Vincent Berdoulay : « S’intéresser à l’épistémologie, c’est pour moi une façon de rester pleinement géographe »

Ses travaux au croisement de l’épistémologie de la géographie, de l’aménagement et de la géographie culturelle ont fait de Vincent Berdoulay, Professeur émérite à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, une figure centrale de la géographie française contemporaine. De Bordeaux à Pau, en passant par la Californie et le Canada, le géographe revient pour nous sur un parcours personnel et professionnel autant scandé par des rencontres humaines que par la découverte de « lieux décisifs dans l’évolution de ses idées ».

 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Il m’est difficile de parler d’une découverte de la géographie comme d’un moment précis parce qu’il y a une relative continuité entre mon expérience du monde, le questionnement qui l’accompagne et le cadrage que lui donne la géographie comme discipline. Depuis aussi loin que mes souvenirs remontent – mais particulièrement à partir de l’adolescence – j’ai toujours été fasciné par la diversité des lieux, des coutumes et des genres de vie sur la terre.

Peut-être était-ce en partie le fait que je sois né en Algérie. Quoique j’y aie très peu vécu, elle était très présente dans la culture familiale et, en contraste avec le relatif repli sur soi du Bordeaux de l’époque où j’habitais, l’Algérie symbolisait tout le plaisir qu’offre la diversité des paysages et des manières de vivre. Surtout, elle m’a apporté un regard décentré sur les discours et les idéologies dans « l’hexagone » – décentrement dont je ne me suis jamais départi. Le contexte de ma jeunesse – c’était il y a longtemps ! – était marqué par le spectre de la guerre, y compris le souvenir de la dernière qui avait marqué mes parents, ce qui donnait à la construction européenne l’aspect enthousiasmant d’un projet de paix et de respect de la diversité culturelle. C’était aussi l’époque de la préoccupation pour le développement. Tout ça pour dire la forte dimension géographique de mes intérêts, ma forte aspiration au respect de la diversité des cultures et à leur coexistence pacifique. Et pour arriver à cela, il fallait comprendre comment l’être humain s’organise, ou peut mieux s’organiser, à la surface de la terre.

Après avoir hésité à faire des études en architecture – le souci du faire et le thème du rapport des formes matérielles au vécu m’intéressaient mais me semblèrent rapidement trop limitatifs – j’ai opté pour la géographie à l’Université de Bordeaux. Le problème, pour moi, était que cette formation préparait à l’enseignement dans les lycées et ce qui dominait, c’était une présentation de la discipline comme un savoir abouti, à caractère encyclopédique, consacré après la licence par un concours alors redoutablement compétitif et apparemment rétif aux questionnements nouveaux. Or, ce qui m’intéressait, ce n’était pas de dérouler sur le monde un savoir abouti, d’avoir réponse à tout ; c’était plutôt de s’interroger sur lui, d’élaborer des hypothèses et des interprétations, de réfléchir aux transformations à venir ou à faire, c’est-à-dire pour un géographe adopter la perspective de l’aménagement, trop balbutiante à l’époque.

Après la licence, j’ai donc décidé d’aller explorer ailleurs s’il y avait moyen d’avancer dans cette perspective et je me suis tourné vers plusieurs universités d’Amérique du nord pour y être admis avec un financement. Parmi les offres reçues, j’ai choisi celle de l’Université de Californie à Berkeley, qui m’offrait une excellente bourse d’une année. Juste le temps que je comptais rester là-bas. Or, j’ai tellement aimé mon séjour que j’ai décidé d’y rester. Quelques petits emplois et diverses aides financières, dont une bourse française, m’ont permis d’y étudier jusqu’à l’obtention du Ph.D. J’ai en effet été enthousiasmé par ce qu’offrait Berkeley : une exceptionnelle ouverture intellectuelle et culturelle à laquelle participait la géographie. Je trouvais enfin le moyen de lier l’interrogation géographique sur le monde avec toutes sortes de préoccupations intellectuelles, politiques et sociales. Le bouillonnement d’idées et d’actions sur le campus était en prise avec les enjeux culturels, politiques et sociaux qui agitaient la région. C’était l’époque de la contre-culture, des suites du mouvement beatnik, de People’s Park, des mouvements de protection de la nature etc., mais aussi l’époque du gouverneur Reagan et de la guerre du Vietnam. Les débats d’idées allaient bon train, et je suis reconnaissant à mes professeurs tels que Clarence Glacken, David Hooson, Allan Pred ou James Vance, ou encore à Roger Hahn en Histoire de Sciences, d’avoir su poser les problématiques pertinentes pour que la géographie soit abordée sous un angle intellectuel.

