T. Daum et E. Girard : « Le tourisme devient aujourd’hui un enjeu politique »

De Paris à Shangai, de Buenos Aires à New York, le tourisme est aujourd’hui omniprésent. Omniprésent dans un petit nombre de lieux qui concentrent de plus en plus les flux touristiques. Omniprésent dans les discours politiques où villes et régions rivalisent d’ingéniosité pour capter ces flux. Auteurs de l’ouvrage Du voyage rêvé au tourisme de masse (CNRS Editions), les géographes Thomas Daum et Eudes Girard analysent pour nous les évolutions que connaît depuis plusieurs années le tourisme mondial.

 

 

Votre ouvrage Du voyage rêvé au tourisme de masse (CNRS Editions) propose moins une géographie du tourisme qu’il ne se penche sur ce qui constitue l’expérience touristique. Avec le développement du tourisme de masse, comment ont évolué les pratiques et les représentations des touristes ?

 

Le tourisme de masse a été défini par le philosophe Elias Canetti (Masse et puissance, 1960) par l’augmentation quantitative des touristes et leur concentration sur certains lieux phares, qui connaissent alors une augmentation des densités à certaines périodes (parfois multipliée par 10 sur certains littoraux), une égalité de statut et leur interchangeabilité. Le tourisme s’inscrit profondément dans la moyennisation des sociétés occidentales ou désormais émergentes, le fait qu’elles ont tendance à se diriger toutes vers la même direction, d’où les goulots d’étranglement et la saturation des réseaux.

Cependant pour échapper à ce processus se met en place désormais une demande croissante de diversification des parcours et des pratiques, demande à laquelle répond bien sûr une offre. Ainsi peut se lire l’apparition d’un tourisme qui se veut autre : un tourisme solidaire ou équitable, l’essor de nouveaux modes d’hébergement comme le couchsurfing pour les jeunes actifs encore peu fortunés, ou l’apparition de nouveaux centres d’intérêt mise en place par des tours opérateurs (favelas de Rio, slums de Johannesburg ou de Mumbai). Ainsi l’ère du tourisme de masse, avec la modernité du XXème siècle et « l’homme des masses » (José Ortega y Gasset, 1930 ) continue de secréter un tourisme de niches ou plus élitiste : croisières dans les fjords norvégiens ou en Arctique.

 

Le tourisme mondial est aujourd’hui marqué par l’apparition de nouveaux centres de diffusions (Chine, Inde, Brésil, etc.). Ces nouveaux touristes transforment-ils le paysage touristique mondial ? Si oui, comment ?

 

La géographie du tourisme, comme celle de la mondialisation, a effectivement déjà radicalement changé depuis la fin du XXème siècle et continue de le faire en ce début du XXIème siècle. L’Europe représentait au début des années 70 les 2/3 des arrivées des touristes internationaux et l’Amérique du Nord un peu moins de 20%. Aujourd’hui l’Europe n’en représente plus qu’à peine 50% et ne devrait en représenter que 40% en 2030. A l’inverse l’Asie Pacifique (2% des arrivées touristiques en 1970) capte déjà 22% des flux touristiques et devrait en capter 30%.

A l’échelle nationale les évolutions sont encore plus symptomatiques : si les Etats-Unis sont toujours restés au sein des 5 pays les plus visités, le Canada (deuxième pays au monde le plus visité en 1970) a décroché du classement des 15 premières destinations. Au contraire la Chine, dixième pays le plus visité en 1990, est aujourd’hui à la quatrième ou troisième place (si l’on intègre Macao et Hong Kong). L’enjeu de la décennie 2020 sera de savoir si la France reste la première destination touristique au monde (place qu’elle occupe depuis 1990) ou si la Chine va lui ravir cette première place.

A l’échelle des sites et des espaces touristiques (à grande échelle donc, sur les lieux mêmes du tourisme) l’on voit ainsi apparaître de plus en plus de touristes chinois ou russes. Les régimes autoritaires ne sont plus synonymes de restriction de la liberté de circulation (sauf pour les dissidents qui contestent le régime) ; c’est là une différence majeure avec le monde d’hier celui de la guerre froide. Il n’y guère que la Corée du Nord qui maintienne toute sa population en résidence surveillée….

