Jean-Louis Tissier : « Un géographe peut dessiner les éléments de son bassin-versant et s’identifier comme confluence »

Source : Chris Lawton

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

C’est tardivement que j’ai fait le rapport entre la géographie scolaire que j’apprenais et la curiosité qui se porte sur le monde, qu’il soit proche ou lointain. Enfant, j’ai lu Jules Verne, j’ai suivi passionnément les aventures de Tintin, ceci me distrayait, je crois, des leçons de géographie. Ma mère m’a dit récemment que je regardais l’atlas scolaire Bordas qui faisait partie des livres à acheter pour l’entrée en 6ème.

Ce qui a été plus marquant se situe après le baccalauréat. Je crois en effet que pendant tout le secondaire la géographie m’avait été enseignée par des historiens de formation, très sérieux, mais sans “flamme” géographique. Cette chaleur, je l’ai découverte en classe préparatoire à St Cloud. Notre professeur Paul Raison – le père de Jean-Pierre Raison, géographe de Madagascar et de l’Afrique – nous initiait au commentaire de carte qui figurait au concours d’entrée à l’Ecole. Cet exercice, assez critiqué aujourd’hui, était une nouveauté pour moi. Codé, presque canonique, il était en même temps un jeu, une sorte de décryptage, puisqu’il consistait à identifier des formes, pas seulement de relief, mais aussi de peuplements, rural et urbain. Et Paul Raison ajoutait à l’exercice les photos (et les cartes de J. Bertin) du bel Atlas aérien de Pierre Deffontaines qui venait de paraitre en cinq tomes chez Gallimard. Tout ceci se passe en France, bien loin de l’exotisme soit-disant attractif.

Je n’avais pas encore lu Vidal et médité sur la France comme “être géographique” mais mon “jeune” genre de vie m’avait donné une expérience duale et contrastée de la France : Paris/Province ou Ville/Campagne. Nous vivions au centre (et au ventre) de Paris, à l’angle de la rue Rambuteau et de la rue du Renard entre Halles et Marais, un quartier animé jour et nuit ! Mon école communale Saint Merri a été plus tard sacrifiée pour faire place au Centre Georges Pompidou. Dès que des vacances arrivaient, je rejoignais le versant rural de ma famille installé sur les bords de l’Yonne à Clamecy et dans les environs où mes grands oncles y tenaient de belles fermes : vaches, veaux et tracteur, le petit gris Ferguson sur lequel j’ai appris à conduire vers 13 ans. Des “côtés” (comme chez Marcel Proust) qui, je pense, m’ont moins formé qu’assez lentement composé. Mona Ozouf dans son beau témoignage d’historienne Composition française se reconnaît  une part bretonne et une part parisienne. Un géographe, sans aller chercher de quelconques racines, peut dessiner les éléments de son bassin-versant et s’identifier comme confluence, une composition d’expériences, des lieux et des paysages, auxquelles la carte donne des repères, rendez-vous tangibles et sensibles.

La part d’ego de la géo ? Chaque géographe peut faire cet examen de conscience géographique. La découverte de la géographie n’a  pas été pour moi un coup de foudre, plutôt  la reconnaissance d’un savoir qui me donnait prise sur “le monde”, sa rugosité (relief), la manière dont il est peuplé (ville-campagne), la dernière reconnaissance, et là ce fut plutôt une découverte, la biogéographie…

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

A mon entrée à St Cloud, je pouvais choisir entre histoire et géographie. Le caïman de la géographie, François Morand, biogéographe un peu baroque m’a séduit. A l’Ecole, il bénéficiait d’un petit laboratoire qui avait une antenne  à Cessières, en forêt de St Gobain dans l’Aisne, et il était chargé d’enseignement à Nanterre où les cloutiers devaient à l’époque suivre leur cursus universitaire. J’allais découvrir ce qui se cachait sous le vert des cartes, les forêts, et sous le blanc, les cultures et leurs sols.  Je dois ajouter au nom de F. Morand celui de Marcel Bournérias, qui était à l’Ecole le prof de botanique. Il avait découvert l’originalité floristique de Cessières et publié un précieux Guide des groupements végétaux du Bassin Parisien.

