Christine Chivallon : « La géographie possède de nombreuses clés de compréhension des manières d’associer la pensée, les représentations, le vivant et la matière ».

Mémorial de l'esclavage de l'Anse Caffard, Martinique

Directrice de recherche au CNRS et membre de l’UMR « Passages », Christine Chivallon revient pour nous sur son parcours, son rapport et sa manière de concevoir la géographie. Des Landes aux mondes caribéens, l’occasion nous est donnée d’échanger avec une géographe/anthropologue qui plaide pour le décloisonnement des savoirs, autant que pour l’inventivité scientifique.

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Ma découverte de la géographie relève d’une pure coïncidence. Je n’appartiens pas à cette « famille » de géographes qui se vivent comme habités par une vocation et qui s’identifient aux découvreurs, explorateurs, défricheurs, voyageurs, posant un regard curieux et aiguisé sur les paysages habités façonnés par l’activité humaine. Je n’ai d’ailleurs jamais cultivé le mythe de la vocation, surtout pas en sciences sociales où la démarche réflexive que j’ai très tôt adoptée m’a surtout amenée à déconstruire le discours scientifique, à le vider le plus possible des processus de mise en scène de soi qui nous travaillent tous à notre insu.

Les domaines sur lesquels je travaille – la domination, la violence coloniale, la matrice esclavagiste, les rapports sociaux racialisés – demandent de désacraliser l’intervention du chercheur, de placer cette dernière dans son historicité et de l’aborder en toute responsabilité puisqu’elle renvoie à l’histoire même de la constitution des savoirs occidentaux.

Bref, que ce soit au travers de ma pratique d’anthropologue ou de géographe (puisque j’ai un double cursus), j’ai toujours tenté de tenir à distance le risque inévitable de la projection de soi dans les manières d’aborder les univers de sens soumis à l’étude.

Si ma rencontre avec la géographie relève du hasard, c’est en raison d’un « accident » administratif. J’avais entamé ma formation en anthropologie à Bordeaux, dans les années 1980, et lors de mon inscription en 3ème cycle, j’appris que le département d’ethnologie n’avait pas reçu son agrément ministériel pour le cycle doctoral. Il me fallait absolument une inscription universitaire car à l’époque, j’occupais les fonctions de surveillante d’externat, poste dont l’obtention était liée au suivi régulier d’études dans le supérieur. Dans le hall administratif, je me tournais alors vers une autre file d’inscription, celle du département de géographie et du 3ème cycle en « tropicale » : why not ? Tout ceci n’a donc rien en commun avec des choix, des planifications bien rigoureuses, des projets bien cadrés. Je n’ai pourtant jamais regretté cette orientation relevant du hasard.

En géographie, j’ai découvert la possibilité immense de coupler ma formation initiale à celle que j’intégrais au travers du mot quasi fétiche qu’est « l’espace ». Le cours qui m’avait le plus intéressée en anthropologie était celui dit « d’anthropologie de l’espace ». J’avais donc déjà lu l’ouvrage clé de Paul-Lévy et Ségaud (1983). Pourtant la géographie que je découvrais – elle était très classique, pour ne pas dire conservatrice à Bordeaux à cette période – était polarisée sur l’espace en tant que donnée première offerte à l’expérience, réceptacle et étendue disponible pour la distribution des objets qu’il ne restait plus qu’à cartographier.

Ma perspective était toute autre. L’étendue devenait secondaire, tout comme l’horizontalité. Ce qui m’intéressait, c’était plutôt un rapport que je dirais « vertical », si cette image peut faire sens, à savoir l’usage de la limite qui fait que l’espace devient un puissant médiateur sémantique. Il est chargé de sens, institué et instituant, au moyen des opérations d’encodage qui le font être système symbolique. La limite, c’est ici celle qui permet en une même unité de lieu de distinguer, classifier, superposer : dessus/dessous ; dedans/dehors ; haut/bas etc. Cet espace se distingue alors de la problématique de la métrique et de la distance, même s’il ne l’exclut pas. D’où ? à partir de ces quelques propositions une parenté, voire une inclusion réciproque loin d’être artificielle entre la géographie et l’anthropologie : les deux disciplines s’intéressent au langage matériel, non verbal, à la physicalité des représentations sans lesquelles aucune relation sociale ne pourrait exister. Sans ce processus d’extériorisation de la pensée via la matière, aucun « monde commun », aucune intersubjectivité, aucun langage partagé ne serait en mesure d’émerger.

