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L’eau, la pierre, la vigne et le jardin dans les paysages culturels du Val de Loire inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO

Compte-rendu du voyage réalisé du 30 mai au 1er juin 2018, organisé par Louis-Marie Coyaud et Jean-Robert Pitte.

 

Trente-deux membres de la Société de Géographie ont participé, sous la conduite érudite de Louis-Marie Coyaud, Professeur de géographie à l’Université de Tours (e.r.) et du Professeur Jean-Robert Pitte, Président de la Société de Géographie, au voyage dans les paysages culturels du Val de Loire, du 30 mai au 1er juin 2018 sur les thèmes de l’eau, la pierre, la vigne et le jardin.

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Cette excursion avait pour but la présentation des paysages culturels en relation avec les « Châteaux de la Loire » et le fleuve. Nous avons vu des monuments nés du travail humain et trop peu remarqués d’ordinaire, et dont l’histoire et la description permettent de comprendre des aspects méconnus du Val de Loire.

L’eau, la pierre, la vigne et le jardin sont indissociables du paysage culturel du Val de Loire reconnu par l’Unesco depuis 2000. Le cadre de l’Unesco va de Sully-sur-Loire (à l’est d’Orléans) jusqu’à Chalonnes-sur-Loire (à l’ouest d’Angers). Ce périmètre est calé entre les deux coteaux du lit majeur de la Loire. Celui de notre excursion était plus limité : les bords de Loire, de Tours à l’est (avec Vouvray et Chançay) jusqu’à Saumur et Gennes à l’ouest.

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Louis-Marie Coyaud est un spécialiste de cette région et a participé au dossier de rapport de présentation des paysages culturels du Val de Loire auprès de l’UNESCO. Lors de cette visite, nous avons tissé des liens avec Isabelle Longuet, directrice de la Mission du Val de Loire. Celle-ci souhaite au demeurant que la Société de Géographie joue un rôle dans cette structure.

Nous avons été reçus à l’Hôtel de Ville de Saumur et avons visité la chapelle Saint-Jean toute proche, laquelle date du XIIIe siècle.

 

L’EAU

 

Du Bellay disait de la Loire : « ô fleuve mien« .

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Nous traverserons le Cher à Chinon, la Vienne à Candes et nous apercevrons le Thouet à l’ouest de Saumur. En 1951, la Loire a été déclassée en tant que fleuve navigable et de ce fait ni le lit, ni les abords ne sont plus entretenus. Les crues de la Loire se sont toujours largement épanchées dans la campagne –on en voit les marques sur les murs des maisons des ports- bien que selon des édits de Charlemagne et de Louis-le-Pieux en 819, des levées aient été construites et elles n’ont cessé d’être surhaussées et complétées. Cependant, rien n’a pu protéger les lieux de grandes crues comme celles d’octobre 1846, de mai-juin 1856 (la levée a alors cédé) et d’octobre 1866.

Comment se faisait la navigation sur la Loire ? Certes, grâce au courant pour aller jusqu’à Nantes. La remontée est facilitée par le vent d’ouest, voire le vent de galerne froid et humide. A partir de Saumur, qui est à 202 km en suivant la rive droite, il fallait trois jours pour rejoindre Orléans. De là, il était possible de rejoindre la capitale par les canaux.

Nous avons traversé plusieurs ponts, des anciens et des récents, et aussi reconnu, mais sans traverser le fleuve, le gué d’un kilomètre de long datant de l’époque romaine.

Dès la période des basses eaux, les bancs de sable affleurent. C’est la raison pour laquelle les bateaux ligériens (les gabares, les toues, cabanées ou non, et le fûtreau, barque pour aller d’une rive à l’autre) sont à fond plat, à faible tirant d’eau, la coque immergée de 40 à 60 cm.

La batellerie a été très importante : ici toutes les villes et villages des bords de Loire ont été des ports, aménagés en fonction de leurs possibilités. Nombre de matières transitées de Nantes vers la capitale, notamment le sel, le sucre, les épices, le vin de Loire et les produits du Val. La batellerie sur la Loire n’est plus nécessaire quand arrive le train en 1850.

Le fleuve abrite nombre de poissons : l’alose migratrice, le sandre, le mulet blanc ou gris, la lamproie pêchée à la nasse, le brochet, l’anguille jaune qui se métamorphose en anguille noire en un seul jour, le saumon très pêché au XIX° et hélas aussi la silure... Autour de lui, existe une multitude d’oiseaux : héron cendré, cormoran, martin pêcheur, hirondelle des rivages qui nichent dans de petits trous caractéristiques des berges. On retiendra un oiseau migrateur symbolique des lieux, la sterne (sterne naine et sterne pierregarin) dont la forme aérodynamique lui permet de migrer des côtes occidentales sénégalaises jusqu’ici, où elle niche sur les bancs de sable dès mars-avril.

