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Le Japon, un paradoxe géographique, par Jean-Robert Pitte

Discours prononcé le 12 novembre 2018 par Jean-Robert Pitte, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques et président de la Société de Géographie, à l’occasion du 150e anniversaire de la restauration Meiji et du 160e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Japon et la France

 

Cette année, Paris accueille d’innombrables manifestations culturelles de très haute qualité organisées sous la houlette de la Fondation du Japon et de la Maison de la Culture du Japon à Paris, joliment intitulées « Japonismes 2018 : les âmes en résonnance ». L’occasion en est le 150e anniversaire de la restauration Meiji et le 160e anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre le Japon et la France, le Traité de paix, d’amitié et de commerce entre la France et le Japon ayant été signé à Edo le 9 octobre 1858 par le baron Gros et les représentants du taïcoun [1] Minamoto no Iemochi, 14e shogun [2] du clan Tokugawa. Lorsque deux ans plus tard Duchesne de Bellecourt, le premier chargé d’affaires français, vient présenter sa lettre de créance signée de l’empereur Napoléon III au nouveau shogun, alors âgé de 14 ans [3], le 6 septembre 1860, le rituel est impressionnant et marque l’estime dans laquelle le gouvernement japonais d’alors tient la France [4] : « À 8 heures du matin, un des gouverneurs des affaires étrangères s’est présenté à ma demeure pour m’accompagner et a pris la tête du cortège. Les rues étaient gardées et débarrassées de tout encombrement par les soins d’une police nombreuse et vigilante. Au-dehors des habitations des Daïmios situées sur le parcours, un grand nombre d’officiers de ces princes en costume de cérémonie étaient postés devant les portails, sans doute comme pour rendre honneur à l’hôte que le Taïcoun allait recevoir. »

 

Les dernières années de l’ère d’Edo sont marquées par une véritable lune de miel entre le Japon et la France, tout au moins entre le shogunat et la France, le mikado (titre de l’empereur Kômei) ayant refusé de ratifier le traité tant sa méfiance était grande vis à vis des étrangers [5]. Le pavillon du Japon à l’Exposition universelle de Paris en 1867 et les objets précieux qui y sont exposés font l’admiration des visiteurs. La restauration de la primauté impériale et l’abolition du shogunat en 1868 vont pour un temps ternir cette complicité, la France ayant choisi de soutenir le dernier shogun Tokugawa Yoshinobu plutôt que le jeune empereur Mutsuhito (devenu Meiji après sa mort) qui mit fin à l’ère d’Edo et au régime des maires du palais qu’étaient les shoguns. Néanmoins, les relations reprendront assez vite, en particulier sous l’impulsion de l’un des pères du capitalisme japonais, M. Shibusawa Eiichi qui séjourna un an et demi à Paris lors de l’Exposition universelle de 1867 et s’inspira du fonctionnement de l’économie française de la fin du Second Empire. Admirateur de la France, il fonda en 1924 avec Paul Claudel la Maison franco-japonaise de Tokyo (Nichifutsukaikan) qui demeure un haut-lieu des échanges intellectuels entre le Japon et la France.

 

