que par et pour les groupes qui ont investi le support terrestre mais ce n’est pas l’étude, en soi, de cette société agissante qui m’intéresse. Je me refuse à faire de la géographie une science annexe de la sociologie. J’attends, au contraire, que la sociologie m’aide à comprendre comment certains comportements de la société conduisent à entretenir ou, au contraire, à modifier le corps des systèmes territoriaux. C’est sans doute l’approche par le système qui peut être la planche de salut d’une géographie rétablie sur son socle terrestre – réunifiée – et débarrassée du reproche d’archaïsme énumératif qui lui a tant nui. Un certain nombre de géographes ont pris cette voie, comme Georges Bertrand. C’est une approche difficile qui s’accommode mal des ambitions territoriales excessives : l’appliquer au « système monde » n’est sans doute pas le meilleur moyen de garder le contact avec la « face de la terre ». On commence à comprendre que le « système monde » est loin d’avoir uniformisé les espaces terrestres, que la diversité est toujours foisonnante, même s’il est incontestable que les innombrables systèmes territoriaux à la surface de la terre sont influencés et modifiés par le vaste réseau de communications et d’influences de toute sorte tissé sur l’ensemble de la planète. Certes, Coca Cola, McDonald et Google peuvent sans aucun doute uniformiser des pratiques dans un virtuel « village planétaire », pourtant, ils ne vont pas gommer, du jour au lendemain, les organisations territoriales aux racines multiséculaires, ni physiquement, ni fonctionnellement. C’est ce foisonnement de diversité qui me passionne.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Cette question est sans doute la plus difficile parmi celles auxquelles vous me demandez de répondre. Est-on toujours bien conscient de l’influence qu’a pu avoir un auteur sur notre cheminement intellectuel ? Des textes abordés dans d’autres disciplines que la nôtre n’ont-ils pas été responsables d’une inflexion décisive ? J’ai lu, bien entendu, les pères de la géographie et tous les auteurs de mon époque qui régnaient sur la géographie rurale, particulièrement ceux, comme André Meynier – mais il n’est pas le seul, loin de là – qui ont fouillé « l’histoire profonde », selon l’expression de Pierre George, pour y trouver l’explication génétique des paysages qu’ils s’efforçaient de comprendre.

Il est très nourri, le cortège des ruralistes qui, après Meynier, ont consacré leurs travaux à une région de France en recherchant les racines des structures observées. Il serait fastidieux de les énumérer et je risquerais d’en oublier. Xavier de Planhol, mon directeur de thèse, tient une place à part dans cette abondante génération de ruralistes. En effet, son œuvre foisonnante, non seulement n’accorde qu’une place relativement modeste à l’hexagone pour se consacrer au monde islamique, mais elle montre aussi toute la place que tient le culturel dans la génétique des espaces ; et aussi comment les caractéristiques des espaces géographiques peuvent influencer les caractères culturels d’un groupe humain ; c’est ce qu’il essaie de montrer dans Les fondements géographiques de l’histoire de l’Islam.

Xavier de Planhol et sa génération ont incontestablement influencé ma propre orientation. J’ai sans doute gardé de cette influence mon goût pour la géographie historique comme moyen de comprendre l’organisation des espaces actuels. Si je n’ignore pas les critiques dont cette génération a pu être l’objet, je n’ai cependant pu adhérer aux chemins économiste, quantitativiste, sociologique qu’a emprunté la discipline à partir des années 1960, parce que tous ces chemins s’éloignaient des espaces géographiques. A mon avis, aucun ne menait vers une solution de la crise que connaissait la géographie. Au milieu de toutes ces turbulences épistémologiques, quelques chercheurs ont tenté de rétablir la géographie sur son socle spatial en considérant les territoires, globalement, comme des systèmes : système composé d’un corps, le territoire, animé d’une vie biologique, économique, culturelle… qui modifie, sans cesse, son support dans sa morphologie et ses limites. Une des tentatives les plus sérieuses, je l’ai déjà dit, a été celle de Georges Bertrand mais il a été peu suivi car il manque sans doute à beaucoup de géographes une ouverture à d’autres sciences, en particulier à celles qui s’intéressent aux structures et aux systèmes du vivant.

