Magali Reghezza-Zitt : « Faire de la géographie, c’est d’abord une façon de regarder le monde »

Maître de conférences HDR à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et membre du Laboratoire de géographie physique de Meudon, Magali Reghezza-Zitt revient pour nous sur son parcours, son rapport et sa manière de concevoir la géographie. L’occasion d’interroger les évolutions d’une discipline de moins en moins « disciplinée » et de plus en plus ouverte à d’autres influences scientifiques. 

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

J’ai découvert la géographie en classe préparatoire. Auparavant, j’avais eu d’excellents professeurs d’histoire mais peu de cours de géographie. J’ai eu la chance d’avoir Annette Ciattoni comme professeur en hypokhâgne puis en khâgne. Ses cours n’avaient absolument rien à voir avec ce que j’avais vu jusque-là. Il fallait réfléchir et c’était amusant. J’ai adoré le va-et-vient constant entre général et particulier. J’ai commencé à saisir le rôle des notions de base de la géographie, mais j’ai vraiment découvert la discipline dans ses cours de commentaire de cartes. Je me souviens encore du premier, sur la feuille de l’Anse-de-l’Aiguillon. Je n’avais jamais entendu parler de marais maritime (j’avais d’ailleurs compris au départ marée maritime en me demandant s’il y avait des marées autres que celles de la mer…).

À l’époque, il n’y avait ni accès à internet, encore moins à google earth ou powerpoint. S’il était donc impossible de projeter ces paysages au tableau, ce manque alimentait néanmoins tous les imaginaires. Chaque semaine, pendant deux heures, nous voyagions en France, dans des territoires qui étaient pour moi totalement exotiques. La carte restait assez hermétique mais c’était un support aux vagabondages de la pensée. Et puis un jour, dans le TGV qui me conduisait à Nice où je rentrais pour les vacances, j’ai enfin vu le paysage. Pas juste regardé, mais vu. C’était la huerta d’Avignon. Je comprenais enfin ce que j’avais sous les yeux. C’était magique. C’est comme si j’avais appris à lire : ça n’était pas un livre que je déchiffrais mais un espace dont je comprenais l’organisation et les dynamiques, dans lequel je saisissais le poids des héritages, le rôle du milieu, l’action des sociétés.

Par la suite, j’ai commencé des études d’histoire à l’ENS. Je voulais faire une cartographie de la pauvreté à Rome sous les César mais cela n’a pas convaincu mon directeur. Un peu par hasard, je me suis inscrite au stage de terrain des géographes en Bourgogne avec Hervé Théry. J’ai découvert à cette occasion la géologie du vignoble et le système productif alimentaire par la pratique. C’était passionnant et là encore, amusant. À la rentrée suivante, je me suis inscrite en DEA de géographie. Cette année-là, Fernand Verger nous a emmenés dans la baie de l’Aiguillon : la carte s’incarnait enfin. La boucle était bouclée en quelque sorte.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tournée vers eux ?

 

Je suis géographe de l’environnement. J’ai commencé par travailler sur la question des risques naturels que j’ai abordés par l’angle de la vulnérabilité. Dans ma thèse, j’ai cherché à réintégrer la dimension spatiale dans l’étude du rapport nature/sociétés en essayant de démontrer à partir du cas francilien qu’il existait une vulnérabilité spatiale, en plus d’une vulnérabilité biophysique et d’une vulnérabilité sociale. Paris était un cas limite qui me permettait de montrer que la métropolisation du territoire était à l’origine de la transformation du risque inondation en un risque systémique et transcalaire.

Par la suite, j’ai orienté mes recherches vers l’aménagement durable des territoires à risques majeurs, avec le cas de la basse-vallée du Var. Nice est un terrain que je connaissais bien : j’y suis né, j’y ai vécu jusqu’au bac, j’ai fait mon DEA sur les risques naturels dans ce territoire. Parallèlement, avec plusieurs collègues, nous avons organisé un séminaire à l’ENS sur la résilience urbaine. Un peu par hasard, j’ai été amenée à retravailler en Île-de-France avec une recherche de plus en plus « embarquée » auprès des acteurs locaux et nationaux.