Ces touristes des sociétés émergentes changent moins le paysage touristique mondial par leur présence encore réduite que par leurs attentes et la nature de ce qui s’y passe : des Européens devant la Joconde ont en mémoire, même vague la Renaissance, l’émergence de l’individualisme, et du statut de la femme dans la société. Quid des chinois : que voient-ils devant la Joconde, et pourquoi veulent-ils la voir ? La Tour Eiffel est-elle encore un témoignage de l’industrialisation de l’Europe, ou une simple icône mondiale ? Et l’inverse est vrai : que voyons nous devant un temple chinois ou en déambulant dans la Cité interdite ?

 

Vous montrez que nombre de « traditions » locales s’adaptent bien souvent aux attentes des touristes potentiels. La mise en scène des lieux et des cultures est-elle inhérente à leur mise en tourisme ?

 

Oui le tourisme s’inscrit pleinement dans la « société du spectacle » telle que l’analysait Guy Debord dès 1967. Il s’agit de donner à voir, de mettre en scène pour la satisfaction des touristes qui en veulent pour leur argent. L’exemple des tribus indiennes d’Amérique du Nord prises en photo avec leur accoutrement et leurs plumes par les WASP ou les touristes européens dans les années 1960 ou 70 montre que ce procédé est ancien.

Aujourd’hui cette mystification touristique a envahi la planère entière. Quand non loin de Shanghai la ville de Zhujiajiao se vend comme la petite « Venise de Chine », ou qu’au Nord de la Mongolie, au bord du Lac Khovsgol, les tours opérateurs organisent une « rencontre avec des éleveurs nomades de rennes » consistant à croiser au bord de la routes trois de ces bêtes au pelage pelé, qui n’ont rien à faire à des latitudes si basses et dont le propriétaire exige 5 dollars pour la photo, les espaces touristiques prennent alors, effectivement, l’aspect de villages Potemkine.

Mais le phénomène est dynamique et peut se décomposer en trois phases : lorsqu’un espace commence seulement à être connu, il conserve son authenticité (la Pointe du Raz après-guerre) ; lorsque l’afflux touristique devient trop fort, il est équipé, transformé, muséifié (hôtels et restaurants très proches de la Pointe dans les années 1960 à 80). Et puis à terme, ayant perdu tout cachet, pouvoirs publics et opérateurs du tourisme tentent un retour à une authenticité voulue d’origine (reprise de la végétation, tracé de sentiers obligatoires, démolition des bâtiments proches, recul de l’espace commercial et du parking pendant les années 1996-2000 permettant un classement Grand Site de France en 2004).

 

Les réseaux sociaux font désormais partie intégrante des pratiques sociales d’une partie importante de la population mondiale. Pensez-vous que leur utilisation modifie les pratiques touristiques ? Si oui, comment ?

 

Les réseaux sociaux modifient les pratiques à plusieurs niveaux. Ils contribuent ainsi à une circulation des images qui va contribuer à structurer l’imaginaire de nos contemporains : les « Digital Natives » sont aussi des « digital nomads ». Ainsi à l’automne 2017 l’office de tourisme d’Écosse a ouvert la « première agence de voyage Instagram », baptisée #Scotspirit. Elle propose aux touristes des itinéraires exclusivement basés sur les photos prises par les utilisateurs du réseau. Plus de commentaires un peu ronflants et mystificateurs des guides mais des images, censées ne pas « mentir »…

Les réseaux sociaux ont également modifié les pratiques d’hébergement : Airbnb, le couchsurfing, le woofing, voire les façons de visiter avec les greeters, n’ont pu naître que grâce aux réseaux sociaux. Néanmoins beaucoup de personnes passent encore les portes des agences de voyage car elles recherchent un contact, un conseil. De même il serait inexact de croire que les guides papier ont disparu : près de 8 millions de guides de voyages vendus en 2017 en France, même si c’est un chiffre en diminution par rapport à 2014 (10 millions).

 

De nombreux exemples à travers le monde montrent que la volonté de développement des activités touristiques peut parfois entrer en conflit avec les attentes des populations locales. Le tourisme se transforme-t-il aujourd’hui en outil géopolitique ?