La restauration impériale Meiji est un événement majeur de l’histoire japonaise et un fait unique dans celle des rapports entre l’Occident et les autres civilisations. La plupart de ces dernières ont été détruites comme des pots de terre heurtés contre un pot de fer sur tous les continents de la planète : les civilisations amérindiennes, y compris les plus évoluées comme celles des Aztèques ou des Incas, celles de l’Afrique subsaharienne, celles de l’Australasie. Quelques vestiges demeurent, mais très ténus par rapport aux raz-de-marée culturels en provenance d’Espagne, du Portugal, de France, du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de Belgique. Les civilisations du subcontinent indien, de l’Asie du Sud et du monde chinois ont mieux résisté, mais elles sont entrées dans une sorte de léthargie ou ont subi des régimes totalitaires dont elles ne sortent que depuis peu. Le cas japonais diffère profondément de tous les autres ; il est unique en ce que ce pays a choisi il y a 150 ans d’adopter les techniques et les idées de l’Occident sans pour autant renoncer à ses valeurs, à sa propre culture, en conservant la maîtrise de la modernisation et de l’adaptation de celle-ci à la nouvelle réalité mondiale. La devise si concise et parlante de l’ère Meiji est wakon yôsaï, conserver l’âme, kon, du Japon, wa, tout en adoptant le talent, saï, de l’Occident, ). Les Occidentaux en ont surtout pris conscience avec stupeur en 1905 lorsque la grande puissance européenne qu’était la Russie perdit la guerre contre le pays émergent qu’était alors le Japon. Cela ne se reproduisit pas en 1945, mais les moyens que durent mettre en œuvre les États-Unis et leurs alliés pour emporter la guerre furent colossaux.

 

Pour comprendre cette originalité, il faut rappeler quelques éléments de la géographie historique japonaise. En dehors de l’occupation militaire américaine entre 1945 et 1951, le pays ne fut jamais soumis à une puissance étrangère. La Chine aurait pu envahir le Japon à plusieurs reprises, mais elle avait d’autres préoccupations sur le continent. De plus, les courants marins, les typhons fréquents en été et en automne rendaient son accès difficile. À deux reprises, en 1274 et 1281, des typhons providentiels baptisés kamikaze (vent divin) repoussèrent des expéditions mongoles lancées par Kubilai Khan en direction de Kyushu. Ajoutons la présence de nombreux pirates écumant la mer de Chine et celle du Japon. Pour les pays occidentaux, le Japon se situait à l’extrémité des routes maritimes intercontinentales et donc relativement protégé par l’éloignement.

 

En revanche, depuis l’Antiquité, le Japon a toujours pratiqué ce que l’on pourrait appeler par métaphore l’osmose culturelle inverse. Il s’est toujours informé de ce qui se passait au-delà de son archipel et de ses eaux territoriales. La technique la plus courante fut celle des chargés de mission envoyés sur le continent pour observer et rapporter des idées et des techniques. C’est ainsi que la révolution néolithique de la riziculture inondée s’est inspirée de la Chine à partir du IIIe siècle avant notre ère, début de l’époque dite Yayoi. À partir du IIIe siècle après J.-C., le pays s’unifie sous l’égide de la dynastie Yamato (dont le fondateur mythique, Jimmu, aurait régné à partir de 660 avant notre ère), peut-être d’origine coréenne, implantée à l’origine dans la plaine qui porte son nom, près de Nara. La particularité de la famille impériale est d’être toujours assise aujourd’hui sur le trône du chrysanthème et d’être ainsi la plus ancienne dynastie régnante de la planète. L’empereur a perdu, comme souvent au cours de son histoire, son pouvoir de gouverner, mais il est le chef de l’État et le « symbole du Japon », selon la constitution de 1946-1947, rédigée en accord avec le général Mac Arthur qui a aidé avec finesse le pays à passer d’une dictature militaire à un empire constitutionnel qui est l’une des plus paisibles démocraties de la planète.

 