Fruit du hasard, la découverte de la géographie a été un moment décisif dans mon itinéraire. Discipline que je dirais faiblement normée – par comparaison aux « grandes » que sont l’anthropologie et la sociologie – elle permet en définitive plus d’audace, ce qui ne semble pourtant pas acquis par la communauté scientifique, ni même géographique. Elle dispose de marges de manœuvres plus larges, permet des émancipations et des élaborations théoriques qu’il reste encore à solidifier. Que serait en effet la compréhension de nos mondes sociaux si nous devions exclure ce qui est au cœur de la possibilité de créer et rendre visibles, palpables, tangibles, communicables nos modes de penser constitutifs de notre vie sociale, c’est-à-dire cette fameuse « matérialité » ?

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Dois-je dire encore que l’orientation vers les « terrains » caribéens relève elle-aussi d’un hasard ? Toujours est-il que l’étude des sociétés à fondement esclavagiste des Amériques s’est presque imposée à moi.

Mon premier travail a consisté à étudier au plus près de chez moi, et il en est sorti un mini-mémoire sur les traditions culturales des « résiniers » des Landes, métier que pratiquait mon aïeul. Je tentais de montrer comment les significations relatives au monde animal propres à la paysannerie des Landes avait été transposées dans l’univers de l’exploitation forestière, une fois la grande mutation de cette région opérée par la plantation des pins au 19ème siècle. Mon enseignante d’ethnologie d’alors n’était pas convertie à l’anthropologie du « proche » comme commençait à la développer Marc Augé. Il fallait étudier le lointain et faire jouer le paradigme de la « distance » comme si être plus éloigné culturellement et géographiquement (au sens « horizontal ») était gage de pertinence. Le grand partage entre les disciplines et leurs objets était encore de mise : les sociétés industrielles du Nord pour la sociologie ; les sociétés dites « traditionnelles » du Sud pour l’anthropologie. L’injonction était là : choisir un objet éloigné, se « décentrer » et devenir l’anthropologue interprétant des cultures les plus différentes possibles de la sienne.

Je regarde aujourd’hui ce partage comme le résultat même de l’histoire des idées intimement liée à la constitution de l’épistémologie moderne telle que l’avait décrite De Certeau, auteur postcolonial avant l’heure, quand il affirmait que « l’écriture de l’histoire », en tant que discipline, commence avec la découverte de l’Amérique, quand la création d’une altérité radicale va servir de fondement à nos manières nouvelles de produire de la connaissance historique.

Je me retrouvais donc à chercher le « terrain lointain », autre fétiche de nos disciplines. Un de mes collègues martiniquais au collège où j’étais en poste m’apprit alors ce que je ne savais pas : il venait d’un département d’Outre-mer marqué par la longue histoire de l’esclavage que les Français avaient pratiqué. J’étais certes jeune, mais mon ignorance ne pouvait trouver d’excuses sauf à pointer l’absence dans les manuels scolaires de cette période cruciale de l’histoire des puissances européennes, incluant l’histoire du « Premier empire colonial français ». Il fallut donc que je comprenne que l’esclavage n’était pas l’apanage des États-Unis comme le fameux roman Racines d’Alex Haley d’où fut tirée la série TV du même nom, ou le non moins célèbre film Autant en emporte le vent pouvaient le laisser croire, le tout baigné par l’imagerie des champs de coton, du blues et de la ségrégation des États du sud.

C’est cette ignorance sur l’esclavage français qui a été motrice. Lors de mon premier séjour aux Antilles françaises en 1985, une autre chose allait concourir à cette orientation première de mes recherches : la rencontre avec le monde de la paysannerie noire, tout à la fois familière et très éloignée de mon propre univers.

Il s’agissait d’une paysannerie « non reconnue », à savoir que les interprétations de l’époque, particulièrement celles des géographes tropicalistes, ne parvenaient pas à concevoir que ces groupes de cultivateurs, descendants d’esclaves aient pu produire les conditions de leur propre « émancipation », via une territorialisation aussi intense qu’urgente des terres hautes de la Martinique. Il fallait qu’ils soient restés ouvriers agricoles, dépendants des grands planteurs, travailleurs ne sachant pas cultiver la terre comme leurs homologues auvergnats ou berrichons.