Je ne peux dire quelle a été exactement l’influence sur moi des écrits de certains philosophes ou de biologistes comme François Jacob ou Jacques Monod avec La logique du vivant et Le hasard et la nécessité, respectivement. Je les ai lus avec avidité, comme je l’ai fait, plus tard de La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science du physicien et chimiste Ilya Prigogine, associé à la philosophe des sciences belge Isabelle Stengers. Ces ouvrages ne se lisent certes pas comme des romans mais, sans avoir la culture scientifique de leurs auteurs, on peut néanmoins saisir l’essentiel de leur pensée concernant l’organisation et l’évolution des systèmes du vivant. Les phénomènes d’héritage génétique, d’évolution, de rétroaction et de hasard à l’œuvre dans les systèmes biologiques ne sont pas étrangers à nos systèmes territoriaux. Ces systèmes territoriaux qui fonctionnent comme des êtres vivants ne peuvent être compris que si on les aborde globalement et non par leurs composants, d’où l’intérêt d’un regard dominant.

Cette conviction acquise grâce au regard aérien n’a pu qu’être renforcée par la lecture du petit livre de Joël de Rosnay, paru au milieu des années 1970. Le macroscope. Vers une vision globale, est un livre écrit par un biologiste dont les géographes peuvent tirer le plus grand profit pour leur réflexion sur la globalité : la globalité des systèmes géographiques et non seulement celle qui est devenue synonyme de mondialisation par coquetterie anglomaniaque. De la même façon, j’ai trouvé des réflexions très vivifiantes chez le romancier et essayiste, Arthur Kœstler, notamment dans Janus où il développe l’idée que tous les systèmes – ses holons – ont une double face : l’une tournée vers leurs parties, ou sous-systèmes, l’autre tournée vers le système supérieur dont ils sont des parties. On voit bien quel profit les géographes peuvent tirer de cette conception de l’organisation.

Et les historiens, me direz-vous ? Bien sûr, les historiens, je les ai fréquentés. Comment, en effet, ne pas s’intéresser à l’histoire quand on prétend faire de la génétique des territoires ? J’en ai donc lu beaucoup, d’anciens et de plus récents et, bien entendu, tout particulièrement ceux qui se sont intéressés aux mêmes territoires que moi. Fernand Braudel consacre d’ailleurs une partie entière de sa Méditerranée au « temps géographique ». Les historiens de l’Espagne Bartolomé Benassar, Joseph Pérez ou Pierre Guichard ont orienté ma réflexion vers les conséquences territoriales, même locales, d’événements majeurs, comme la reconquête des territoires, bien entendu, mais aussi comme la décision politico-économique libérale que fut la vente des biens nationaux (desamortización) au XIXe siècle. Il me semble qu’il ne soit même pas nécessaire que je m’étende sur l’importance de l’histoire pour la géographie. Elle est évidente. Les formes géographiques ne sont-elles pas de l’histoire consolidée, cristallisée ?

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Vous faites le constat le plus irritant et le plus déprimant qui soit pour un géographe. En effet, la place – et l’estime – que le public réserve aux travaux des géographe peut se mesurer à la longueur des rayonnages qui leur est réservée dans les librairies. Nous sommes confrontés à un paradoxe que j’ai beaucoup de mal à m’expliquer. Jamais le monde n’a été aussi ouvert, jamais les populations de toutes classes n’ont été aussi mobiles, jamais les médias n’ont déversé autant d’images de la planète sur leurs spectateurs. Et pourtant, cela n’a pas contribué à faire aimer la géographie semble-t-il, alors que les géographes sont sans doute les mieux à même d’expliquer ce qu’ils voient à ceux qui sillonnent la planète en tous sens. Je ne trouve finalement qu’une explication plausible à ce lamentable constat : les géographes ont abandonné à d’autres le soin d’expliquer le monde visible.

