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Mayotte, sous le « tropique de la violence ». Île de richesse versus île de pauvreté

Les tensions que connaît aujourd’hui l’île de Mayotte sont profondes. Débuté au mois de février dernier pour dénoncer l’insécurité, le mouvement de contestation s’enlise chaque jour un peu plus dans une crise politique devenue générale. Maître de conférences en géographie à l’université de la Réunion, Marie-Annick Lamy-Giner se penche pour nous sur les raisons qui ont abouti à une situation explosive, celle d’une île « sous le tropique de la violence [1] ».

 

 

Mayotte est une des quatre îles de l’archipel des Comores, sis dans le canal du Mozambique, devenue département français le 31 mars 2011. Mayotte qui se compose de deux îles habitées (Grande-Terre et Petite-Terre) et de plusieurs petits îlots, entre, avec ses 374 km2, dans la catégorie des petits territoires insulaires.

La population se montait à 256 000 habitants en 2017 et enregistre une croissance de 3,8 % par an, en moyenne, depuis 2012. En fait, la population a triplé depuis 1985. Un adulte sur deux qui vit à Mayotte n’y est pas né. La population originaire des Comores représente 42 % de la population. Mayotte est le département français où la part d’étrangers dans la population est la plus importante devant la Guyane (INSEE, 2017). Il est à noter que la moitié des non natifs de Mayotte est en situation irrégulière. Pour les populations voisines des Comores et de Madagascar, qui se rangent parmi les États les plus pauvres du monde, Mayotte représente un îlot de richesse. À titre d’exemple, en 2014, 597 kwassas-kwassas [2] (petites barques à moteur) ont été interceptés dans les eaux mahoraises. Ils transportaient 12 879 passagers, surtout en provenance d’Anjouan, l’île comorienne la plus proche de Mayotte.

Les Comoriens tentent la traversée à la recherche de meilleures conditions de vie (accès à l’éducation et à la santé). Dans l’île française, sur les 10 000 naissances recensées chaque année, les trois-quarts sont des enfants nés de mamans étrangères [3]. En parallèle, plus de 22 600 reconduites à la frontière ont été opérées en 2016, contre 18 700 l’année antérieure.

 

Depuis le mois de février, l’île de Mayotte est confrontée à une crise politique et sociale profonde. Quelle est l’origine de ces tensions ?

 

Le mouvement de contestation a été initié par les chauffeurs de transports scolaires à la fin du mois de janvier. Régulièrement victimes d’agressions perpétrées par des jeunes aux abords de la Cité du Nord (lycée public du Nord de Mayotte), ils ont exercé leur droit de retrait (24-29 janvier). Une des mesures prises fut d’embarquer, de manière aléatoire, des gendarmes dans les bus scolaires. Les personnels des lycées de Dembéni (centre-Est) et de Kahani (centre) ont également exercé leur droit de retrait suite à des agressions menées aux abords ou à l’intérieur de leur établissement. Ainsi, le 19 janvier, des jeunes armés de bâtons et de barres de fer ont pénétré dans les enceintes du lycée de Kahani et ont provoqué de violentes échauffourées.

À partir du 20 février, la grève s’est généralisée, sous la houlette d’une intersyndicale mahoraise (CGT Ma, CFDT, FAEN, FO, Confédération syndicale des Familles, SNUipp, Solidaires, CFE-CGE) et le Collectif des citoyens de Mayotte. Ils dénoncent le climat d’insécurité qui règne dans le nouveau département français. Les Mahorais, qui se sentent laissés-pour-compte, ne sont pas à leur premier mouvement de contestation [4].

Cette insécurité plonge le département français dans un climat délétère. Les habitants constitués en « collectifs » procèdent à des expulsions illégales, jetant à la rue des familles comoriennes (voir document). Ces opérations d’expulsion forcée ont ainsi eu lieu dans les villages de Tsimkoura (les 10, 17 janvier et 21 février 2016, conduisant à l’expulsion de 200 à 300 personnes), à Mbouini (le 24 avril), à Mtsangamboua (le 27 avril) ou encore à Choungui (le 8 mai) où des habitants ont détruit des dizaines de bangas (petites habitations de fortune).

Tract qui invite à venir participer au délogement des populations immigrées clandestines comoriennes (source, Jeune Afrique, 18 mai 2016)

Parallèlement, des milices, qui patrouillent une bonne partie de la nuit, sont créées dans les quartiers. Elles espèrent ainsi intimider les bandes de jeunes, qui arrivent pourtant parfois en meute (200 pour les plus grosses d’entre elles).

 

Une des revendications de la journée « île morte » organisée le 27 février était la nécessité de lutter contre l’insécurité. Par-delà les discours, comment cette dernière se manifeste-t-elle au quotidien ?

