Bruno Modica : « La géographie que je souhaite transmettre s’inscrit dans une intelligence du monde »

Pour ce second article de la rubrique « Paroles d’enseignants », la Société de Géographie prend la direction du Sud pour y rencontrer Bruno Modica, Professeur d’histoire-géographie au lycée Henri IV de Béziers et président des Clionautes – Le mouvement des professeurs d’histoire-géographie. L’occasion d’évoquer sa découverte de la géographie, le recul de la géographie physique dans les programmes… et la responsabilité des géographes universitaires dans les difficultés que rencontre aujourd’hui l’enseignement de la géographie dans le secondaire.

 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Il y a eu trois étapes dans ma découverte de la géographie. La première date de 1967. J’étais alors en classe de sixième, le programme – vu a posteriori – était particulièrement ardu. J’ai « accroché » tout de suite, notamment parce qu’il y avait la dimension « astronomie » qui était présente dans les programmes de cette époque. C’était alors le temps de la course à l’espace.

La deuxième étape date de 1973, alors que j’étais en classe de seconde. Le programme incorporait la géographie physique, la climatologie, ce qui laissait assez peu de place d’ailleurs à la géographie humaine. Mais ici aussi il y avait un intérêt particulier à découvrir des espaces, ce qui dans le contexte de l’époque était une forme de dépaysement.

La troisième étape date de 1976, et du cours de géomorphologie structurale donné par le professeur Gaston Baudet à l’université Paul Valéry de Montpellier. La capacité de ce dernier à dessiner sur le tableau noir d’un amphithéâtre des lignes de faille, des zones de subduction, des tabliers d’éboulis, me faisait rêver.

Ensuite, j’ai eu la chance de suivre les cours de Raymond Dugrand, de lire sa thèse sur ma région, « villes et campagnes du bas Languedoc », ainsi que la thèse du professeur Ferras sur Barcelone. J’ai compris à ce moment-là ce qu’était la géographie humaine. C’était la deuxième moitié des années 70.

Je me suis heurté comme tous les historiens qui préparaient le CAPES et l’agrégation aux commentaires de cartes topographiques avec, pour l’agrégation, la carte géologique. C’était l’exercice qui me terrorisait, mais je le prenais comme un défi à surmonter. J’étais alors considéré par les professeurs de l’université Paul Valéry comme l’un des rares historiens qui ne serait pas ridicule en géographie. Cela faisait huit ans qu’il n’y avait pas eu un admissible à l’agrégation d’histoire issu de cette université.

Mon enthousiasme n’a pas été récompensé, puisque j’ai été gratifié, à partir de la carte topographique de Metz, d’un somptueux 0,25. J’ai pourtant été reçu à l’agrégation cette même année, malgré cette note qui m’a été donnée par le professeur Rivière, de l’université de Nantes. J’ai appris par la suite qu’il n’aimait pas beaucoup les géographes de Montpellier.

 

Indépendamment même des programmes et de leurs évolutions, à quels objectifs accordez-vous une importance particulière ?

 

La géographie correspond à une démarche que je souhaite transmettre, que je considère de façon globale et que je ne peux qu’associer à l’histoire. J’ai la chance de découvrir en 1976, dans une démarche militante et politique, l’ouvrage d’Yves Lacoste, que je possède toujours dans son édition originale dans la petite collection Maspero, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Au fur et à mesure que je découvrais des travaux de géographes, je pense notamment à Roger Brunet, je cherchais à y intégrer une dimension historique. Je ne connaissais pas encore, celui qui est devenu un ami, Christian Grataloup, mais très modestement je m’inscrivais dans une démarche qui était celle de la géohistoire. Alors en termes d’objectifs, j’ai envie de dire que la géographie, tel que je souhaite la transmettre, s’inscrit dans une intelligence du monde, et elle ne peut être que globale. Et par voie de conséquence, y intégrer la dimension historique.

 

Selon quelle(s) démarche(s) se construit votre enseignement de la géographie ? Comment la/les mettez-vous en place dans votre/vos classe(s) ?

 

Elle s’inscrit bien évidemment dans le cadre des programmes successifs que j’ai été amené à mettre en œuvre depuis 1981 jusqu’à aujourd’hui. Il y a toujours un moment, quelles que soient les contraintes du programme, et les instructions que l’on peut trouver – de façon de plus en plus volumineuses d’ailleurs – où j’intègre une dimension qui relèverait de la géographie physique. Je regrette d’ailleurs que cette dimension, la géomorphologie, ait échappé au professeur d’histoire et de géographie au profit de nos collègues de sciences de la vie et de la terre.

Sans aller jusqu’à pratiquer le déterminisme géographique, je montre toujours que les espaces, les reliefs, les cours d’eau, les ouvertures maritimes comme les estuaires, restent le cadre dans lequel évoluent les sociétés humaines. Charge pour elles de les aménager et de les transformer. Et c’est justement cette interaction permanente entre les espaces et les activités que je cherche à mettre en œuvre.