J’étais fasciné par tout ce sur quoi la géographie pouvait ouvrir. Ma soif d’ouverture était comblée : en plus de ce qu’apportait l’effervescence culturelle et politique californienne de l’époque, il m’a été possible de suivre des cours ou séminaires non seulement en géographie, mais aussi en histoire des sciences, philosophie des sciences, planification urbaine et régionale, etc., y compris des cours de gestion afin de compléter mon initiation à l’usage des statistiques et des mathématiques en géographie (calcul différentiel et intégral, programmation linéaire). Donc un moment très important qui a confirmé mon orientation vers la géographie, discipline qui pouvait me permettre de rester en contact avec un si grand éventail de préoccupations.

Afin de compléter les sources documentaires nécessaires à ma thèse, j’ai fait un long séjour à Paris où j’ai surtout fréquenté la Bibliothèque nationale et les Archives nationales. Hormis avec Paul Claval qui m’a très aimablement accueilli, j’y ai eu peu d’interactions approfondies avec des géographes français « établis ». Une fois la thèse acceptée à Berkeley, j’ai fait une année de « post-doc » à l’Université d’État de l’Ohio (OSU), la mecque à l’époque des approches quantitatives et comportementales. Je m’en suis donné à cœur joie, avec l’accord de mon tuteur Kevin Cox, pour continuer mon ouverture à différentes orientations en géographie et dans d’autres sciences humaines : géographie politique, géographie de la cognition, méthodes quantitatives, linguistique transformationnelle et mathématique, approches anthropologiques et sociologiques d’inspiration phénoménologique ou interactionniste (Schütz, Mead, Garfinkel). Période courte et intense, mais pendant laquelle je n’ai fait que conforter mon intérêt pour une géographie ouverte.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Ils se sont formés au fil de mon itinéraire personnel et académique. J’ai compris que mes préoccupations aménagistes ne pouvaient trouver de réponses valables qu’au prix d’un détour par des questionnements plus fondamentaux, plus théoriques, plus épistémologiques que la simple application de connaissances géographiques insuffisamment théorisées. Quant à la dimension culturelle de mes préoccupations, elles ont trouvé plus que je n’espérais en partant pour Berkeley !

Je me suis retrouvé dans le département fondateur de la géographie culturelle, toujours très animé par les recherches et les débats intellectuels que Carl Sauer avait su lui insuffler dès le début. À leur contact, et en y participant, j’ai eu la curiosité de revisiter les écrits fondateurs de la géographie française. J’ai alors découvert la masse d’interprétations stéréotypées qui étaient véhiculées dans la littérature et que mon retour aux textes originaux semblait contredire. C’est ainsi que, au fil de cet itinéraire, j’ai beaucoup cultivé les questionnements épistémologiques qui caractérisent la géographie. J’ai privilégié l’approche historique et sociale de ces questions en proposant une « approche contextuelle » de l’évolution de la pensée géographique, que je suis le premier à avoir développée et appliquée empiriquement : justification épistémologique, choix méthodologiques, application à la formation de l’école française de géographie. Plus tard, je l’ai complétée en accordant plus de poids à la dynamique du discours.

S’intéresser à l’épistémologie, c’est pour moi une façon de rester pleinement géographe, car elle se nourrit de l’ensemble de la discipline. De ce point central, j’ai ainsi pu m’intéresser à des champs très divers de la discipline, de l’écologie du paysage à l’urbanisme. Mais s’il y a un domaine pour lequel j’ai toujours conservé une affection particulière, c’est bien la géographie culturelle. J’y ai été plongé dès la fin des années 60 en allant étudier à Berkeley, bien avant qu’on la transforme en France ou en Europe en produit à la mode ou à vilipender.