Mon mémoire de maîtrise  fut un travail “pionnier” autour de Cessières. Il s’agissait de suivre de semaines en saisons la vie de quelques groupements végétaux sur une année végétative : feuillaison, floraison, fructification. On appelle cette analyse la phénologie. Les Allemands en étaient férus depuis longtemps pour les arbres fruitiers, mais j’ai découvert, seul, à la bibliothèque du Museum que les forestiers belges installés à Gembloux en Ardenne avaient depuis peu développé des méthodes d’observation et de mesures, que j’ai essayé de transférer sur mes stations. Chaque semaine je prenais, en Coccinelle, la N2 direction Laon, flore en main et appareil photo en bandoulière. J’avais rendez-vous avec tourbière, pelouses sèches sous-bois et futaie, de la canneberge, des anémones, des orchidées et des grands hêtres qui portaient encore les cicatrices du mitraillage de 14-18.

Un jour, dans une clairière au fond de la forêt, une grande fleur safran ressemblant à un lys de ma grand-mère attire mon attention. Les clés de ma flore me proposent Lilium bulbiferum, mais le situent bien plus à l’est. Je mitraille – photographiquement – l’intrus, pas question de le cueillir. De retour à Saint Cloud, je le retrouve dans la magnifique flore en couleurs de Gaston Bonnier. C’est bien lui. J’informe M. Bournérias qui, sur photo, confirme et me dit que ce lys n’a pas été signalé dans le nord du Bassin parisien depuis 1850 et me demande de venir le présenter au Muséum dans une prochaine séance de la Société de Biogéographie. En rédigeant mon mémoire, je découvre que Vidal de la Blache consacre une pleine page (105) de son Tableau à une carte de ce secteur de la Forêt de Saint Gobain au sud-ouest de Laon, avec le canal de dessèchement qui draine la tourbière.

En 1972, je pensais qu’après l’agrégation obligée et le service militaire, je poursuivrais en “biogéo”. F. Morand me pousse à candidater à un poste ouvert à St Cloud au titre de l’audio-visuel sur mes aptitudes de photographe dont mon mémoire, paraît-il, attestait. Je suis recruté mais F. Morand veut orienter mon travail sur de nouvelles pistes, qui changent de mois en mois, et me dit que l’audio-visuel est une impasse. Sa tutelle me semble un peu fantasque alors que le centre audio-visuel est sollicité par le ministère pour la production de films scientifiques et expérimentaux. La cinéphilie de ma génération, et ma culture géographique naissante, dans laquelle l’image vient en bonne place, me font ajourner mes envies de biogéographie, même si j’entretiens, solitairement  (J-J. Rousseau oblige), entre Morvan et Nivernais, mes bases, et que je reste en contact avec mes collègues biogéographes de l’Ecole, notamment Paul Arnould. Car je pense aussi que la nouveauté de l’environnement doit permettre à cette spécialité de s’affirmer.

Dans l’expérience de la production audio-visuelle, ma formation est assurée par de vrais pros, en premier lieu Pierre Samson, mais se heurte aussi à quelques frustrations concernant l’impasse que des géographes font sur l’image (“Pas de paysage” m’a dit Bernard Kayser pour une réalisation sur la banlieue de Toulouse, qui grignotait visiblement les collines gasconnes).

Pour obtenir le financement d’un film par le ministère il fallait  qu’un professeur soutienne le projet. J’ai contacté Philippe Pinchemel qui accepta  de patronner ce parti-pris paysager si celui-ci croisait la notion d’organisation de l’espace. C’est ainsi que fut progressivement construite la série de films sur le paysage avec P. Pinchemel comme garant, P.Samson comme réalisateur et moi comme médiateur.

