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Les irradiations et la santé : les survivants d’Hiroshima/Nagasaki et leurs descendants

Hiroshima après l'explosion de la bombe

Les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki ont marqué les esprits à jamais. Le recours à l’arme atomique dans un conflit, quel qu’il soit, doit rester banni et la communauté internationale s’y emploie, nous le savons. Mais depuis des décennies un amalgame psychologique est ancré dans des esprits, même scientifiques, le mot nucléaire fait peur. L’occasion est offerte d’y voir plus clair en lisant, dans le dernier numéro de la revue Médecine/Sciences, l’article de Bertrand Jordan, intitulé « Les survivants d’Hiroshima/Nagasaki et leur descendance : les enseignements d’une étude épidémiologique à long terme [1] ».

Une fondation américano-japonaise, la Radiation Effects Research Foundation (RERF), poursuit ses travaux sur cette population de 120 000 survivants et de 76 000 enfants nés entre 1986 et 1984. Elle possède un effectif d’environ 200 personnes dans ses laboratoires d’Hiroshima et de Nagasaki. Régulièrement, elle publie ses données et ses résultats rejoignent une centaine d’autres publications scientifiques parues sur le même sujet. Les conclusions ne vont pas dans le sens de ceux qui craignaient des conséquences désastreuses : « l’impact mesurable de l’irradiation sur l’espérance de vie est resté assez faible même pour les expositions importantes ». Quant au risque pour les descendants, « aucun effet de l’irradiation des parents n’a été décelé ».

Chaque année, le 6 août, le Peace Memorial Park d’Hiroshima organise une cérémonie à la mémoire des victimes de la bombe. Le premier Ministre japonais et le Maire de la ville prononcent un discours à 8h15, l’heure de l’explosion nucléaire, avec une minute de silence. Source : Istock/Wikimedia

Après avoir été chercheur en physique nucléaire, Bertrand Jordan, l’auteur de cet article, est devenu un spécialiste de biologie moléculaire, attaché à relier les anomalies du génome à la cancérologie. Cet article de 2018 vient corroborer celui qu’il avait publié en 2016, sur le site Science & pseudoscience, « Effets pathogènes des radiations : les leçons d’Hiroshima », dont voici un extrait :

 

« Dans ces deux villes, et bien que la nature des bombes ait été différente (uranium à Hiroshima, plutonium à Nagasaki), l’effet essentiel (outre le flash thermique et le souffle, qui ont tué 100 000 personnes dans chaque ville) a été une forte irradiation par des rayons gamma, dont l’intensité dépend directement de la distance au « point zéro » de l’explosion. Les retombées radioactives ont été limitées en raison de la relativement faible puissance des bombes, de leur explosion en altitude, de forts vents et d’un typhon survenu peu après. Il a donc été possible de calculer l’irradiation « corps entier » subie par chaque survivant en fonction de sa position au moment de l’explosion et des facteurs de protection éventuels comme la présence d’une paroi en dur. Pour fixer les idées, les personnes situées à 1 km de l’explosion ont reçu une dose de 1 gray (Gy) [2] environ, ce qui est très élevé : on considère que la dose LD50 (celle qui entraîne la mort pour la moitié des personnes exposées) va de 2 à 5 Gy selon l’assistance médicale disponible.

Pour les faibles irradiations, on utilise en général le sievert (Sv), et le plus souvent le millisievert (mSv) ou même le microsievert (µSv), qui tient compte de la nature de l’organe irradié et de l’efficacité biologique de la radiation.

1 Gy correspond à 1 Sv ou 1000 mSv pour les deux populations irradiées dans ces deux villes du Japon.

Les survivants ont maintenant été suivis sur plus de soixante ans et, en 2003 (date butoir du dernier rapport du RERF), 58 % étaient décédés. L’analyse montre qu’ils ont subi une augmentation significative du nombre de cancers, corrélée de manière linéaire à l’irradiation subie (ce qui confirme qu’elle est bien due à cette irradiation). Pour une exposition de 1 gray, valeur élevée puisqu’elle correspond à peu près à mille fois la dose de 1 mSv par an admise en France pour le public, le risque de cancer augmente de 42 % pour une personne âgée de soixante-dix ans et ayant été irradiée à l’âge de trente ans. Ces cancers peuvent apparaître tout au long de la vie, même des dizaines d’années après l’exposition. Les leucémies (qui restent rares) augmentent par contre fortement dans les années qui suivent l’irradiation puis reviennent à la normale. Au total, on a donc bien une nette augmentation du risque de cancer, qui reste néanmoins modérée pour la majorité de la population et n’atteint 42 % que pour les plus fortement irradiés, ceux qui sont proches de la dose létale. Cela se voit fort bien sur les courbes d’espérance de vie mesurée sur cette population : même pour des irradiations dépassant 1 Gy, la courbe se différencie assez peu de la courbe témoin. Les calculs effectués à partir de ces données indiquent que la perte d’espérance de vie pour une irradiation de 1 Gy est de l’ordre de 1 à 2 %, soit un peu plus d’une année.