Cette question a fini par constituer mon centre d’intérêt principal au point d’en faire mon sujet de thèse. S’y trouvaient réunies les préoccupations qui ont animé mon désir de faire de la recherche : quasi fascination pour les dispositifs de représentations que rend possible la médiation de l’espace ; posture engagée dans la compréhension des processus de domination (ici de nouveau la domination concernant la constitution des paysanneries) ; recentrer le regard sur l’esclavage et la violence barbare qu’il installe au cœur des démocraties occidentales. Aujourd’hui, pour désigner cette terrible contradiction constitutive de la modernité, je parle de « démocraties esclavagistes » et de « république raciale » comme le fait Achille Mbembe.

J’ai fini par comprendre que le hasard imputé à ce choix de terrain n’en était pas vraiment un. N’était-il pas plutôt le résultat d’une surdétermination ? Bordeaux est très marquée par son histoire coloniale qui, jusqu’à peu de temps, ne se disait pas, surtout concernant la traite et l’esclavage. J’ai ainsi appris, au fur et à mesure de mes progressions, que le département de géographie où j’avais été étudiante avait été par le passé, un département où les cadres coloniaux recevaient leur formation. Les liens avec les Antilles restaient forts, ce qui expliquait que chaque année une allocation de recherche, dont j’ai bénéficié, était allouée à un doctorant travaillant sur ces régions.  Tout ceci suffit à faire naître un questionnement sur ce qui aujourd’hui est appelé la colonialité des savoirs et qui trouve son écho dans une demande de « décolonisation des savoirs ». Cette réflexion était présente dès les années 1980 sur le campus bordelais dans l’opposition vive entre « tropicalistes » et « tiersmondistes ». L’ouvrage collectif cordonné par M. Bruneau et D. Dory, Géographies, colonisations, décolonisations, en 1994, montre que la géographie avait entamé un questionnement sérieux en ce sens, peut-être insuffisamment relayé par la suite.

La spécialisation accrue sur les sociétés à fondement esclavagiste a été faite de va-et-vient dus à ces interférences réflexives. Je souhaitais le plus souvent me dégager de cette relation de dissymétrie coloniale, à la suite de plusieurs expériences de recherche dont j’aurais pourtant peine à dire qu’elles n’ont pas été un véritable lieu de « rencontre » et de « relation » avec mes interlocuteurs. J’ai successivement étudié les réseaux religieux jamaïcains au Royaume-Uni, les initiatives mémorielles venues avec la rupture du silence sur l’esclavage à la fin des années 1990, les pratiques muséales et patrimoniales aux Antilles françaises. J’ai aussi développé une réflexion plus large sur la notion de « diaspora » appliquée au monde noir des Amériques.

C’est avec le choix d’étudier au plus près de mon propre univers que j’ai cru rompre d’une certaine manière avec cette posture toujours irriguée par un rapport d’asymétrie. J’ai alors étudié l’émergence des politiques de mise en visibilité du passé esclavagiste dans les anciens ports négriers européens, Bordeaux et Bristol. Curieusement, c’est ce nouveau terrain censé engendrer une rupture qui m’a au contraire rapprochée de nouveau de la Caraïbe. En effet, plus j’avançais dans cette recherche, plus je développais une approche allant dans le sens de l’instrumentalisation politique du rappel de l’esclavage dans l’espace public. Or, à la même période, fin des années 1990, début des années 2000, la « guerre des mémoires » battait son plein, et continue d’être âpre. Sans le vouloir, en envisageant l’angle instrumental, j’apportais de l’eau au moulin d’un courant néo-conservateur dont Pierre Nora s’est fait l’illustre chef de file, ramenant la mémoire des « descendants d’esclaves » à une mémoire faisant régresser la République, une mémoire dont j’ai pu analyser combien elle générait une « économie morale du soupçon ».