L’empereur est un facteur majeur de l’unité du pays et de sa stabilité politique. Pour le comprendre, il suffit d’observer de loin le Palais impérial de Tokyo, « centre ville, centre vide », selon l’expression de Roland Barthes, œil noir du cyclone d’une ville de 37 millions d’habitants, la plus vaste du monde, au cœur d’un bois sacré d’une centaine d’hectares où quasiment personne ne pénètre, qu’aucune ligne de métro ne traverse en souterrain, qui n’est survolé d’aucun aéronef. Seul y vit un frêle et humble empereur qui n’est officiellement plus un dieu depuis la renonciation de l’empereur Showa en 1946, mais qui est toujours considéré comme le descendant de la déesse du soleil Amaterasu, elle-même née d’Izanagi et d’Izanami, le couple divin créateur du monde et du Japon. Il faut aussi pour pénétrer l’âme du Japon se rendre au temple d’Ise, d’une beauté et d’une simplicité impressionnantes, rebâti à neuf tous les vingt ans, pour la 62e fois en 2013. L’empereur vient y vénérer le miroir sacré, l’un des regalia de la dynastie, et dialoguer avec sa divine ancêtre Amaterasu. Aucune photographie n’a jamais été prise de cet objet, pas plus que du bijou et de l’épée, les deux autres regalia impériaux. Tous ces rituels préservés intacts depuis la nuit des temps, de même que le shintoïsme dans son ensemble, peuvent surprendre dans un pays par ailleurs si performant dans les hautes technologies. Je renvoie à propos de cet apparent paradoxe à une phrase de l’écrivain Murakami Haruki [6] : « Si tu as besoin qu’on t’explique pour que tu comprennes, ça veut dire qu’aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre. » Le Japon est, par excellence, le pays de l’ineffable, de la métaphore poétique des choses et des sentiments. C’est souvent très déroutant pour les rationalistes que sont devenus les Français, mais cela rapproche la civilisation japonaise de l’univers judéo-chrétien fondé sur le sens du mystère, des réalités qui dépassent l’entendement humain, celles des raisons du cœur que la raison ignore, si chères à Pascal.

 

Au fil des siècles, le Japon a importé un certain nombre d’éléments des civilisations étrangères, de Chine en particulier. Il les a assimilés et les a refaçonnés à sa manière : les idéogrammes dont ils ont tiré deux dérivés simplifiés, les hiragana et les katakana, le bouddhisme dont la voie zen (chan en Chine) a rencontré le succès grâce à son dépouillement qui a séduit la caste guerrière des samouraïs. Cette dernière lui a donné un grand rayonnement qui survit aujourd’hui dans la ténacité et le souci de frugalité de nombreux Japonais, quelle que soit leur place au sein d’une société beaucoup moins pyramidale que dans la plupart des pays de la planète. Mentionnons aussi le modèle urbain quadrangulaire des capitales chinoises à Cité interdite utilisé à Nara et à Kyoto et seulement là, les autres villes, dites jokamachi, villes-châteaux, étant spécifiques au Japon avec un plan agglutinant autour d’une forteresse, elle-même labyrinthique et difficile à investir. À partir du XVe siècle, le Japon importe de Chine et de Corée les principes du néoconfucianisme qui constituent d’excellents moyens d’encadrement social et demeurent toujours très vivants. Ils conservent au Japon leur fraîcheur et leur élégance d’origine. Ils n’ont cessé d’y être respectés alors qu’ils sont seulement en train de renaître en Chine. De ce point de vue, Taiwan est le pays d’Asie le plus proche du Japon. Les Portugais, premiers Occidentaux à parvenir sur les côtes de Kyushu en 1543, apportent la technique des armes à feu et convertissent, pour un temps, un certain nombre de Japonais au christianisme. Leur influence sera vite interrompue par le shogunat.

 

À l’issue de la rude période des batailles entre clans féodaux, le Japon est définitivement unifié par le shogun Tokugawa Ieyasu à partir de 1603. Arrêtons-nous brièvement sur le génie politique et le sens géographique qui furent les siens. Alors qu’en France les Bourbons parviennent à vaincre les forces centrifuges à l’œuvre en attirant l’élite aristocratique et le haut-clergé à Paris et à Versailles, Ieyasu imagine le système du Sankin kotai. Chaque daimyo (grand seigneur féodal) est tenu de passer une année sur deux à la cour du shogun qui se tient à Edo (Tokyo aujourd’hui), la nouvelle capitale, et l’autre année dans son fief, en laissant sa famille sous étroite surveillance à Edo, ce qui évite d’une part tout risque de sédition et, d’autre part, tout hiatus entre le peuple et l’élite. Un réseau d’excellentes routes permet ces migrations alternées, la principale étant celle dite du Tokaido qui relie Edo à Kyoto et qui constitue toujours le cœur actuel de la mégalopole japonaise. S’y ajoute un dense réseau de ports facilitant la navigation côtière. L’organisation de l’espace géographique japonais date de cette époque.