Quand, après mon post-doc, j’ai choisi d’accepter un poste à l’Université d’Ottawa, je pensais y trouver le meilleur des mondes anglophone et francophone, une discussion intellectuellement constructive. Ce que j’y ai trouvé, à cet égard, n’était pas du tout à la hauteur de mes attentes, car j’ignorais la profondeur des « deux solitudes » qui faisaient du Canada politique une configuration étrange. Mais j’y ai découvert beaucoup : l’expérience de minoritaire, la qualité humaine des étudiants franco-ontariens, la complexité des zones frontières, l’essor enthousiaste de la société et culture québécoises, une conception de la vie politique très différente des États-Unis, et beaucoup de choses encore. Le département de géographie m’a permis de développer mes intérêts de recherche en épistémologie et histoire des idées, et de découvrir qu’aménagement, développement et géographie culturelle pouvaient aller de pair. L’interaction avec certains collègues (comme Michel Phipps ou Anne Buttimer) m’a ouvert sur des perspectives nouvelles, comme la reformulation des aspects physiques de la géographie (l’écologie du paysage) ou la prise de conscience de la « dimension humaine » des changements climatiques globaux. L’Université d’Ottawa m’a aussi donné la possibilité de participer aux congrès et colloques organisés dans le cadre de l’UGI. Mon implication croissante dans les activités de la Commission Histoire de la Pensée géographique (devenue Histoire de la Géographie) m’a permis de commencer à enrichir mes problématiques par une coopération internationale soutenue et pas seulement nord-américaine.

Cette coopération n’a fait que se développer au fil des années, jusqu’à présent, notamment avec des collègues espagnols et brésiliens, au point que je me sens plus appartenir à ce « collège invisible » qu’à une « communauté » de géographes français. D’autant plus que, succombant aux sirènes de la diversité culturelle, j’ai décidé de prendre un poste en Europe. Ne voulant pas vivre à Paris, j’ai choisi d’aller à Pau (Université de Pau et des Pays de l’Adour). J’y retrouvais le même élan constructif qu’à l’Université d’Ottawa, un idéal de bâtisseur ou de défricheur, un bon accueil aux initiatives, et un contexte humain et régional tout aussi agréable, avec en surplus un accès direct à la grande diversité culturelle européenne. J’ai alors pu développer mes orientations de recherche en faveur d’une géographie de l’individu, c’est-à-dire un individu considéré comme un sujet pleinement géographique, notamment à partir d’études sur l’espace public et sur la notion de lieu (comme dans mes travaux avec J. N. Entrikin ou P. C. Gomes). Et du fait que plusieurs collègues palois (Michel Chadefaud, Xavier Piolle, Gilbert Dalla Rosa) s’étaient fortement impliqués dans l’aménagement et le développement local, tant dans l’enseignement que dans l’interaction avec les acteurs socioéconomiques locaux, j’ai pu donner plus d’importance à mes préoccupations aménagistes, notamment en coopération étroite avec Olivier Soubeyran et avec l’appui de diverses instances ministérielles.

Dans cette perspective, le développement durable, l’écologie urbaine, l’espace public et l’adaptation au changement climatique sont parmi les domaines qui ont le plus retenu mon attention. Il m’a ainsi été possible de montrer l’utilité de croiser l’histoire des idées et l’épistémologie avec des enjeux aménagistes. Montrer l’intérêt de cet enrichissement mutuel, à la fois théorique et pratique, fait écho aux préoccupations anciennes qui m’ont amené à la géographie.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Pas seulement avec les pieds, comme on l’a dit parfois, mais aussi avec la tête ! Plus sérieusement, il n’y a pas « une » manière de faire : l’histoire mondiale de la discipline le montre abondamment. En revanche, on peut énoncer quelques attitudes ou dispositions d’esprit que les géographes doivent s’efforcer de cultiver. Par exemple, de façon générale, les géographes, tout en restant au contact du terrain, doivent évidemment faire une grande part à la réflexivité, au dialogue avec autrui, au décentrement par rapport à ce qui semble établi. « Faire de la géographie », c’est aussi penser et agir en « citoyen du monde ».

De façon plus spécifique, s’il ne faut pas trop dissocier le « où » et le « quand », ni favoriser l’analyse aux dépens de la perspective globale, ce qui est communément admis chez les géographes, il est bon de ne pas oublier que tout ceci s’inscrit dans la vision synoptique qui fonde la démarche géographique. C’est ce regard particulier qui a constamment enrichi la géographie. Comme Paulo C. Gomes l’a bien argumenté récemment dans un de ses ouvrages, la géographie est à la fois une manière de voir et de penser. Enfin, on ne fait pas de la géographie sans revisiter son histoire ! Il y a là tout un réservoir d’idées et de sagesse essentiel pour « faire de la géographie ».