 

Mayotte est paralysée par une grève générale depuis le 20 février. Les services publics des collectivités sont fermés, le port est bloqué et des barrages ont été dressés sur les axes stratégiques empêchant le passage des véhicules.

Un barrage à Koungou. Ici, dans le nord-est de l’île, à quelques kilomètres du port de Longoni, on ne passe qu’à pied (source, Le Journal de Mayotte, le 23 mars, 2018).

Il ne se passe pas un jour à Mayotte, où un acte de délinquance n’est pas relayé dans la presse. L’insécurité et les violences prennent plusieurs formes au quotidien :

  • Des vols à l’arraché ;
  • Des cambriolages qui touchent toutes les catégories socioprofessionnelles ;
  • Des rackets par des coupeurs de route la nuit, voire en pleine journée ;
  • Des « caillassages » de bus scolaires ;
  • Des rixes aux abords des établissements scolaires ;
  • Des rixes entre bandes rivales de villages voisins ;
  • Des bandes qui viennent casser les voitures, la nuit, dans les quartiers.

Même si les chiffres de la délinquance montrent une légère baisse [5] en 2017, c’est le climat d’insécurité grandissant à quelques encablures ou à l’intérieur des établissements scolaires qui inquiète les parents et a conduit au durcissement du mouvement.

Les populations immigrées, en provenance des Comores, sont pointées du doigt. En réalité, le problème est plus large. Évoluant dans un contexte de grande pauvreté et de précarité, déscolarisée, sans perspective d’emploi, une partie de la jeunesse de Mayotte (immigrés et Mahorais) bascule dans la délinquance. Plus de 60% de la population a moins de 25 ans.

Une nouvelle journée île morte, le 07 mars 2018. Une des plus grosses mobilisations contre l’insécurité, entre 15 000 et 20 000 personnes selon les organisateurs, dans les rues de Mamoudzou, le 07 mars 2018 (source le Journal de Mayotte).

 

Depuis quelques semaines, les revendications se sont généralisées pour dénoncer le retard de développement de l’île. Lors de son rattachement  à la France en 2011, des politiques d’aide au développement ont-elles été mises en place ?

 

La Cour des Comptes relevait en 2016 que la mise en place de la départementalisation avait été mal préparée et pilotée. En d’autres termes, les conséquences financières de la départementalisation ont été mal anticipées. Il en résulte que les collectivités mahoraises manquent de subsides et n’arrivent pas à répondre aux défis que pose ce territoire, en particulier en termes d’équipements structurants, d’enseignement du premier degré et d’actions sociales.

Ainsi, les chantiers sont colossaux. Le système éducatif, encore squelettique, doit faire face à une scolarisation de masse et passe par la construction de nouveaux établissements ainsi que par la formation et le recrutement d’enseignants qualifiés. En matière de politiques sociales, les deux chantiers majeurs concernent le RSA et la protection de l’enfance en danger. L’île compte ainsi plus de 3000 mineurs isolés, soit parce que leurs parents ont été reconduits à la frontière, soit parce qu’ils ont été envoyés seuls, en faisant appel à des passeurs, en kwassa-kwassa.

Mayotte souffre, par ailleurs, de nombreux retards en matière d’accès à l’eau, d’assainissement et de résorption de l’habitat insalubre. Le département, devenu région ultrapériphérique en 2014, jouit désormais de fonds structurels européens (300 millions d’euros sur la période 2014-2020). Le défi va consister à gérer de manière optimale ces crédits européens.

En prenant en considération l’ensemble des politiques publiques menées à Mayotte, l’apport budgétaire de l’État est passé de 680 millions d’euros en 2010 à 890 millions en 2014. Une partie de ces flux financiers ont concerné, en priorité, trois chantiers : le passage de la spécialité à l’identité législative, le passage à la fiscalité de droit commun, la question foncière. Trois chantiers aujourd’hui loin d’être achevés.

En somme, la départementalisation doit s’accompagner d’un engagement plus résolu des différentes composantes de l’État et des édiles locaux.

 

Quels leviers Mayotte pourrait-il activer pour engager un développement économique pérenne ?

 

Mayotte pourrait jouer la carte d’une économie liée à la mer. Elle possède une zone économique exclusive (ZEE) de 74 000 km2, un des plus grands lagons du monde (1 100 km2) et une position clé à l’entrée du canal du Mozambique. Mettre en valeur ces atouts suppose de relever de nombreux défis, comme la structuration de la filière pêche et de l’aquaculture, l’aménagement d’un véritable pôle logistique portuaire [6] et la mise en valeur d’un tourisme balnéaire. Les activités inhérentes à la mer restent, pour l’heure, secondaires, elles ne représentent que 2,3% des entreprises du département mais pourraient devenir un des leviers du développement.