 

Les autres choix singuliers de Ieyasu sont d’avoir interdit le christianisme, trop lié aux projets occidentaux, de même que l’entrée d’étrangers dans le pays et la sortie des Japonais hors de l’archipel. Une seule lucarne restera ouverte sur le monde pendant les deux siècles et demi de l’ère d’Edo : le minuscule îlot de Dejima dans le port de Nagasaki. Là, quelques dizaines de Hollandais protestants seront admis à commercer. C’est par eux que parviendront de nombreux livres européens traitant de tous les sujets, sauf de religion. Les Japonais les traduisent, ce qui permet à toutes les connaissances de l’Europe des temps modernes de pénétrer lentement, d’être méditées et, le cas échéant, adoptées au rythme choisi par le gouvernement. Encore aujourd’hui, innombrables sont les Japonais qui ont lu Platon, Shakespeare ou Molière alors que rares sont encore les Européens qui connaissent les auteurs japonais. Cette longue pax japonica de l’ère d’Edo explique la solidité et la sérénité de la culture japonaise, en même temps que sa curiosité demeurée intacte vis-à-vis de tout ce qui vient de l’étranger mêlée d’une capacité de choisir avec discernement ce qui est susceptible de l’enrichir. Chemin faisant, les Japonais ont acquis une grande capacité à accepter les réformes que leurs dirigeants jugent nécessaires et à accomplir avec détermination les efforts qu’elles exigent. Il n’y a guère d’autre pays au monde qui aient poussé aussi loin ce trait de mentalité si exotique pour les Français.

 

Alors que la France est extravertie à l’extrême depuis les Croisades au moins, héritière en cela de la voie romaine chère à notre confrère Rémi Brague et fidèle à l’esprit de mission né du christianisme, tout au long de son histoire et jusqu’à une date récente, le Japon n’a eu ni le savoir-faire, ni le goût de communiquer en direction de l’étranger. Son opacité était telle il y a 160 ans que le gouvernement français ignorait que le pouvoir était partagé entre un empereur et un shogun. Même le spectaculaire relèvement du Japon après 1945 était passé relativement inaperçu en France. Et pourtant de 1968 à 2010, il est demeuré la deuxième puissance mondiale, avant d’être dépassé par la Chine qui est tout de même onze fois plus peuplée ! Chacun se souvient de l’indifférence du général de Gaulle à l’égard du Premier ministre Ikeda Hayato lors de sa visite de novembre 1963 et de la malheureuse phrase qui lui fut prêtée à son issue le qualifiant de marchand de transistors. Encore en 1991, un Premier ministre français osa des propos sur les Japonais témoignant d’une ignorance abyssale et, il faut bien le dire, coupable. Remercions les Japonais de ne pas trop nous en vouloir et de continuer à vouer à la France et à sa culture une sincère et touchante admiration. Avant guerre, il y eut Paul Claudel, mais après guerre, la relation nippo-française a manqué d’un Alain Peyrefitte dont on connaît le rôle dans le dégel sino-français.

 

Jusqu’à Meiji, il n’y eut point d’ambassadeurs du Japon, point de voyages d’explorations, point de projet d’expansion territoriale. Lorsque le pays voudra imiter l’Occident au XXe siècle et se constituer un empire colonial, entre 1910 et 1945, il sera le moins intégrateur de tous les pays expansionnistes et colonisateurs de l’histoire universelle, sans doute alors trop persuadé de sa supériorité raciale et culturelle. Depuis quelques décennies, le Japon a changé du tout au tout sa manière d’être au monde et s’est ouvert par ses exportations de biens manufacturés et de services, ses techniques, ses arts plastiques, sa littérature, son cinéma, sa gastronomie, toute son esthétique si singulière. Il s’est largement tourné vers le monde extérieur sans jamais plus faire preuve de la moindre arrogance, quoi qu’en pensent certains de ses voisins.

