Philippe Boulanger : « Il revient au géographe d’apporter une plus-value à l’analyse d’une situation pour aider à la décision »

Figure majeure de la géographie historique et militaire en France, Philippe Boulanger est, depuis 2013, Professeur à l’Institut français de géopolitique (Université Paris VIII). Il revient pour nous sur un parcours personnel et professionnel qui, de la géographie historique à la géostratégie, de Paris à Abu Dhabi, n’a cessé de s’enrichir au fil des années.

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

La géographie permet de comprendre notre environnement de manière pratique et concrète. Elle m’a, en cela, toujours intéressé. Mais cet intérêt s’est trouvé renforcé par mes professeurs de l’enseignement secondaire qui ont su aussi me transmettre ce goût pour la discipline. Il faut ici reconnaître la qualité du travail de nos collègues qui enseignent dans les classes de collège et de lycée, parfois dans des conditions difficiles, qui se dévouent pour leur métier et pour leurs élèves.

Grâce à leur enseignement, ce goût pour la géographie s’est enrichi jusqu’à mes cours de géographie en classes préparatoires et à l’Université. La préparation des concours du Capes externe et de l’agrégation n’ont fait que le consolider jusqu’à la découverte des cours de géographie historique, en DEA de géographie, à l’Université Paris-Sorbonne. Ceux-ci m’ont convaincu d’un premier choix professionnel, celui de m’inscrire en thèse de doctorat sous la direction du Professeur Jean-Robert Pitte.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Mes domaines de recherche portent, d’abord, sur la géographie historique de la France. Ma thèse de doctorat, soutenue en Sorbonne en 1998, portait sur la conscription en France au début du XXe siècle. A partir des données de recensement des classes de conscrits du Ministère de la guerre, j’ai pu travailler sur les aspects militaires du recrutement mais aussi sur les données sociales (alphabétisation, santé, métiers, etc.) en m’intéressant donc à un ensemble de sujets qui ont été spatialisés et territorialisés, liés à un corpus de sources homogènes, complétées par la consultation des archives militaires. A une période de suspension de la conscription adoptée en 1996 par le Président Jacques Chirac, ce sujet trouvait tout son intérêt.

Par la suite, ma curiosité pour le fait militaire s’est accentuée, confortant ma spécialisation en géographie historique militaire, puis vers la géographie militaire et la géostratégie. Après avoir rédigé Géographie militaire française 1871-1939, couronné du prix Lucien Wyse de la Société de géographie en 2003, mes recherches ont porté sur le paysage de guerre, dont j’enseignais la thématique à l’Université de Picardie, quelques années avant que le conseil régional porte le projet de classement des champs de bataille de 1914-1918 en Picardie à l’Unesco.

Après avoir occupé le poste de directeur de département de géographie à l’Université de Paris-Sorbonne Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis, à la fin des années 2000, mon intérêt pour une dimension moins historique et plus liée au temps présent s’est renforcé. Il en ressort plusieurs ouvrages monographiques ou collectifs que j’ai pu diriger comme Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde contemporain publié pour Armand Colin dans la collection U (deux éditions en 2011 et 2015). En cela, je rejoins l’idée que la géographie est un savoir stratégique, idée qu’Yves Lacoste avait déjà développée depuis les années 1970. Une grande partie de mes travaux de recherches, jusqu’à celui portant sur le Geospatial Intelligence, qui renouvelle complètement la connaissance et les pratiques géographiques dans les armées modernes aujourd’hui, portent sur cette dimension géostratégique. Celle-ci est importante dans nos sociétés face aux risques et menaces géopolitiques, mais souvent mal connue en géographie universitaire à l’exception de quelques lieux comme les UFR de géographie de Paris 1 et Paris 4, le département de géographie de l’Ecole normale supérieure de Paris et, évidemment, l’Institut français de géopolitique de Paris 8.