La mise en forme de cette économie « bleue », pas forcément au sens de Gunter Pauli, passe par un renforcement de la professionnalisation des secteurs afférents aux métiers de la mer et une synergie entre les différents acteurs économiques, privés et publics. Il importe en préambule, de redorer l’image ternie de l’île. À Mayotte, tout est à construire.

Certes les violences qui touchent l’île sont les conséquences d’une situation politique, entre un département français et un État voisin classé au rang des Pays les Moins Avancés (PMA), et des problèmes socio-économiques. Néanmoins, elles reflètent également les « violences » d’une situation politique et socio-économique qui sont le legs des catégorisations et des formes d’exclusion, engendrant des inégalités sociales, du passé.

Manifestement pour de nombreux Mahorais, la départementalisation n’est pas synonyme d’avenir radieux. Les retards socio-économiques sont d’une telle ampleur, qu’il faudra des années pour atténuer les disparités. Ils nourrissent le malaise social. D’autant que de nombreux services ne sont pas encore complètement saisis de leurs compétences, en particulier en matière d’aides sociales à l’enfance. Dans ce contexte de pauvreté, de précarité et de chômage, la vindicte populaire s’oriente volontiers vers la population immigrée comorienne, accusée de tous les maux. Il est vrai que la traque aux sans-papiers a conduit à une situation inédite : des mineurs qui grandissent sans parents et vont grossir les bandes de jeunes. Cette violence n’est pas sélective, elle touche toutes les communautés (les Mzungus -les Blancs-, les Mahorais et les Comoriens). Mayotte réclame légitimement plus de moyens financiers et humains. L’État doit davantage s’engager. Deux axes prioritaires pourraient en constituer le socle : l’éducation et la formation professionnelle. À Mayotte, il est urgent d’agir.

 

 


[1] Tropique de la violence est le sixième roman de Natacha Appanah. Cet ouvrage a été récompensé par le prix Femina des lycéens en 2016. Loin de l’image de carte postale, l’auteure mauricienne nous fait découvrir l’île aux parfums, Mayotte, « […] poussière incandescente […] [où] il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase ». Natacha Appanah, Tropique de la violence, Gallimard, 192 p.

[2] Leur nombre était de 432 en 2016. Ces flux de kwassas-kwassas ont commencé à la mise en place du visa « Balladur », instauré en 1995, qui supprime la liberté de circulation entre Mayotte et le reste de l’archipel et qui était en vigueur depuis l’indépendance.

[3] La ministre de l’outre-mer Annick Girardin, a émis l’idée de donner aux maternités de Mayotte un statut d’extraterritorialité, entre autres pour qu’elles ne donnent plus le bénéfice du droit du sol.

[4] En avril 2016, un mouvement social pour « l’égalité réelle » avec la métropole avait également fortement perturbé l’île aux parfums, sur fond de violences urbaines. Il a fait suite à un mouvement lancé en novembre 2015. Parmi les mouvements les plus durs et de grande ampleur, notons celui de 2011 contre la vie chère, qui avait paralysé l’île durant une quarantaine de jours.

[5] Le nombre de faits de délinquance est passé de 9 737 en 2016 à 8 989 en 2017. Cela ne signifie pas forcément une diminution des vols. Quand nous nous faisons voler, pour la cinquième fois, notre téléviseur et notre micro-onde, rapportait une dame dans la presse locale, nous finissons par ne plus porter plainte.

[6] Son fonctionnement est aujourd’hui handicapé à la fois par une gouvernance inappropriée et par la mauvaise entente qui règne entre le département en charge de sa gestion et la société privée délégataire (Mayotte Channel Gateway). La convention de délégation de service public entre les deux entités a été signée en 2013 pour une durée de 15 ans.

 

1 Comment on Mayotte, sous le « tropique de la violence ». Île de richesse versus île de pauvreté

  1. Jean-Pierre Villard // 2 avril 2018 á 8 h 41 min // Répondre

    Osera-t-on poser une question simple? Pourquoi Mayotte est-il devenu le 101ème département français? Les Comores, et avec elles l’Union africaine, ont toujours dénoncé la manière dont s’est déroulée la consultation des populations comoriennes « par île », ce qui a permis de conserver Mayotte à la France, comme une forme de néo-colonialisme. La situation que vous décrivez était parfaitement prévisible. La démographie a rattaché de fait Mayotte aux Comores.

    La solution? Mayotte devrait politiquement revenir dans le giron de la République des Comores et l’UE devrait consentir une aide massive à ce pays, qui impliquerait également une aide à un programme de planification familiale car avec de tels taux de natalité il n’est pas imaginable que ces populations puissent sortir de la misère. Ne nous voilons pas la face; pour sortir de cette situation qui échappe chaque jour un peu plus au contrôle des Autorités françaises il faut faire preuve d’audace.,

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