 

Le Japon surprend et fascine la plupart des Occidentaux, surtout lorsqu’ils visitent le pays ou, à plus forte raison, qu’ils y vivent. Permettez-moi d’attirer votre attention sur quelques-unes de ses particularités qui le distinguent du reste du monde aux yeux des géographes. Il n’y a bien entendu aucun miracle japonais, mais un ensemble de choix résolus, une civilisation unique qui a su relever les défis d’un espace géographique difficile à maîtriser.

 

Une originalité certaine concerne sa relation à l’environnement, terme que j’emploie à dessein plutôt que nature, car le peuple japonais estime faire partie intégrante de cette dernière, alors que les Occidentaux se considèrent de plus en plus comme les prédateurs d’une prétendue bonne nature que l’humanité gangrènerait par ses actions irréfléchies. Le géographe et philosophe Augustin Berque, analyste de la conception paysagère des Japonais, a récemment traduit en français un ouvrage qui le fascinait depuis longtemps, Fûdo, écrit en 1935 par le philosophe japonais Watsuji [7]. Dans cet essai, l’auteur s’inscrit en faux contre à la théorie des climats d’Aristote, d’Hippocrate ou de Montesquieu et va plus loin encore que feu notre confrère Vidal de La Blache [8]. Il balaie tout déterminisme environnemental sur les activités humaines et analyse la manière dont les sociétés vivent leur milieu, font corps avec lui, s’en nourrissent matériellement et symboliquement tout en le transformant pour le mettre à leur service, sans complexe ni culpabilité. Le Japon est un territoire enchanté pour ses habitants, réalité qui n’est plus vécue aujourd’hui que par les peuples premiers demeurés animistes qui se comptent sur les doigts de la main. Il est vrai que le shintô, religion ancestrale de l’archipel, est un animisme profondément ancré dans l’âme japonaise, ce qui en fait un cas unique au sein des pays de l’OCDE. En découle ce choix japonais de vivre dans les plaines et de laisser aux dieux et à la forêt les montagnes qui représentent 85 % de l’espace de l’archipel, choix qui n’est nullement dicté par une nécessité environnementale impérative. Il explique aussi que peu de peuples font preuve d’une telle capacité de résilience après les catastrophes. Cela ne tient pas à une sorte de résignation face aux éléments capables de se déchaîner, éruptions volcaniques, tremblements de terre parfois suivis de tsunamis, typhons, inondations, glissements de terrain, car bien des techniques sont mises en œuvre pour les contrer, mais à une conscience assumée que tout peut arriver et à une relation à la mort plus apaisée que dans bien des pays riches. Il faut tout de même signaler que malgré les efforts colossaux qui ont été réalisés tout au long de l’histoire japonaise pour atténuer les effets de ces épisodes brutaux, les catastrophes de ces dernières années ne sont en rien naturelles. Ainsi, le tsunami de Fukushima en 2011 a fait 23 500 morts, pour l’essentiel des habitants de la plaine inondable qui n’avait été que récemment urbanisée, comme dans les drames français récents de Vaison-la-Romaine et La Faute-sur-Mer. Ajoutons que la résilience japonaise joue aussi pour les cataclysmes géopolitiques, comme en témoigne son relèvement rapide après la défaite de 1945 qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale, laquelle avait fait 3,5 millions de morts militaires et civils et transformé l’archipel en un champ de ruines.

