Mathieu Avanzi : « Les mots régionaux sont les derniers remparts contre l’uniformisation, l’internationalisation du territoire »

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Dîtes-vous Typp-Ex ou Blanc(o) ? Une serpillère ou une wassingue ? Un pain au chocolat ou une chocolatine ? Malgré l’homogénéisation qu’a connue la langue française depuis plusieurs siècles, nous continuons aujourd’hui encore à utiliser des mots et des expressions « bien de chez nous ». Mathieu Avanzi, docteur en linguistique et chargé de recherche à l’université catholique de Louvain (Belgique), nous explique en quoi les parlers régionaux dessinent une géographie méconnue de la francophonie d’Europe.

 

Alors que la population française est de plus en plus mélangée, tant du fait des mobilités internes au pays que de l’arrivée de populations étrangères, comment expliquer le maintien de différences linguistiques régionales ?

 

Les raisons qui permettent d’expliquer pourquoi le français que l’on parle d’un bout à l’autre de la francophonie d’Europe n’a pas les mêmes formes, ni les mêmes sonorités, sont d’au moins trois sortes.

Si certains mots régionaux survivent, c’est parce qu’ils permettent de nommer des réalités que le français national ne permet pas de cerner de façon simple. Prenons l’exemple de l’adjectif nareux (au féminin, on parle d’une personne nareuse). Il s’emploie pour parler d’une personne qui éprouve facilement du dégoût à tout ce qui touche à la propreté de la table, mais ne connait pas d’équivalent « court » en français standard. C’est également le cas du verbe loger, notamment employé dans l’expression ça loge, qui n’a pas vraiment d’équivalent direct en français commun. Si on vous demande si « ça loge » en parlant d’une valise devant le coffre d’une voiture à moitié rempli, ça veut dire qu’on vous demande s’il y a assez de place pour que la valise entre dans le coffre. On peut multiplier les exemples à l’infini : la drache de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais et de Belgique désigne « une pluie forte et abondante » ; le verbe péguer dans le sud de la France signifie « qui colle légèrement » ; débarouler une pente en Rhône-Alpes, c’est la descendre en catastrophe (au ski par exemple).

D’autres régionalismes jouissent d’une vitalité assez forte car ils sont transmis par l’école : on pense aux formes septante et nonante, bien plus répandues sur le territoire qu’il y a un siècle, et qui ne survivent aujourd’hui qu’en Suisse et en Belgique en raison de systèmes d’éducation différents dans ces pays. On peut prendre également l’exemple des dénominations du crayon à papier, pour lequel même l’Académie accepte assez bien la variation : c’est l’école qui est sans doute responsable du maintien des formes crayon gris, crayon de bois, crayon de papier, etc.

Enfin, si certains particularismes locaux du français se maintiennent à l’heure actuelle, c’est parce qu’ils font partie intégrante de l’identité de la région où ils s’emploient, et que les gens aiment les convoquer pour rappeler qu’ils sont originaires de tel ou tel lieu, et qu’ils en sont fiers. Les commerciaux l’ont bien compris, et jouent sur ces éléments jusqu’à en faire un véritable business. Sur le web, on peut acheter un t-shirt arborant la phrase : « je suis lorrain, quand je dis vingt je dis vinte » ; dans le Sud-Ouest, ce sont les mots chocolatine et gavé qui sont souvent mis en avant sur les t-shirts ; à Lyon et dans les départements périphériques, j’ai vu un porte-clés avec l’inscription « je vais y faire » ou une bouteille de vin avec la phrase « j’y aime »… Les mots régionaux sont les derniers remparts contre l’uniformisation, l’internationalisation du territoire. Ils font partie de l’identité régionale, et les gens y tiennent ou les défendent comme s’il s’agissait d’une équipe de foot ou de rugby.

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En France, certaines régions sont-elles linguistiquement plus « conservatrices » que d’autres ?

 

Les linguistes n’ont pas encore réussi à faire l’inventaire exhaustif des particularités linguistiques de toutes les régions de France, aussi il est difficile d’évaluer quantitativement si certaines régions sont plus conservatrices que d’autres.