 

Selon vous, l’enseignement de la géographie se heurte-t-il à des difficultés particulières ?

 

J’ai envie de dire de façon provocatrice, pour répondre à cette question, que les géographes universitaires sont responsables des difficultés que nous autres, praticiens de l’enseignement de la géographie dans le second degré pouvons rencontrer. J’en profite d’ailleurs pour leur adresser ce message : venez nous aider, participer à notre réflexion et à notre développement sur nos pratiques, parce que c’est à partir de la formation que vous pourrez nous transmettre vos travaux de recherche, que nous réveillerons des vocations, et que nous contribuerons à remplir vos salles de TD et vos amphithéâtres. C’est parce que nous fournirons des clés de compréhension, des outils conceptuels, que vos travaux publiés trouveront un lectorat autre que celui qui est confidentiel dans de trop nombreux cas.

Des géographes universitaires sont des amis des Clionautes, mais ils sont encore trop peu nombreux. Certains se souviennent de nous lorsqu’ils ont un ouvrage à promouvoir sur le site de recensions, la Cliothèque, en s’étonnant parfois que leurs travaux ne soient pas encore mentionnés. Je n’aurai pas la cruauté d’en citer quelques-uns, pour me féliciter au contraire de l’attention que d’autres peuvent nous porter.

 

Avez-vous un souvenir de « moment de grâce » survenu dans un de vos cours de géographie ?

 

Je pourrais en proposer deux. Pour des raisons liées à la présentation d’une quelconque communication institutionnelle, ma salle de classe équipée de deux ordinateurs, d’un tableau numérique interactif, et d’un vidéoprojecteur à focale courte a été occupée. J’ai donc dû m’exiler dans une salle où il n’y avait qu’un seul tableau noir (en réalité ils sont verts). C’était une classe de première, et je devais traiter en géographie la présentation du territoire français. Je suis passé chercher un assortiment très complet de craies de couleur, et me suis retrouvé en train de tracer, à main levée, une carte de France, positionner les éléments structurants du relief.

Les élèves qui ne manquaient pas d’un certain sens de l’humour, et peut-être d’un intérêt très affirmé pour la mode, m’ont alors dit : « Monsieur, vous nous faites un cours vintage ». J’ai rebondi, et peut-être avec un décalage de plus de 35 ans, je me suis retrouvé en train de tracer des croquis sur l’insurrection alpine, avec les plissements. Les élèves de cette classe littéraire se sont piqués au jeu, et ont bien évidemment voulu reproduire ses croquis, en constatant d’ailleurs que ce n’était absolument pas évident. Et j’ai continué ainsi avec les Vosges, et le fossé d’effondrement de la vallée du Rhin, avec la Forêt-Noire, pour ensuite expliquer, en revenant sur mes cours de climatologie de première année, l’effet de Foehn, et bien entendu les conséquences que ce phénomène, à l’origine d’un microclimat, peut avoir sur le vignoble alsacien. Comme j’exerce dans un territoire viticole, ces éléments ont permis de sensibiliser instantanément les élèves sur des sujets qui les concernaient, même indirectement.

L’autre moment de grâce s’est déroulé pendant la période où l’histoire et la géographie avait été réduite au niveau d’une option pour les séries scientifiques. J’avais cours entre 16 heures et 18 heures, et je traitais cette question du programme qui était la géopolitique des espaces maritimes. Après avoir vidéoprojeté l’espace maritime situé entre la Chine et le Japon, avec l’archipel des Senkaku-Diahoyu, j’ai pu lancer l’émission en direct de la NHK, la chaîne d’information japonaise en continu qui retransmettait les manœuvres militaires de la force d’autodéfense japonaise, qui effectuait des mesures anti sous-marines contre un bâtiment chinois en immersion. Cela m’a permis ensuite évidemment d’illustrer mon cours avec les enjeux sur le sea power et au final de montrer comment l’appropriation de territoires pouvait se réaliser. C’était véritablement un cours, pardonnez mon manque de modestie, un peu magique. Les jeunes gens étaient littéralement scotchés parce qu’ils touchaient véritablement du doigt le rapport entre ce que l’on peut expliquer de façon peut-être théorique dans un cours traditionnel et un environnement, à la fois naturelle mais aussi politique, donc géopolitique, qui a un impact direct sur le monde dans lequel ils vivent.

1 Comment on Bruno Modica : « La géographie que je souhaite transmettre s’inscrit dans une intelligence du monde »

  1. Un bel article. Mais le professeur de l’Université de Nantes qui t’avait noté sur la carte topographique de Metz s’appelait J. Renard. Cqfd….

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