C’est pour cette raison que j’ai entamé, vers 2003, un grand chantier de recherche qui me ramenait vers les Antilles pour y étudier les phénomènes mémoriels au plus près de la matrice esclavagiste, pour y déceler les expressions d’une mémoire vivante, habitée par le souvenir de l’oppression esclavagiste. Il s’agissait de contrer l’idée d’une mémoire artificielle, subitement inventée et circonstanciée. Je dois dire que cette recherche a été extrêmement riche sur le plan personnel, humain, et sur celui de mon expérience de chercheur. L’ouvrage qui en est issu (2012) [1] rassemble autant les questionnements empiriques que ceux relatifs à la question théorique de la matérialité, et aux préoccupations épistémologiques portant sur les catégories d’analyse et leur historicité.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Faire de la géographie relève avant tout, en ce qui me concerne, à inscrire cette discipline dans les sciences sociales, et à pratiquer sans relâche l’interdisciplinarité. La géographie et son corpus classique sont loin d’être suffisants pour faire de notre discipline une discipline de recherche et non pas seulement une discipline d’enseignement. Cette nécessité avait été très bien abordée par les « fondateurs » de la géographie sociale dans les années 1980 (Frémont, Chevalier, Hérin, Renard). Je ne suis pas sûre que la géographie française ait avancé en ce sens comme elle aurait dû le faire, continuant peut-être à s’autoréférencer, à l’exception de quelques un.e.s des géographes pas assez nombreux.ses selon moi. J’entends encore des étudiants dire aujourd’hui que la géographie française reste « une géographie à papa ». C’est triste, alors que des avancées énormes ont été faites pour désenclaver le projet théorique de notre discipline. Mais c’est comme si les logiques du pré-carré disciplinaire l’emportaient, ce que je peux affirmer d’autant plus facilement que mon parcours interdisciplinaire m’a valu d’être perçue comme « non géographe » alors que je n’ai cessé de m’intéresser à l’espace et à la matérialité que je retrouve dans n’importe quel phénomène social.

Faire de la géographie, c’est oser le décloisonnement, pour nourrir le mieux possible le paradigme central de la matérialité dans les construits sociaux. Le débat sur l’humain et le non-humain qui est extrêmement important aujourd’hui devrait laisser entrevoir la présence majeure d’une discipline telle que la géographie car c’est elle qui possède de nombreuses clés de compréhension des manières d’associer la pensée, les représentations, le vivant et la matière. Or, rien de tel : les géographes apparaissent plus en retrait que les philosophes, anthropologues ou sociologues. Mais cette vision, je veux bien l’accepter, peut souffrir d’un biais générationnel.

Faire de la géographie, c’est non seulement décloisonner l’espace référentiel du discours géographique, mais c’est aussi élargir le plus possible les champs de questionnements. Je ne peux concevoir une pratique de recherche qui ne travaille pas simultanément les trois axes que sont le volet empirique (rechercher les adéquations entre interprétations et manifestations du monde social), le volet théorique (extraire des catégories d’analyse, mettre à l’épreuve des concepts et des paradigmes) et le volet épistémologique (interroger les catégories de recherche mises en usage ; pratiquer la réflexivité). Depuis mon entrée au CNRS en 1993, j’ai toujours structuré mes rapports d’activité autour de ces trois axes car chacun d’eux est présent dans mes recherches, pouvant aussi faire l’objet de production scientifique spécifique à chacun.

Faire de la géographie, comme de l’anthropologie ou de la sociologie, c’est aussi savoir être inventif, repousser les limites des normes admises, ne pas craindre l’adoption de postures engagées pourvu que la rigueur soit présente pour convaincre de l’analyse. C’est amener de l’éthique dans la recherche, et l’éthique aujourd’hui comme hier, demande de lever les voiles de l’aveuglement posés sur les hiérarchies sociales, sur les oppressions violentes comme sur les micro-agressions quotidiennes. C’est aussi savoir décrypter les résistances mais sans tomber dans les éloges de l’action d’acteurs souverains. C’est éviter une recherche « bling-bling ». Le film The Square (2017) est transposable à notre milieu académique. En montrant le dandisme des acteurs du monde de l’art, dotés d’une aura branchée et sympathique, il montre en même temps l’indécence de ces sphères où la toile de fond demeure l’exclusion et la grande pauvreté. C’est la même chose pour certaines composantes des sciences humaines où la notoriété et le choix d’objets attractifs passe sans doute avant l’engagement avec le monde tel qu’il est.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