 

Une autre particularité japonaise – qui se retrouve aussi dans de rares autres pays comme Singapour ou Taiwan – est l’harmonie sociale qui y règne. C’est d’ailleurs la signification réelle de wa, l’ancien nom du Japon, avant qu’il ne soit nommé nippon, pays du soleil levant, en référence à sa position par rapport au continent chinois. Il est vrai que l’archipel est peuplé en presque totalité par des Japonais de vieille souche – même si leurs origines lointaines sont très variées –, que les immigrés d’origine coréenne ou chinoise ont souhaité s’assimiler complètement, allant jusqu’à changer de nom, et que l’immigration actuelle est homéopathique par comparaison avec les situations que vivent l’Europe et l’Amérique du Nord. L’unité nationale est une réalité vécue profondément et, désormais, sereinement, sans que quiconque n’éprouve le besoin de la questionner ou d’en douter [9]. Le discours la concernant, appelé Nihonjiron, est cependant poussé un peu trop loin tant il exalte la singularité japonaise, son caractère incomparable, l’homogénéité de sa culture, l’impossibilité des étrangers de la comprendre dans son intégralité. La plupart des nippologues étrangers prennent au contraire un malin plaisir à insister sur « l’envers du consensus » (Jean-Marie Bouissou), les fractures mal dissimulées, prédisant depuis les années de la haute croissance un déclin, voire un effondrement du modèle, vision iconoclaste qui ne s’est jusqu’à maintenant nullement vérifiée.

 

Outre l’homogénéisation des vagues de peuplement réalisée au cours de deux millénaires, l’harmonie tient aussi et surtout à des pratiques sociales anciennes renforcées par les principes confucéens.  L’élan collectif prime sur le moi qui est haïssable. Cela ne veut pas dire que chaque Japonais n’ait pas sa personnalité, souvent forte, et ses idées propres, mais il n’est pas habituel de les exprimer en toutes occasions. Respecter des codes et rites sociaux est un noble idéal qui ne se confond pas avec ce que les Occidentaux nomment conformisme. On trouverait une situation comparable en Corée du Nord, mais la différence majeure est que le Japon est une démocratie attachée à la liberté de penser et d’expression, non un totalitarisme…

 

Vivre en harmonie demeure aujourd’hui un idéal encore bien réel malgré les très hautes densités de population – d’aucuns diront en raison de celles-ci : 340 habitants par km2 en moyenne, en réalité quatre ou cinq fois plus dans le Japon utile, celui des plaines, surtout dans la mégalopole qui s’étend de Sendai à Fukuoka dont le pôle est la région capitale du Kanto. Il en est résulté pendant longtemps une pollution de l’air, des eaux douces et des rivages difficilement supportable, mais celle-ci a été largement jugulée, même si le pays est toujours un grand émetteur de gaz carbonique.

 

Deux autres valeurs issues du confucianisme ont été cultivées par les Japonais. Elles sont profondément liées entre elles : le goût d’apprendre tout au long de sa vie et le sens du travail bien fait. Bien des analystes japonais ou étrangers soulignent les archaïsmes du système éducatif de l’archipel, mais le résultat est là : le Japon arrive second dans le classement PISA des pays de l’OCDE qui mesure auprès des jeunes de 15 ans les performances scolaires, juste derrière Singapour, alors que la France est en 26e position, à une place derrière les États-Unis. Réformer l’école japonaise est sans doute une nécessité, mais la prudence invite à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, car on ne saurait dissocier le haut niveau d’éducation du plein emploi. Si les emplois précaires et peu qualifiés sont sans doute trop répandus et si le système des retraites demande à être réformé, le taux de chômage n’est que de 2,81 %, de très loin le plus bas des pays de l’OCDE avec celui de l’Islande, un pays de 350 000 habitants… C’est au couple éducation-travail que le Japon doit principalement son rang économique mondial. Seule la spectaculaire croissance de la Chine et de l’Inde l’a déplacé de la deuxième à la troisième place ou à la quatrième si l’on veut considérer l’Union européenne comme une entité.

