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Quand Charles Aznavour a rencontré la Société de Géographie

« Son sol n’est sillonné que par ses cicatrices… ». Ainsi débute le poème, écrit par Charles Aznavour en préface de l’Album de la Société de Géographie  intitulé « Arménie, avant-poste chrétien dans le Caucase », publié aux éditions Glénat en 2003 puis réédité en 2006. Sans doute conquis par le texte de l’ouvrage, ou bien gagné par une inspiration de géographie poétique, évoquant le sol, les frontières, les montagnes aux portes de l’Asie, les tremblements de terre, le chanteur ne résista pas à la démarche de notre Président Jean Bastié. Avec « Tendre Arménie », ce grand artiste français, chanteur compositeur**, fit un cadeau de choix à la Société de Géographie.  L’histoire de cette préface tient d’un roman véritable. Après plusieurs tentatives de contact avortées, Jean Bastié, initiateur de la collection des Albums de la Société de Géographie, prit sa plume le 7 novembre 2002 pour écrire au chanteur en ces termes: « Moi-même, je reviens d’Arménie, où j’ai conduit une délégation de vingt-quatre membres de notre Société. Je viens vous demander si vous accepteriez de rédiger la Préface de cet ouvrage.(…) Nous serions donc très honorés par votre acceptation. Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de ma plus parfaite considération avec celle de ma grande sympathie pour ce pays dont vous êtes originaire, ainsi que pour votre œuvre qui fait honneur au répertoire de la chanson française ». Mais le président était tenace. Il ne s’arrêta pas là et, sautant dans un taxi, il n’hésita pas à aller déposer lui-même la précieuse missive dans les locaux de « Aznavour pour l’Arménie », sur les Champs Elysées. Une bouteille à la mer ? Sûrement pas. Quelques semaines plus tard nous recevions le texte de « Tendre Arménie » portant la signature de son auteur. Précieux viatique pour lancer la publication de l’ouvrage mais surtout émouvant hommage à travers des notes chargées d’histoire, à la géographie de l’Arménie.

Et l’aventure ne s’arrête pas là. Il m’arriva à plusieurs reprises de rencontrer cette vedette internationale, notamment lors du voyage d’Etat de Jacques Chirac à Erevan en 2006. Nous parlâmes du poème et c’est ainsi que Charles Aznavour me dit sur le ton de la confidence son projet de mettre ce poème en musique. Et ceci fut fait. Peu après, Tendre Arménie figurait dans un CD intitulé « Colore ma vie ». Instants croisés, entre la Société de Géographie et Aznavour.

Si l’Arménie occupe actuellement le devant de la scène, dans un contexte de renouveau politique, Aznavour ainsi que la langue française n’y sont pas étrangers. Charles Aznavour est décédé il y a quelques jours. Au-delà de son amour pour la France et pour le pays de ses ancêtres, l’Arménie, où il se rendait souvent pour honorer la mémoire des victimes du génocide arménien, il incarne la francophonie.  Et la Société de Géographie croise à nouveau l’actualité par son credo, affiché sur ses statuts et rappelé sur chacun de ses Bulletins de liaison, mentionnant l’action menée depuis deux siècles d’existence pour « maintenir l’usage de la langue française et l’influence de notre pays », une mission dont elle ne s’est jamais départie.

Dans une semaine, Erevan va accueillir plus de 80 chefs d’Etat et de Gouvernement pour le XVIIe Sommet de la Francophonie. Du jamais vu dans un  pays ex-soviétique, un tout petit pays par sa superficie mais immense par son histoire millénaire et sa culture. Profondément francophiles, liés à  la France, notamment par la diaspora et par une amitié multiséculaire, les Arméniens savent combien la langue française est proche de leur culture. Durant mes parcours dans les villages et les villes en Arménie, j’ai  rencontré des Arméniens émus d’entendre parler le français, des jeunes et des plus âgés, s’exprimer dans un français parfait, parfois délicieusement suranné mais toujours littéraire. « Les sonorités de votre langue entrent dans nos cœurs » m’avait dit, un jour, une institutrice qui enseignait le français dans un village perdu. C’est aussi cet écolier d’une dizaine d’années qui m’expliqua perfectionner son français en écoutant les chansons de Charles Aznavour. Une grande émotion quand se produisent ces rencontres au fin fond des montagnes.

L’œuvre de la Société de Géographie, ainsi que le rappelle souvent Jean-Robert Pitte et que martelait aussi Jean Bastié, fervents défenseurs de la langue, s’inscrit donc parfaitement dans l’esprit qui émane à la fois du respect qu’elle porte à la culture et aux belles lettres ainsi qu’à l’œuvre musicale d’un grand artiste français qui a croisé sa route.

 

Françoise Ardillier-Carras, 5 octobre 2018

 

TENDRE ARMÉNIE

Son sol n’est sillonné que par ses cicatrices
Dieu l’a mise à l’épreuve sans la ménager
Elle n’a survécu qu’au prix de sacrifices
Le plus souvent trahie, le plus souvent violée

L’ennemi s’est toujours pressé à ses frontières
Elle a pleuré souvent pourtant s’est ressaisie
D’attaques meurtrières en tremblements de terre
Elle a vécu le pire, pauvre et tendre Arménie

Elle a connu la faim, le froid et la misère
Elle a serré les dents, elle a imploré Dieu
Elle a vu s’engager ses fils et ses pères
Accompagnés des mères avec les larmes aux yeux

Elle a toujours été l’objet de convoitise
Perdue dans ses montagnes aux portes de l’Asie
À deux pas des nuages au chœur de ses églises
Elle a subi son sort, douce et tendre Arménie

Son histoire est tachée de sang de mille guerres
De siècles de douleur comme d’espoir mort-né
Ses héros sont couchés dans ses vieux cimetières
Couchés mais morts debout, face à l’adversité

Elle a gardé sa langue et sauvé sa culture
Elle s’est accrochée, pour sortir de la nuit
Mille fois ravagée elle renaissait pure
Pour tout recommencer, belle et tendre Arménie

Dans ce coin tourmenté du monde elle s’accroche
À son destin cruel depuis la nuit des temps
L’arme à proximité de la faux et la pioche
Pour défendre son bien et nourrir ses enfants

Indépendante enfin, sur son sol légendaire
Elle se prend en main et respire et revit
La liberté conquise, il y a tout à faire
Avec l’aide de Dieu et la foi et l’envie

L’espoir reste permis, jeune et tendre Arménie

 


**Illustration : pochette de disque vinyle, en russe, édité sous l’URSS (Erevan)

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