La liste des auteurs qui ont compté et qui comptent encore dans mon travail serait sans doute trop longue et ne sélectionner que quelques-uns de ces auteurs serait extrêmement limitatif. Mes références sont éclectiques et je ne crains pas de puiser à la fois chez Bourdieu comme chez ses détracteurs, notamment De Certeau ou Castoriadis. L’éclectisme consiste pour moi à rechercher les zones de compatibilités entre les théories, à tisser un canevas où des théories contradictoires en viennent à se compléter. Je n’ai jamais ainsi renoncé à certains apports de Lévi-Strauss tout en étant très proche des pensées dites « poststructuralistes ».

Pour ne pas éviter de répondre à cette question, je dirai cependant qu’il m’est arrivée de penser que certains auteurs étaient demeurés irremplaçables et que je n’avais pas trouvé mieux dans toutes mes lectures pour avancer dans la compréhension du lien entre pensée et matérialité. Je pense à Paul-lévy et Ségaud pour saisir ce que peut être une anthropologie de l’espace qui devrait être interchangeable avec les composantes majeures de la géographie sociale et culturelle ; à Levi-Strauss et sa célèbre étude du village Bororo ; à Berger et Luckmann ou à Castoriadis pour comprendre la construction sociale à partir de l’extériorisation de la pensée ou de l’imaginaire au travers les opérations d’encodage de la matière ; à Lefebvre pour envisager combien la maîtrise de ces outils de la symbolisation matérielle est le lieu par excellence de l’exercice du pouvoir. J’ai maintes et maintes fois cité ces auteurs, et je continue de le faire, non pas par absence de renouvellement de mes lectures mais parce que je ne peux me passer de leur apport.

Quid des géographes ? Ce sont les plus « jeunes » qui m’ont inspirée, c’est-à-dire ceux que j’ai croisés. À part Élisée Reclus, je ne vois pas de figures « historiques » dont je pourrais dire qu’elle a procuré le sentiment d’une découverte ou d’un apprentissage du « non su », ce sentiment peut-être illusoire de comprendre quelque chose que l’on ne savait pas, qui ouvre sur le monde et qui libère, car je « crois » en une connaissance émancipatrice.

Quand je parle des plus « jeunes géographes », en rapport avec la temporalité de l’histoire de la pensée géographique, je pense à ceux de la géographie sociale, Robert Hérin, Guy Di Méo. Je pense aussi (plus jeunes encore) à Michel Lussault avec lequel je suis en accord sur les « régimes de visibilité » et à Bernard Debarbieux pour la proximité avec la géographie qui m’intéresse. Mais de connaître ces collègues dans le face-à-face empêche sûrement d’aborder leurs travaux avec cette distance quasi anoblissante que l’on confère aux œuvres d’auteurs que l’on ne rencontrera jamais. C’est du côté de la géographie anglophone que j’ai cependant trouvé des sources d’inspiration majeures, le décryptage des courants postmodernes que j’ai pu faire dans les années 1990 au travers des textes les marquants m’accompagne encore.

Toute ma trajectoire a bien-sûr été influencée par d’autres écrits tout aussi importants. La pensée antillaise est même majeure et je pense en particulier à Edouard Glissant dont la traduction des idées est complètement dépendante d’un rapport à l’espace. L’engagement des auteurs issus de la matrice coloniale est irremplaçable et je fréquente plutôt assidûment la pensée postcoloniale même si c’est pour en opérer la critique. J’ai consacré un bon nombre d’écrits à analyser les courants de pensée (cultural studies ; postmodernisme ; postcolonialisme ; archival turn ; material turn) et à décortiquer certains concepts majeurs des dernières décennies (« la communauté imaginée » d’Anderson ; la « Black Atlantic » de Paul Gilroy ; « la diaspora » de Stuart Hall ; « la créolisation » de Glissant et autres auteurs antillais).