Pourquoi ? Parce que ce visible ne leur semble plus digne d’intérêt alors qu’il devrait être l’alpha et l’oméga de notre discipline. Nous sommes bien loin de l’enthousiasme des géographes qui découvrent les premières collections de photos aériennes et les publient avec d’abondants commentaires comme dans le magnifique ouvrage en cinq tomes de Pierre Deffontaines et Mariel Jean-Brunhes Delamarre. Ce travail qui s’étale sur presque 10 ans (1955-1964) présente plus de 1 400 clichés de la France métropolitaine avec, pour chacun d’entre eux, un abondant commentaire géographique. Ce ne sont, certes, que de multiples facettes du territoire qui sont proposées, sans prétendre à une géographie universitaire. Mais cette explication systématique, à la fois précise et didactique, des paysages pouvait séduire un large public et lui donner le goût de l’intelligibilité des espaces géographiques.

C’est ce but que poursuivaient, sans aucun doute, les géographes qui ont participé à la publication, sous la direction de Roger Brunet, de Découvrir la France, proposé d’abord sous la forme de fascicules périodiques, rassemblés ensuite en volumes régionaux. Cette collection a bénéficié d’un effort éditorial certain : variété iconographique, emploi systématique de la couleur, compléments graphiques de localisation et d’aide à la compréhension. Rien de tel n’a plus été proposé depuis cette publication des années 1970. La revue Géo n’a pas été conçue dans le même esprit. Il est vrai que depuis plus d’un quart de siècle, à l’initiative de Christian Pierret, le maire de Saint-Dié-des-Vosges, le Festival International de Géographie (FIG) a drainé des foules venues d’horizons très divers. Les universitaires y ont eu la possibilité de réhabiliter la géographie ; mais il faut bien dire que certains thèmes abordés reflètent l’éclatement et la dérive de la discipline. Que faudrait-il faire pour tirer le public de son indifférence, de son désintérêt pour la géographie ? A vrai dire, je n’en sais rien. Dans mes moments de plus grand pessimisme, je ne suis pas loin de penser que l’évolution universitaire, scolaire, médiatique de la discipline l’a engagée désormais trop loin de sa base épistémologique, celle des espace terrestres, des paysages, alors même que ce dernier terme est mis à toutes les sauces avec la signification que chacun veut bien lui donner. Que peut faire une petite minorité face à la tendance lourde qui entraîne la géographie et les « géographes » chaque jour un peu plus vers les sciences humaines pour lesquelles l’espace n’est qu’une toile de fond ou un vague support ? Et que peut-on espérer pour l’avenir quand l’enseignement de la géographie au collège et au lycée est assuré à 90 % par des professeurs dont la formation a été, pendant des décennies, essentiellement historique ? Et il ne faut sans doute pas compter sur les éditeurs de livres pour redorer le blason de la géographie : pourquoi publieraient-ils des livres qui ne se vendent pas ? Ce sont des commerçants.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Que puis-je faire et que puis-je espérer d’une action quelconque après le constat désabusé que je viens de faire ? Mais vous connaissez la formule : « Il n’est pas nécessaire d’espérer… ». Alors, malgré tout, je dis, j’écris et, surtout, je montre chaque fois que j’en ai l’occasion. Je montre comment, avec des images de fragments de notre planète, il est possible de poser les bonnes questions qui concernent l’organisation des territoires et de trouver des réponses avec l’aide des autres sciences, toutes les autres sciences.