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Au cours de la balade organisée par « Croisières Saumur Loire« , allant de Saumur à Gennes, le visiteur découvre le Thouet, Trèves, l’île des moutons, Cunault, Gennes avec son pont suspendu, puis, au retour, coté rive droite, les Rosiers-sur-Loire, Saint-Martin-de-la-Place et Saint-Clément-des-Levées (village de 150 bateliers à la grande époque). A Gennes, on nomme les habitants de la rive les Berlots, qu’il ne faut pas confondre avec ceux de la rive gauche, les Verlots.

Nous avons apprécié la capitaine Marie et les trois guides, Elodie, Aka et Ben, pour leur érudition toute géographique et leur bel enthousiasme pour expliquer les particularités de la région, apprécié aussi le repas, vite embarqué sur une rive herbeuse à l’heure du déjeuner, préparé par la maison Robert et Marcel à Saint-Cyr-en-Bourg, sous la forme de paniers d’osier contenant chacun quatre plats (rillettes de canard maison, saumon fumé maison, fromage frais, crème brûlée) avec un Crémant de Loire brut La Perrière, puis un saumur blanc bio Coq’licot et d’un saumur Champigny Les Poyeux.

L’eau, cela a été aussi en soirées, les rincées du ciel.

 

LA PIERRE

 

La pierre, ici, c’est le tuffeau. Celui-ci est un calcaire crayeux souvent micacé, de teinte du blanc-crème au jaune pâle, sans fossiles, homogène, issu de bancs dont l’épaisseur peut atteindre 25 à 35 m de haut, d’époque turonienne -au crétacé supérieur. Il en est de différentes qualités, celui de Parnay étant reconnu le meilleur. Il peut recevoir et conserver pendant des siècles les sculptures les plus fines.

Le territoire du tuffeau s’étend de l’ouest de Blois jusqu’aux portes d’Angers où la géologie devient granitique. Tous les villages, les villes, les monuments, les églises et les châteaux de la Loire sont taillés dans le tuffeau. Les pierres voyagent, ceci en raison de la nécessité de lester les gros bateaux à Nantes. De ce fait, dans le commerce triangulaire, on en trouve jusqu’aux Etats-Unis.

C’est dire le volume extrait des galeries. Dans celles que nous avons observées, l’entrée de ces carrières est de plain-pied avec le bas d’une « falaise » non loin du fleuve, de façon à faciliter le transport par bateau. La roche est tendre à couper, imbibée de son eau de gisement, et elle durcit à l’air en séchant.

Les carriers et les tailleurs de pierre ont disparu, les galeries ont été transformées en champignonnières juste avant la guerre de 14, et surtout en caves à vin, à température idéale et stable, hiver comme été entre 12 et 14°C (température à laquelle les bactéries sont inhibées, ce qui permet la conservation de vins naturels sans apport de soufre).

L’habitat troglodytique trouve ici, principalement rive droite vers Vouvray et Rochecorbon et rive gauche de Candes à Parnay, son territoire d’expression. Nous en avons observé à Sousay qui ont été des lieux de vie dans le passé, attestés depuis le XIIe siècle : nous constatons qu’il y a bien eu des troglodytes, il y a peu de temps encore (les compteurs électriques sont récents) mais que ceux-ci ont déserté ces lieux inhabitables, insalubres en raison du fort taux d’humidité et de la fraîcheur ambiante. Endroits idéaux pour faire maintenant des manifestations festives, mais non plus pour y habiter. Sur la rive droite, à Rochecorbon par exemple, les « troglos » sont ensoleillés et cela change beaucoup les choses.

La caractéristique des constructions locales en pierre de tuffeau est de montrer la pierre taillée, laquelle est sans revêtement en enduit. La taille est comme des gros « lego », un joint fin à la chaux permet de « coller » les blocs entre eux. Il convient de laisser cette pierre poreuse respirer : à l’intérieur des maisons, il y a un vide d’air entre le mur et l’habillage en bois. Les toits aussi sont en pierre : l’association tuffeau/ardoise est ici une valeur marquante du paysage. L’ardoise vient des carrières de Trélazé à l’est d’Angers, carrières maintenant fermées après six siècles d’activité. Dans les franges de la région Loire, on retrouve vite la petite tuile plate vers le nord et la tuile canal se présente au sud, dès les portes du Chinonais. Les vieilles pierres apparaissent à chaque détour de l’excursion : châteaux, églises, manoirs et beaux villages sont réjouissants.

Nous avons rapidement visité l’abbaye royale de Fontevraud, fondée au XIe siècle, accueillis par Antoine Godbert, directeur, agrégé de Géographie. Il y avait quatre prieurés dirigés par des abbesses, car ici c’est la terre des femmes, y compris le havre des filles de Louis XV. Après la révolution, c’est devenu un bagne jusqu’en 1983 : on trouve dans la campagne des coquilles trouées car le petit boulot des bagnards consistait à fabriquer les boutons de nacre.