Si l’on ajoute d’autres contributions utiles à des recherches ciblées comme celles sur la mémoire avec l’apport essentiel de Paul Ricoeur, tous ces travaux ont constitué un assez large corpus bibliographique qu’il m’est difficile de vraiment hiérarchiser tant il fonctionne comme un tissu de connexions denses à partir duquel il m’est possible d’élaborer ma démarche intellectuelle.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Je ne dirais par pour ma part que la géographie n’est pas aimée du grand public. Tout au contraire. C’est une discipline populaire qui appelle l’imaginaire du voyage, et qui se fait accessible, compréhensible par le plus grand nombre. Elle est souvent la discipline qui déclenche chez les collégiens et lycéens une grande curiosité. Elle appartient à une culture quasi « nationale » tant elle occupe de place dans nos enseignements secondaires classiques. En revanche, la géographie n’est pas aimée des autres disciplines de recherche, ou plutôt, elle est encore vue comme « mineure », surtout en France. Et c’est sans doute l’engouement populaire pour la géographie qui rend cette dernière moins légitime dans l’espace scientifique. La géographie : c’est avant tout scolaire et facilement transmissible, donc suspect au regard des autres sciences sociales.

Il me semble qu’il y a quelque chose de malheureusement exact dans cette appréhension. La géographie (les géographes) n’a pas toujours œuvré pour transformer une discipline scolaire en une science. Dans un texte, j’avais proposé de reprendre le terme de Lefebvre, « spatiologie », pour marquer enfin la différenciation entre une géographie de manuel et une géographie scientifique. C’est en effet deux choses bien différentes, sans aucune hiérarchie entre l’une et l’autre, mais qui requièrent une mobilisation intellectuelle distincte. Il ne s’agit pas de rendre la géographie impénétrable et incompréhensible comme le redoutent certains (parfois pour mieux naviguer au sein de ce milieu disciplinaire où, comme me le disait avec malice mon collègue Michel Bruneau, « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois »). Il s’agit de consolider au sein de la géographie scientifique un socle théorique qui appelle tout simplement la conceptualisation, ce travail si particulier qui consiste à déconstruire les catégories en usage pour mieux comprendre comment elles gouvernent notre monde.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Ce projet de désenclavement de la géographie m’a toujours été très cher. Je ne sais pas si j’y ai contribué mais j’ai sincèrement pensé que si quelque chose devait être fait en ce sens, il fallait commencer par le mettre d’abord soi-même en pratique de manière « frontale ». C’est pourquoi, j’ai décidé alors que je n’en avais pas institutionnellement besoin (j’étais déjà directrice de recherche) de présenter une HDR en anthropologie (2012). Le document est principalement consacré à montrer comment l’approche des sociétés antillaises et de leur violence fondatrice a été possible à partir des entre-deux disciplinaires alliant géographie et anthropologie.

Je me suis aussi imposée de publier le plus possible hors des revues géographiques pour mettre à l’épreuve des approches où l’espace (la matérialité codifiée) intervient comme le fil conducteur de l’interprétation. J’ai également effectué mon activité dans des laboratoires non géographiques (plus de 10 années en sciences politiques), encadré des thèses d’autres disciplines (anthropologie, sciences politiques). Si ce projet de désenclavement doit se révéler utile ou nécessaire, il est évident qu’il ne pourra cependant pas reposer sur des trajectoires individuelles, mais se faire collectivement en rassemblant des forces encore trop éparpillées.

 

Dans la bibliothèque de Christine Chivallon

ANDERSON B., 1996 [1983 ; 1991] L’imaginaire national – Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte (traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat).

AUGÉ M., 1987, « Qui est l’autre ? Un itinéraire anthropologique », L’Homme, 27(103), pp. 7-26.

BERGER P., LUCKMANN T., 1986 [1966], La construction sociale de la réalité, Paris, Méridien Klincksieck.

BOURDIEU P. (avec Wacquant L.), 1992, Réponses, Paris, Seuil.

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DEBARBIEUX B., 2001, « Actualités du concept de paysage » in : Staszak J. F. et alii, Géographies anglo-saxonnes. Tendances contemporaines, Paris, Belin, pp. 205-247.

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FREMONT A., CHEVALIER J., HÉRIN R., RENARD J., 1984, La géographie sociale, Paris, Masson.

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[1] Chivallon C., 2012, L’esclavage. Du souvenir à la mémoire. Contribution à une anthropologie de la Caraïbe, Paris : Karthala, 618 p.

 

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