Le danger le plus fréquemment évoqué de l’exposition aux radiations est celui d’une descendance anormale en raison des mutations induites par cette exposition via l’irradiation des cellules germinales de leurs parents, et les campagnes antinucléaires associent souvent centrales nucléaires et enfants malformés. D’ailleurs, au Japon, un des motifs de la discrimination qui a régné envers les Hibakucha (les survivants d’Hiroshima et Nagasaki) était la croyance que leurs enfants seraient nécessairement anormaux.

Une étude épidémiologique très complète qui analyse la mortalité au sein de cette cohorte a été publiée [3]. Un peu plus de 6 000 membres de ce groupe (qui inclut les enfants nés entre 1946 et 1984 de parents irradiés à différents degrés) sont aujourd’hui décédés, dont un peu plus d’un millier en raison d’un cancer, quatre mille en raison d’autres maladies, et un millier du fait de causes accidentelles, comme les accidents de voiture (ces derniers sont exclus de l’analyse afin de se limiter à la mortalité liée aux maladies). L’étude consiste alors à relever le nombre de décès en fonction du niveau d’irradiation du père et de la mère, afin d’examiner si la mortalité est plus importante pour les enfants issus de parents fortement irradiés. Toutes les analyses aboutissent à la même conclusion : aucun effet de l’irradiation des parents n’est décelable. Autrement dit, les enfants de parents fortement irradiés n’ont ni plus ni moins de problèmes de santé (cancer et autres) que les témoins. Soulignons que, là encore, il s’agit d’une étude à grande échelle, pour laquelle la dose reçue par les parents est assez bien connue, et dont la durée de suivi dépasse 60 ans pour certains des membres de la cohorte : il s’agit donc de résultats particulièrement solides ».

« Ces résultats sont largement ignorés du grand public et même souvent jusque dans les milieux scientifiques », a ajouté Bertrand Jordan qui précise « La situation à cet égard est très différente de celle de la catastrophe de Tchernobyl (irradiation et contamination, forte incertitude sur les doses reçues, suivi aléatoire) et même de celle de Fukushima où les doses reçues (à part pour les travailleurs intervenant dans la centrale) ont été très faibles et vraisemblablement sans effet biologique. »

 

Jacques Gonzales

 



[1] JORDAN B., « Les survivants d’Hiroshima/Nagasaki et leur descendance : les enseignements d’une étude épidémiologique à long terme », Médecine/Sciences, vol.34 (2), pp.171-178.

[2] Les unités utilisées sont, pour l’activité, le becquerel Bq (une désintégration par seconde), pour la dose, le gray Gy (l’énergie absorbée par masse de matière), et pour la dose « efficace », indicateur du risque global, le sievert, Sv. Un individu qui reçoit 10 Sv sur l’ensemble du corps est voué à une mort rapide. Pour 0,7 Sv (700 mSv) des signes cliniques vont apparaître. Pour mémoire, la dose reçue par un patient lors d’un scanner thoracique est comprise entre 4 et 10 mSv., l’irradiation annuelle à Clermont-Ferrand est de 5 mSv et de 2,5 mSv à Paris.

[3] Grant EJ, Furukawa K, Sakata R, Sugiyama H, Sadakane A, Takahashi I, Utada M, Shimizu Y, Ozasa K. (2015) Risk of death among children of atomic bomb survivors after 62 years of follow-up : a cohort study, Lancet Oncol. 16, pp. 1316-23.

 

2 Comments on Les irradiations et la santé : les survivants d’Hiroshima/Nagasaki et leurs descendants

  1. Pascal Faudemay // 14 mars 2018 á 15 h 37 min // Répondre

    Bonjour. Êtes vous sûr pour l’IRM ?(voir note [2]). A ma connaissance il n’y a pas d’irradiation, puisqu’il s’agit de champs magnétiques et non de rayons X. L’effet est donc de zéro mSv, contrairement à un scanner.

    • Cher Monsieur,
      Malgré mon scrupuleux respect des termes employés par Jordan lui-même, votre remarque m’apparaît tout à fait justifiée. Comme vous le verrez, la partie de la phrase en question a donc été modifiée.
      En vous remerciant pour votre relecture attentive,
      Bien à vous, Jacques Gonzales

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