La question de la résilience m’a conduite d’une part vers le domaine de la gestion de crise et du relèvement post-catastrophe, d’autre part vers les questions d’adaptation aux risques environnementaux globaux, en particulier au changement climatique. J’ai aussi eu la chance d’être sollicitée par Cynthia Ghorra-Gobin qui travaillait sur la mondialisation. Nous avons organisé deux séminaires de recherche qui m’ont permis de m’orienter vers l’environnement global. Le croisement de tout cela a conduit à mon habilitation à diriger des recherches où j’ai essayé de formaliser la planétarisation du Monde et ses conséquences politiques et idéologiques, en rattachant la question du global à celle de la complexité et de l’incertitude pour démontrer in fine les dimensions géo et biopolitiques de la résilience et l’adaptation.

Tout ça pour dire que mon champ est l’environnement que j’étudie à travers différents objets et que je mobilise des approches multiples de la géographie, allant de la géopolitique à la géographie culturelle, de la géographie sociale à la géographie économique, de la géographie urbaine à la political ecology. La géographie me permet de concilier une recherche très théorique avec une recherche-action très appliquée.

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie et de la cartographie ?

 

J’ai tendance à penser qu’on fait de la géographie un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Pour moi, faire de la géographie, c’est d’abord une façon de regarder le monde. Et de se poser des questions qui vont permettre de le voir d’une certaine manière. Un peu comme quand on regarde une partition et que soudain on entend la musique qu’il y a derrière ou qu’on regarde un tableau et qu’on comprend ce qu’il y a dedans. Être sensible à l’agencement des choses dans l’espace, à ce qui change dans cet agencement, dans les dispositifs spatiaux, se poser des questions qui font intervenir la spatialité (même si on ne l’appelle pas comme ça), en se demandant où ? pourquoi ici et pas ailleurs ? à quelle échelle?, c’est faire de la géographie. Après, il y a sans doute autant de façons de faire de la géographie que de géographes, c’est ce qui fait la richesse de la discipline et son renouvellement perpétuel.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

J’ai commencé par lire vraiment pendant la préparation à l’agrégation. Deux livres m’ont particulièrement marquée : le manuel Tropicalité de J. Demangeot et Géographies anglo-saxonnes : tendances contemporaines chez Belin. À partir de là, j’ai exploré les travaux de recherche. J’ai dévoré tout ce que je trouvais. Je me souviens par exemple d’un texte de Michel Bruneau sur les frontières en Asie ou de la thèse de Brunet sur les discontinuités. Je me souviens aussi du premier numéro des Brouillons Dupont.

Quand j’ai commencé ma thèse, j’ai bien sûr été influencée par ma directrice Yvette Veyret qui m’a fait lire de nombreux auteurs, en particulier Max Sorre et Georges Bertrand avec sa Géographie traversière. Je me suis beaucoup appuyée sur les écrits de Robert d’Ercole et ses équipes, de Patrick Pigeon ou encore Valérie November. J’ai aussi découvert les travaux des géographes américains : H. H. Barrows et G. F. White, puis ceux de J. K. Mitchell, R. Kates, I. Blaikie, S. Cutter. Durant cette période, l’un des textes qui m’a le plus marquée est celui d’Alain Dubresson et de Sylvie Jaglin sur le territoire dans Le territoire est mort ! Vive les territoires! C’est grâce à Alain Dubresson et Philippe Gervais-Lambony que ce thème du territoire est devenu l’un des fils conducteurs de ma recherche.

Par la suite, j’ai beaucoup mobilisé les écrits des gens avec qui j’ai eu la chance de travailler, notamment dans le groupe sur la résilience (Géraldine Djament, Samuel Rufat, Marie Augendre, etc.). Claude Kergomard, qui a été directeur du département de géographie de l’ENS m’a beaucoup influencé dans mon rapport à la recherche. Plus largement, les discussions que j’ai pu avoir à l’ENS avec mes collègues Romain Garcier, Jean Estebanez, Maie Gérardot, Jean-Baptiste Frétigny, Guilhem Boulay, Pauline Guinard, Pascale Nédelec ou Cynthia Ghorra-Gobin, et la lecture de leurs travaux, m’ont à la fois ouvert de nombreuses pistes de réflexions théoriques, m’ont suggéré de nouveaux objets, et ont infléchi mon rapport au terrain et fait évoluer mes méthodologies. J’ai beaucoup appris grâce à eux.