 

Dernier paradoxe extrêmement fécond : l’absence de contradiction entre la maîtrise de la technique, la poésie et l’amour des arts. Cela tient à une vieille tradition d’origine chinoise, celle des trésors nationaux vivants dont le savoir-faire et le talent créatif sont aussi épanouis que leur humilité est profonde face à la beauté absolue. Le peuple japonais est profondément imprégné de poésie et de sens esthétique. En témoignent, par exemple, la place de la calligraphie dans l’univers quotidien, sa cuisine, son art des jardins, ses arts plastiques, etc.

 

Il y a tout de même des fêlures dans le modèle japonais : la démographie est sans doute la principale. Avec un indice de fécondité de 1,4 enfant par femme en âge de procréer, le Japon occupe l’un des derniers rangs de la planète. Il est entré dans une phase de diminution et de vieillissement de sa population. Cela tient en partie à la durée des journées de travail et à l’augmentation du taux d’emploi féminin. Sans doute plus que dans d’autres pays, faire carrière pour une femme au Japon et en Asie implique de grands efforts et sacrifices dans le domaine de la vie privée. Outre les problèmes économiques que cela pose déjà dans un pays où l’espérance de vie est la plus élevée au monde (88 ans : 90,1 pour les femmes, 85,4 pour les hommes [10]), il y a des raisons de s’inquiéter pour l’optimisme et l’énergie vitale d’un peuple qui n’en a jamais manqué jusqu’à maintenant, même au cœur de l’adversité absolue. La population du Japon commence à en prendre conscience et il n’existe aucune fatalité en la matière, pas plus que dans les pays d’Asie dont la situation est proche comme la Corée, Taiwan, Hong Kong ou Singapour. Le début du redressement de la démographie chinoise en est la preuve. Seule la jeunesse pousse une société vers l’imagination féconde et le dépassement de soi. Dans le domaine des habitudes de travail, le Japon doit comprendre que l’efficacité du travail n’implique pas nécessairement des semaines de 80 heures et que le télétravail peut permettre un véritable mieux-être des personnels sans nuire à la performance de l’entreprise ou de l’administration. La réunion de travail est une passion japonaise qui est considérée comme indispensable à l’efficacité de l’entreprise ou du service public. Elle ne doit pas être un antidote névrotique à la peur de se retrouver seul face aux décisions à prendre.

 

L’harmonie sociale recherchée par tous les moyens dont celui qui vient d’être évoqué, pour impressionnante qu’elle soit, présente aussi des inconvénients, tant les moyens pour y parvenir sont exigeants. Ils le sont, bien entendu, pour un étranger, un gaijin, même et peut-être surtout s’il est parfaitement nippophone et tentant de faire oublier ses origines. Amélie Nothomb qui fut stagiaire dans une entreprise japonaise a construit un roman à succès [11] des difficultés relationnelles qu’elle y a rencontrées. En réalité, sa mauvaise grâce à accepter les codes en usage est la seule responsable de son exclusion de la vie du groupe, de l’uchi, l’intérieur, le cocon, comme on dit depuis la parution du célèbre livre de Nakane Chie [12].  Cette harmonie collective peut parfois se retourner contre ses membres individuels lorsqu’ils se distinguent trop au sein des groupes. On évoquera, par exemple, les persécutions scolaires qui sont devenues un problème préoccupant, aux conséquences parfois tragiques mais dont le Japon n’a hélas pas le monopole.