 

LA VIGNE

 

Le cépage en Val de Loire, c’est le chenin ; il est adapté au sol calcaire crayeux. Le chenin est un vieux cépage de l’Anjou, connu avec certitude dès 845 dans cette province et implanté en Touraine sous le nom de Plant d’Anjou en 1400 (Pierre Galet-Dictionnaire des cépages). De ce fabuleux cépage chenin, on ne tirera que du blanc, mais quel blanc et que d’expressions ! Une palette qui va de vins de belle acidité, plein de fraîcheur et de fruits, aux vins d’une grande finesse bourguignonne (chez certains viticulteurs à Parnay). Sur certains terrains et certaines années, avec le botrytis, on aura de grands vins liquoreux (comme ceux de Vouvray), plus acides que les grands sauternes. Les rouges sont issus de cabernets francs, dont le nom local est « cabernet breton ». Le père Cristal, déjà défenseur des vins naturels sans chaptalisation, invente vers 1900 une méthode originale de culture de ce cépage dans son domaine de Parnay : une succession de murs épais, orientés est-ouest, percés de trous ronds en partie inférieure ; au nord sont plantés les pieds de vigne bien au frais et à l’humidité ; la plante passe à travers le trou et s’épanouit au sud avec une maturité maximale. De ce cépage sont issus les Bourgueil, très parfumés (framboise) et les Chinon, plus discrets (violette), les Saumur-Champigny (dont le délicieux clos Rougeard racheté récemment par… Bouygues !).

Sur le coche d’eau, nous avons goûté de bons vins ainsi qu’au restaurant Le Gambetta tel un Saumur blanc 2016 accompagnant l’entrée (œuf en croûte de pain à l’estragon sur crème de courgette) ainsi qu’un Bourgueil de chez Jamet.

La visite dans Saumur d’une cave d’élaborateur et négociant en vin (à partir de moûts apportés par des viticulteurs), axée surtout sur la fabrication de vin blanc pétillant a permis de nous faire une idée complète de cette activité.

 

LE JARDIN

 

Le jardin, ici, est roi.

La vallée de la Loire, le Val, est jardin de la France, le paradis des jardiniers. Le jardinier en chef de Villandry dirige dix jardiniers pour un domaine de 7 ha. Le belvédère nous offre un spectacle d’une grande beauté.

Madame de Saint Venant, propriétaire du château de Valmer à Chançay, près de Vouvray,  nous a accueillis avec beaucoup de gentillesse. Elle a abordé les aspects culturels portant sur l’histoire de ce parc tracé aux XVIe et XVIIIe siècles, d’inspiration de ceux de la Renaissance italienne : l’allée de marronniers, la demi-lune, le pont qui traverse les douves, la terrasse des fontaines florentines constituent l’allée d’entrée au château. Ce dernier a disparu car, en 1948, la repasseuse du grand-père de notre hôtesse oublie un fer à repasser, le château brûle complètement, mais la jument grise et les écuries et le manoir (charmants bâtiments de 1650) sont épargnés. Un quadrilatère formé de murs d’ifs (le « château d’If ») en symbolise l’emplacement.  Un second axe de promenade permet de découvrir en contrebas la terrasse de Leda (nous souhaitons à Madame de Saint Venant de trouver le mécène qui permettra de reposer une copie de la statue de Leda d’époque Renaissance, disparue et retrouvée après une enquête extraordinaire). Encore en contrebas, la terrasse des vases d’Anduze et le potager qui, à l’origine, devait être caché des terrasses hautes, est devenu dès la fin du XVIIIe, grâce à la ferveur retrouvée pour le jardinage, un des plus beaux lieux de ce jardin. C’est pour le visiteur un bonheur total ; il en part désireux d’y revenir.

Madame Patricia Laigneau, propriétaire du château du Rivau situé à 10 km au sud-est de Chinon a redonné vie à la propriété, notamment par l’aménagement des jardins. Voici en effet un lieu vivant, de même que la cour du château, animée comme devaient l’être toutes les cours médiévales. Elle nous présente les lieux et nous rappelle que Rivau a été donné par Gargantua à son capitaine Tolmère, victorieux des guerres picrocholines. Trois facettes des nombreuses thématiques du jardin nous sont offertes : le classique jardin de roses, représenté ici par une étonnante roseraie en terrasse devant la façade du château, et en plus c’est la belle période, avec les roses anciennes en fleurs, très odorantes ; le jardin ludique, avec des lieux pour les enfants et des lieux incongrus (la tasse japonaise – les nains de jardin) ; et le jardin poétique, orné d’installations discrètes que l’on découvre de-ci de-là au détour des allées.

 

Antoine Bernier

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