J’ai bien conscience, néanmoins, que la meilleure volonté du monde ne peut modifier facilement des tendances lourdes, celle du profond désintérêt que manifeste le public pour une branche des connaissances qui a un nom mais qui ne sait plus exactement qui elle est. Malgré tout, je saisis toutes les occasions qui me sont données pour essayer de présenter une géographie recentrée sur « la face de la terre » par le biais de conférences, d’expositions scientifiques, de publications. Cette dernière voie d’action est sans doute la plus difficile à mettre en œuvre, du moins pour les travaux d’importance car elle se heurte à l’indifférence ou à la frilosité des éditeurs, comme je l’ai déjà dit plus auparavant. C’est que montrer la terre coûte cher parce que cela exige la publication d’images en couleur de grand format si l’on veut que celles-ci servent de support à de véritables explications géographiques. En dépit d’un abaissement des prix de la quadrichromie, celle-ci demeure encore considérablement plus onéreuse que les reproductions en noir et blanc ou « niveaux de gris ». Aucun éditeur ne se hasardera à publier un ouvrage conséquent en couleur s’il n’est pas assuré d’écouler un tirage important. Il m’est arrivé d’avoir des contacts avec des représentants enthousiastes de grands éditeurs, mais au moment d’envisager une réalisation concrète, ceux-ci se heurtaient au veto incontournable de leurs responsables économiques.

Il faut donc rechercher d’autres voies, comme celles qu’offrent certains programmes de recherche, particulièrement consacrés aux espaces visibles. C’est grâce à un de ces programmes de l’ANR, dirigé par Stéphane Angles et consacré aux paysages de la vigne et de l’olivier en France méditerranéenne qu’il a été possible, non seulement de mener des observations aériennes sur l’ensemble du domaine mais aussi de publier, avec Colette Renard, une méthode d’analyse géographique fondée sur des documents en couleur.

De même, c’est dans un programme national espagnol sur les paysages agraires que j’ai pu disposer d’un espace confortable dans une publication, en couleur, à la fois sur papier et sur support électronique. Mais aussi intéressantes soient ces possibilités de publication, elles restent, le plus souvent, ouvertes à un public restreint, en grande partie déjà convaincu. Les revues de grande audience capables d’offrir de la place et de la qualité sont plutôt rares et, de façon paradoxale, c’est chez les naturalistes que j’ai été accueilli pour tenir une rubrique d’analyse de paysages, dans une revue semestrielle luxueusement publiée, la Revue Bourgogne-Franche-Comté Nature. Je ne m’y sens nullement annexé mais les géographes ne devraient pas s’étonner d’être bientôt dépouillés de l’enseignement de la géographie dans l’enseignement secondaire par les Sciences de la Vie et de la Terre.

J’ai donc souvent l’impression de mener un combat dérisoire et d’arrière-garde. J’ai essayé naguère de former les étudiants géographes – et certains historiens aussi d’ailleurs – à l’analyse des images géographiques pour tenter de les ancrer au socle incontournable de la discipline. J’ignore ce qu’il leur en est resté. Aujourd’hui, éloigné des amphithéâtres, je délivre mon message chaque fois que l’occasion m’en est donnée et, de façon plus constante, j’essaie d’alimenter la base d’images aériennes obliques du cerpa (Centre de Ressources sur les Paysages) que j’ai créée autrefois au laboratoire de géographie de Nancy. Elle compte actuellement plus de 22 000 clichés pourvus d’une fiche descriptive et accessibles à tous en entrant simplement sur le moteur de recherche : cerpa Université de Lorraine. Une fiche de requête est proposée pour accéder aux images sur la France, l’Espagne et le Maroc, principalement. Mais, j’ai bien conscience que tout ceci ne contribuera guère à rétablir la géographie dans le périmètre épistémologique qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

1 Comment on André Humbert : « C’est le foisonnement de diversité qui me passionne »

  1. Villard Jean-Pierre // 5 décembre 2018 á 10 h 21 min // Répondre

    Merci. Je partage entièrement vos vues. Diplomate émérite j’ai compris combien la géographie peut venir en aide dans la compréhension de questions relatives aux relations internationales. Mais une géographie à la fois physique et humaine, une géographie classique. Jean-Pierre Villard

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