Parallèlement, mon expérience aux Emirats arabes unis pendant trois ans et mes activités d’enseignement m’ont conduit à approfondir une approche plus géopolitique de certains travaux. Tel est le cas des écrits sur la géopolitique des médias ou sur les Etats du Golfe que j’ai diffusés dans les années 2010.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Bien que la question me paraisse difficile, je tenterai d’y apporter quelques pistes de réflexion. L’approche géographique dans l’analyse d’une situation est faite de diversité. Elle englobe un ensemble de facteurs de compréhension. Ma conception tend à intégrer plutôt qu’à se spécialiser dans un domaine trop pointu. La géographie militaire, pour mentionner un sujet que je connais mieux que d’autres, s’inscrit dans cette approche globale, sur la géographie physique et la géographie humaine. Je pourrais reprendre les premières lignes de la Géographie militaire (1e volume, 1876) de Gustave-Léon Niox, professeur de géographie militaire à l’Ecole supérieure de guerre à la fin du XIXe siècle : « la géographie est dans un tout, tout est dans la géographie (…) ».

Ma conception de la géographie se veut aussi opérationnelle, c’est-à-dire utile pour la société au sens large, plus précisément pour des acteurs dont le métier n’est pas justement de penser, faute de temps, en termes de géographe.  Elle tend à aider le décideur qui doit agir et conduire des actions sur des terrains incontournables et où la part de la géographie me paraît évidente mais parfois mal connue. Les opérations menées au Sahel par l’armée française depuis 2013, celles de maintien de l’ordre en zone urbaine, la lutte contre la piraterie maritime au large du Golfe d’Aden depuis 2008, entre autres exemples, s’inscrivent nécessairement dans une dimension spatiale. Il revient au géographe d’apporter une plus-value à l’analyse d’une situation pour aider à la décision.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Un ensemble de travaux ont influencé mes travaux de recherche. Parmi les plus importants, sans nul doute, ceux de Xavier Planhol (Géographie historique de la France, 1995), à mes débuts de carrière, et de Jean-Robert Pitte (les références sont trop nombreuses à citer) m’ont inspiré ou continuent de l’être.

D’autres auteurs m’ont aussi influencé : entre autres, les écrits d’Hervé Coutau-Bégarie, juriste et historien de formation, anciennement professeur à l’EPHE. Le célèbre Traité de stratégie accorde des développements sur la géostratégie, inégalés encore à ce jour.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

La géographie n’est guère aimée parce qu’elle s’est parfois renfermée sur quelques domaines de spécialisation difficiles à comprendre pour le grand public. Paradoxalement, je ne rencontre pas cette situation à travers mes conférences ou mes cours de géopolitique. Au contraire, la géopolitique est un domaine de la géographie qui rencontre un engouement inédit depuis les années 1990. Sa dimension concrète et accessible au plus grand nombre, le besoin de comprendre les rivalités de pouvoirs à l’intérieur d’un Etat (je pense à la crise catalane en 2017 par exemple) ou entre des Etats (celles entre les Etats-Unis et la Corée du Nord par exemple) suscitent un réel intérêt de tous les publics.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

J’ai co-fondé et dirige la Revue de géographie historique, depuis 2012, pour mieux faire connaître cette approche de la géographie historique. Nombreux sont les collègues qui l’abandonnent pour des raisons de carrière universitaire, ou qui n’osent plus en parler de peur d’être marginalisés dans la communauté des géographes, alors qu’elle est le fondement de notre héritage culturel en géographie. Cette revue est accessible à tous et gratuite (http://rgh.univ-lorraine.fr). Le dernier numéro porte sur Géographie historique et guerres tandis que le prochain, en préparation pour mai 2018, portera sur la Géographie historique de l’Iran.

Parallèlement, entre autres activités, je dirige le séminaire Géographie, Défense et sécurité à l’Ecole normale supérieure de Paris où je fais participer des acteurs opérationnels (militaires, industriels de défense, ingénieurs, etc.) sur un sujet de réflexion comme les défis futurs de la géographie militaire ou le Geospatial Intelligence. Ce séminaire mensuel que j’ai fondé en 2013 est suivi par plus d’une centaine d’auditeurs et s’est imposé comme un lieu d’échanges ouvert entre différents milieux professionnels.

Enfin, au-delà de mes activités professionnelles à l’Université, je participe à plusieurs cercles de réflexion et à plusieurs associations de géographie (CNFG, Société de géographie, etc.) qui tendent à entretenir et à transmettre ce goût pour la géographie.

 

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