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Ils sont trop nombreux pour être cités ! J’ai déjà nommé plusieurs auteurs, et il y en aurait beaucoup d’autres, géographes, philosophes ou autres scientifiques, sans compter tous les doctorants qui ont toujours été une précieuse source de stimulation intellectuelle. La richesse des rencontres avec des personnes ou des textes faisant débat ne peut être enfermée dans une liste nominative.

On peut alors aborder la question par les lieux. Berkeley, Ottawa et Pau ont été les lieux les plus décisifs dans l’évolution de mes idées en géographie. Si on change d’échelle et qu’on considère ce qu’un pays peut apporter, ce sont effectivement la Californie, le Québec, la France bien sûr, qui m’ont beaucoup inspiré du point de vue scientifique et aussi culturel. Mais il faut y ajouter alors l’Espagne, tout particulièrement la Catalogne, et aussi le Brésil. Ce sont des pays où j’ai fait des séjours prolongés et avec lesquels j’ai entretenu des collaborations scientifiques suivies et très enrichissantes. Là encore, on voit que ce sont des lieux où prime le même élan constructif, où l’on se préoccupe moins de l’orthodoxie que de la recherche d’approches nouvelles.

Ce faisant, j’ai pu croiser les grandes questions soulevées par les textes anciens ou les mouvements intellectuels contemporains sans avoir à m’inféoder à quelque orthodoxie que ce soit. Il n’en reste pas moins que mes inclinations, comme je l’ai déjà évoqué, m’ont toujours ramené vers les dimensions culturelles ou humanistes du rapport humain à la Terre. Et si le monde universitaire nord-américain a bien sûr constitué pour moi une magnifique source d’inspiration, je n’ai pas pour autant voulu y dissoudre mes recherche ou publications, malgré les sollicitations, ou pressions, cherchant plutôt, au contact d’autres approches culturelles, à développer ce qu’une géographie francophone peut apporter à notre discipline.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Je dirais plutôt que la géographie est mal connue, ou encore que le grand public en ignore la dimension scientifique et intellectuelle. La situation en France est bien meilleure que dans d’autres pays où, comme aux États-Unis, la géographie est quasi inconnue du grand public et très fragile dans l’université. Mais à chaque fois que le grand public prend conscience de la profondeur du questionnement géographique, il semble conquis.

Quoique la géographie en France soit présente dans l’enseignement primaire et secondaire, elle y joue un rôle d’éducation générale plus que d’initiation à une discipline scientifique. Cette dernière tâche bien sûr incombe avant tout aux universitaires et il est important qu’ils le fassent savoir. Dans le champ concurrentiel des sciences humaines et sociales, il a trop souvent été de bon ton de rabaisser la valeur intellectuelle de la géographie, comme l’a fait Pierre Bourdieu. Cela pourrait s’aggraver alors que l’ambiance postmoderne actuelle favorise un intérêt pour l’espace et les territoires dont essayent de se saisir d’autres sciences humaines et sociales. Il me semble heureusement que de moins en moins de géographes se cachent, pour parler au grand public, derrière une spécialité où le nom de la discipline ne paraît pas. En comparant à ce que j’ai observé dans d’autres pays, je suis admiratif des innovations faites par les géographes français pour valoriser leur discipline auprès du grand public (publications lancées par Roger Brunet, Festival de Saint-Dié, nuits de la géographie, etc.).

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

C’est évidemment bien peu de chose comparé à ce que je viens de mentionner ! D’autant plus que je suis un homme de l’écrit, pas de la communication orale ou médiatique. Je me concentre donc sur ce que je sais le mieux faire, même si cela se situe plutôt en amont. D’une part, travailler au renforcement du statut de la discipline. Je me suis très impliqué dans le développement institutionnel de la géographie, par exemple en créant une UMR à Pau, ou en démontrant l’intérêt du regard géographique auprès des acteurs socioéconomiques ou politiques, ou encore en construisant des échanges scientifiques véritablement réciproques entre géographes français et géographes étrangers.

D’autre part, disons que je m’attache à valoriser la dimension intellectuelle de la géographie, y compris au regard d’enjeux pratiques d’aménagement. Mon souci de valoriser l’utilisation du français au niveau universitaire correspond aussi à mon souci de ne pas créer une rupture entre la façon de penser dans la recherche et celle du public potentiel. Au lieu de courir après des publications ou fonctions carriéristes, j’ai préféré me concentrer sur des travaux fondamentaux pour lesquels j’estime avoir quelque compétence, même si la reconnaissance qu’ils peuvent recevoir ne se manifeste que sur le long terme !

 

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