On peut toutefois observer que les régions dans lesquelles on parlait naguère des dialectes plus proches du français standard sur le plan linguistique (les parlers que l’on pouvait entendre dans une zone désignant grosso modo un quadrilatère englobant Amiens au nord, Rennes à l’ouest, Nancy à l’est et Bourges au sud), le français présente moins de particularités locales qu’ailleurs.

 

Le maintien de parlers régionaux est-il le propre des zones rurales ou s’exprime-t-il aussi dans les zones urbaines ?

 

Tout dépend des champs conceptuels auxquels les mots que l’on étudie appartiennent. Il est clair que tout le vocabulaire régional qui touche aux travaux agricoles, à la faune ou à la flore, est sensiblement plus connu dans les localités rurales que dans les localités urbaines. Après, il semblerait que des mots de la vie de tous les jours soient tout aussi connus à la ville qu’à la campagne : je pense par exemple à la variation qui accompagne les dénominations du sac, les dénominations du pain au chocolat, les dénominations du blanc correcteur. J’ai du mal à parler pour le reste, car la chose reste encore à étudier, et on trouve toujours des contre-exemples…

 

Sur le plan méthodologique, comment procédez-vous pour rassembler des informations sur les singularités linguistiques des régions françaises ?

 

Les cartes de l’Atlas du français de nos régions ont été établies à partir de différents sondages, auxquels plusieurs milliers d’internautes ont participé. Concrètement, on conviait les internautes à répondre à une trentaine de questions, en cochant dans une liste le/les mots qui s’applique(nt) le mieux dans leur usage pour dénommer un certain objet ou une certaine action (on peut accéder aux enquêtes en cours en cliquant ici.

Avant de répondre aux questions à proprement parler, les internautes devaient indiquer le code postal de la localité où ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse, leur âge, leur sexe, d’indiquer les éventuels facteurs ayant pu influencer leur connaissance du français régional, etc. Sur la base de ces réponses, nous avons ensuite calculé pour chaque arrondissement de France et de Belgique, ainsi que chaque district de Suisse, le pourcentage de personnes ayant indiqué utiliser telle ou telle variante. Nous avons ensuite utilisé des techniques de classification automatique en vue d’interpoler les données entre les points, de sorte que l’on obtienne une représentation graphique « lissée » et continue.

 

Vos recherches s’expriment aussi à travers l’animation régulière du blog Français de nos régions. Comment celui-ci s’articule-t-il avec vos recherches plus « académiques » ?

 

L’idée du blog français de nos régions était de mettre à disposition des participants des enquêtes une plateforme pour consulter leurs résultats. Dans les billets, on essaie de vulgariser les commentaires pour qu’ils soient accessibles aux lecteurs qui n’ont pas forcément de connaissance en linguistique ou en sciences du langage.

Nous essayons toutefois de ne pas simplifier trop les choses, et de glisser un maximum de liens vers des références externes pour les lecteurs qui voudraient aller plus loin. Somme toute, ces billets se distinguent de nos publications scientifiques de par le fait qu’ils sont moins développés, et qu’ils vont droit au but. Dans un article scientifique, il faut toujours réexpliquer en détails comment les données ont été récoltées et avec quels modèles statistiques elles ont été analysées, tout comme il est nécessaire de mentionner toutes les autres études scientifiques sur le sujet, etc.

 


Mathieu Avanzi est l’auteur de l’Atlas du français de nos régions sorti au mois d’octobre 2017 aux éditions Armand Colin :

« A priori, partout en France, mais aussi dans les régions francophones de Belgique et de Suisse, on parle une seule et même langue  : le français. Pourtant, quand on y regarde de plus près, on se rend compte que mots, prononciations et tournures peuvent énormément varier d’une région à l’autre  ! Quoi de plus déroutant pour un Alsacien en vacances à Toulouse que de devoir demander une chocolatine à la boulangerie pour obtenir ce que lui appelle un petit pain et qu’ailleurs, on nomme le plus souvent pain au chocolat  ?

Mathieu Avanzi a mené l’enquête afin de cartographier tous ces particularismes dans un Atlas du français de nos régions unique en son genre et riche de plus d’une centaine de cartes. Grâce à lui, des dizaines de mots typiquement régionaux tels que bouinerdracheschloukschlaguéeescouberamassette ou signofile n’auront plus de secrets pour vous« .

 

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