 

Un autre défi à relever est celui de la situation géopolitique régionale. La relation nippo-chinoise implique une concurrence grandissante dans le domaine économique, mais aussi politique et militaire. La constitution japonaise précise de manière explicite l’engagement non-militariste du pays. Celui-ci n’est évidemment tenable qu’avec l’aide du vainqueur de 1945, les États-Unis dont la magnanimité était aussi liée à sa volonté de ne pas voir le Japon tomber dans l’orbite soviétique ou chinoise. Il y a longtemps que les gouvernements américains successifs poussent le Japon au réarmement et le gouvernement japonais actuel s’engage lentement dans cette direction. L’énigmatique Corée du Nord a longtemps constitué un grand souci pour le Japon. Il n’est pas impossible et il est surtout souhaitable que la situation évolue dans une heureuse direction. La mondialisation a, d’une manière générale, favorisé le Japon depuis la fin de la dernière guerre, du fait de son avance technique et éducative. Un certain nombre de pays de tous les continents sont aujourd’hui en plein essor. Maintenir cette avance, rendue nécessaire par l’absence totale de matières premières sur l’archipel et une population de plus de 126 millions d’habitants à nourrir, réclame le maintien en ordre de marche de la cohésion sociale et politique du pays, de son très haut niveau d’éducation et donc de recherche théorique et appliquée (c’est le 6e pays au classement du nombre des prix Nobel attribués depuis l’origine, derrière les États-Unis, la Russie, l’Allemagne, la France et la Suède).

 

Fréquenter le Japon et les Japonais est toujours stimulant pour un Français, parfois apaisant, cruel à l’occasion pour qui compare, par exemple, les universités des deux pays, les systèmes ferroviaires, la propreté des rues, les formes d’urbanité ou l’efficacité et l’atmosphère qui règnent au sein des entreprises. Puisse cette année consacrée à l’approfondissement de nos relations permettre à nos deux pays de mieux se connaître, s’apprécier et échanger ce qu’ils ont de meilleur à transmettre. On l’observe, par exemple, avec éclat dans le domaine culinaire. Les géographes professent volontiers que l’ignorance de leur discipline est une arme de destruction massive. J’ai le sentiment que les Japonais connaissent mieux la France que les Français ne connaissent le Japon. Le moment est vraiment venu de rétablir l’équilibre. De par la diversité de ses centres d’intérêt, notre académie peut et doit y contribuer.


[1] Mot qui signifie grand chef, grand seigneur. Issu du chinois, ce mot est passé en anglais. Tycoon désigne un grand chef d’entreprise.

[2] Mot qui signifie généralissime, mais sa fonction est équivalente de celle du maire du palais à la fin de l’époque mérovingienne.

[3] Il mourra à vingt ans.

[4] Cité par Alain Cornaille, Duchesne de Bellecourt : Extraits de correspondances diplomatiques, Le Japon et la France. Images d’une découverte, Paris, Publications Orientalistes de France, 1974, p. 36.

[5] Shigeru Kajima, « La situation au Japon dans les années 1850 et ses attentes vis-à-vis de la France impériale après le traité du 9 octobre 1858 », Bulletin de l’Académie du Second Empire, 18, 2010, p. 14.

[6] Haruki Murakami, 1Q84, livre 2, Paris, Belfond, 2011, p. 196.

[7] Watsuji Tetsurô, Fûdo, le milieu humain, traduction et commentaires d’Augustin Berque, Paris, CNRS Éditions, 2011.

[8] Il siégea de 1906 à 1918 au 5e fauteuil de la section Histoire générale et philosophique qui deviendra Histoire et Géographie en 1934, peut-être sous l’influence de Jean Brunhes, élu en 1927, alors que la géographie était devenue une discipline universitaire bien établie.

[9] Même si subsistent quelques ombres au tableau à Okinawa et avec la minorité aïnou, le peuple aborigène de Hokkaido qui représente 25 000 personnes. Cf. Lucien-Laurent Clercq, « Les Aïnous, peuple aborigène du Japon, face aux défis de la reconstruction identitaire », http://www.gis-reseau-asie-org/, septembre 2017.

[10] Statistiques OMS pour 2015.

[11] Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999.

[12] Nakane Chie, La société japonaise, Paris, Armand Colin, 1974.

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