 

Le tourisme, activité à priori éloignée des sphères du travail ou de la vie citoyenne dont elle est censée être le délassement, devient pourtant de plus en plus un enjeu politique, à la fois par le pouvoir d’attraction des espaces qu’elle permet (concurrence des territoires) et la contestation qu’elle suscite. Et ceci pour deux raisons : parce qu’elle a des effets induits négatifs pour les habitants : prix du foncier dans les hypercentres touristiques ; substitution des commerces du quotidien par des magasins pour touristes ; encombrement et bruit. C’est le cas à Barcelone, à Venise ou Dubrovnik : manifestations, graffitis hostiles, début de politiques municipales de régulation en sont les signes. Mais également parce que la rente touristique, captée par quelques-uns, révèle en creux la situation économique et sociale fragile des habitants. C’est le cas sur l’ile de Capri, comme 36 autres espaces insulaires italiens, où les habitants demandent l’organisation d’un référendum pour le classement de Capri en… « île défavorisée » ! En effet, pour les 14 000 habitants, l’accès aux soins comme le fonctionnement des services publics dépendent de la liaison, aléatoire et coûteuse, au continent, que des subventions pourraient permettre d’améliorer.

Mais la coexistence touristes/locaux n’est pas forcément conflictuelle : habiter un lieu est aujourd’hui une notion polysémique (Mathis Stock) et renvoie à la coexistence de différentes populations (autochtones et touristes justement) qui ne ressentent pas les mêmes choses sur les mêmes lieux. J’ai vécu (Eudes Girard) cette expérience lorsque, habitant à l’époque Versailles rue de la Paroisse, je devais traverser les jardins du château pour accéder à la Bibliothèque Municipale rue de l’Indépendance américaine. Mon parcours était aussi celui de milliers de touristes mais on ne le vivait pas de la même façon : ce qui était pour moi un parcours banal et régulier était pour eux un parcours exceptionnel et éphémère qu’ils ne feraient peut-être qu’une fois dans leur vie…

 

Une touristification massive des lieux et des régions ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de faire disparaître ce qui faisait pourtant leur attrait ?

 

C’est la contradiction majeure d’un tourisme en croissance si forte mais peut-être pas autant qu’on peut le croire. D’un coté la mise en tourisme d’un lieu exige développement des infrastructures de transport, de logement, d’alimentation ; une sécurisation des lieux pour l’accès au public (Pont du Gard), un réaménagement des espaces dits naturels dégradés (Cirque de Gavarnie). En cela elle transforme des espaces dont l’attraction à priori repose sur leur authenticité, la faible densité, le caractère sauvage apparent, voir le caractère un peu risqué pour y accéder. Cette touristification des lieux touristiques signifie donc leur uniformisation sous l’effet de la triple nécessité de la sécurité, de l’accès, et de la consommation ; d’où le sentiment de frustration que l’on peut ressentir. Mais cette frustration est cependant aujourd’hui celle d’une élite gentrifiée et internationalisée au sens où elle  voyage à l’étranger souvent.

En effet, rien ne dit que tous les touristes préfèrent ce cachet d’authenticité plus que le confort, les possibilités de loisir organisé et les boutiques de souvenirs. Les touristes chinois arrivant à Siem Reap pour visiter les temples d’Ankhor ne sont certainement pas dans les dispositions d’esprit romantiques d’André Malraux y arrivant dans les années 1930. Ils préfèrent de loin la foule rassurante à l’angoissante solitude, que d’autres les y ont précédé plutôt que l’excitation d’y être le premier, et les boutiques de souvenirs plutôt… que de ramener frauduleusement quelques morceaux de temple !

En revanche, il est indéniable que le véritable exotisme n’est pas celui généré par « l’industrie touristique » (Jean Michel Hoerner, 1997) mais celui qui s’impose à nous de façon inattendue. A la condition d’accepter de « dés-organiser » nos voyages et de refuser le diktat du temps de façon à y laisser le hasard y jouer un rôle croissant pour tenter de retrouver ce goût du dépaysement et du ré-enchantement du monde.

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