L’habilitation à diriger des recherches a aussi été pour moi un moment important car j’avais choisi deux garants, Myriam Houssay et Yann Richard, qui ne venaient pas de la géographie de l’environnement. Je leur dois beaucoup. Pour mon HDR, j’ai lu et relu les textes de J. Lévy, C. Grataloup, M. Lussault et J.-M. Besse. Enfin je m’appuie aussi beaucoup sur des historiens (Delumeau par exemple ou Boucheron et Bonneuil), des sociologues, des anthropologues, des philosophes, etc. Bref, j’ai une bibliothèque assez éclectique. Je ne regrette qu’une chose, c’est d’avoir de moins en moins de temps pour lire. En cela, le fait de participer à des jurys de thèse ou d’être membre du CNU me permet de découvrir les travaux des jeunes chercheurs et chercheuses. La préparation aux concours est aussi une façon de se « mettre en jour » et d’aller regarder dans des domaines très variés et souvent très éloignés de son champ de compétence initial.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Je ne dirais pas qu’elle est mal aimée, je dirais qu’elle est mal connue et qu’elle souffre de nombreux a priori. Je dois souvent expliquer ce que je fais mais une fois que c’est fait, les gens que je rencontre trouvent cela intéressant et cherchent à en savoir plus.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Travaillant à l’ENS, je suis amenée à rencontrer et échanger régulièrement avec les enseignants de classe préparatoire et l’inspection générale. Je crois que le lien entre secondaire et supérieur est essentiel. La force de notre discipline est qu’elle est enseignée dès le primaire. Je m’investis beaucoup dans la formation des enseignants parce qu’ils jouent un rôle clé dans la transmission des bases de la discipline et, au-delà, dans sa découverte.

Mais il faut aussi accompagner les élèves à leur entrée dans le supérieur. Avec l’aide de l’inspection générale et des collègues de CPGE, nous avons par exemple fait évoluer les épreuves du concours d’entrée à l’ENS Ulm pour essayer de maintenir l’attractivité de la géographie qui n’y est qu’optionnelle (contrairement à l’ENS-Lyon). C’est important car les étudiants de CPGE iront ensuite à l’université et alimenteront différentes formations qui ouvrent désormais non seulement à la recherche et l’enseignement mais à de nombreux métiers.

Nous avons aussi initié avec l’inspection générale et des collègues universitaires un forum des métiers de la géographie où les étudiants de CPGE peuvent rencontrer responsables de formation et anciens élèves passés par un cursus de géographie.

J’essaie également de rendre accessible la discipline par des manuels destinés aux premiers cycles ou aux étudiants préparant les cours de l’enseignement. Je pense en particulier aux étudiants venus de cursus d’histoire qui parfois n’ont jamais « fait » de géographie depuis le bac. J’ouvre mes cours à des étudiants venus de toutes les disciplines, y compris de sciences « dures ».

Parallèlement, les programmes de recherche-action me permettent de faire connaître la géographie aux acteurs du territoire qui en ont parfois une vision réductrice, même si de plus en plus de géographes sont recrutés dans les différents services avec lesquels je travaille, ce qui fait évoluer les choses et ce qui montre que les actions qui favorisent l’attractivité des formations universitaires ne sont pas inutiles.

Enfin, je pratique beaucoup la vulgarisation, qu’il s’agisse de conférences grand public, de participation à des émissions de télévision ou de radio, de réponse à des interviews. Je le fais toujours bénévolement, c’est assez chronophage et pas forcément facile mais ayant la chance d’avoir accès à un certain nombre de média, j’espère pouvoir ainsi contribuer à la connaissance de la discipline. Et puis, j’aime beaucoup la vulgarisation qui prolonge mon métier d’enseignante qui lui-même est alimenté par mes recherches.

 

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