C’est par ce chantier intellectuel et technique que je me suis rapproché de P. Pinchemel. Chemin faisant, la série de films illustrait sa Face de la Terre, et moi je m’engageais dans son équipe qui travaillait sur l’histoire de la géographie. Pour cette recherche historique la bibliothèque de l’ENS de St Cloud était un atout car la géographie avait été après la Seconde Guerre mondiale une orientation des élèves et que ce fonds était riche.

C’est lors du repérage du premier film Anatomie du paysage que, roulant dans l’arrière-pays de Montpellier, et discutant sur la notion de paysage, j’évoque le nom d’un écrivain qui me paraissait particulièrement attentif au paysage, Julien Gracq. P.Pinchemel s’exclame “Ah oui, Louis Poirier!”. Cet illustre inconnu allait vite tenir une place dans mes préoccupations car P. Pinchemel me  conseilla de creuser ce point singulier.

Dans les mois suivants je rédige, corrige, reformule une lettre à Julien Gracq. Enfin, fébrile, je la poste. Trois jours après, j’ai une réponse du soi-disant ermite, m’invitant à venir chez lui parler de ce lien géographie-littérature. Nous faisons en 1977  le long entretien qu’il a introduit  en 1991 dans le tome 2 de ses œuvres complètes de la Pléiade.

 

Source : Le Courrier de l’Ouest

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

Chaque géographe à sa recette, je pense. La géographie est “science des lieux” ; la définition de Vidal est riche de ressources. On peut la décliner : d’abord la prise des lieux, leur situation, leur physionomie (paysage), leur distribution (territoire), leur nom (identification). On leur rend visite (terrain), ou/et on les met en contexte spatial par les cartes (différentes échelles). Dans le cadre des spécialités de la géographie physique ou humaine, chacune de ces “prises” oriente les interrogations, l’enquête, la documentation, et aussi le rapport aux “sciences” voisines dures ou humaines sociales.

La géographie dans sa “fabrique” doit profiter de cette mitoyenneté : géosciences, sociologie, histoire, ethnographie, philosophie aussi, mais son parti des lieux l’identifie, la signale, c’est ma conviction obstinée, têtue.

Je n’ai jamais eu d’impatience ou d’inquiétude pédagogique : mon seul objectif vis-à-vis des étudiants neufs a été de leur “faire faire” de la géographie, de leur faire prendre les lieux au sérieux, car ils sont des repères des sociétés humaines, des balises essentielles, dans les villes, les campagnes et dans cette frange vivante où les campagnes basculent vers les villes.

Pendant 25 ans, outre les films, j’ai préparé des normaliens à l’agrégation (géographes et historiens), donc mes enseignements étaient programmés de l’extérieur, en géographie humaine ou régionale. Dans cette activité un peu encyclopédique, de l’URSS à l’Argentine, des littoraux aux montagnes, j’ai  toujours essayé de faire en sorte que  cette relation aux lieux, quel que soit leur “régime”, reste comme marque de fabrique.

Quand j’ai pris un poste de professeur en université, avec un public différent de celui de l’Ecole, la prise en charge du début du cycle d’études, ce moment où on peut placer les fondamentaux d’une discipline, m’a été confiée. Souvent les chers collègues préfèrent les étudiants avancés ou confirmés. J’avais eu pendant 25 ans ma part du gâteau normalien, on m’envoyait un peu “au charbon”. La nouveauté pour moi était ce pays de mission du premier cycle: “Paysages et territoires”. Ce cours rendait tout possible pour l’initiation à la géographie. A partir de leurs expériences de leurs lieux, j’ai choisi d’accompagner ces primo-étudiants vers la géographie par la carte, le paysage  et aussi par le terrain, c’est à dire par des sorties hors les murs des amphis, dans Paris surtout, mais aussi au bout du RER.

Il y  a dans le cursus géographique ces moments où, comme au cinéma , on fait des extérieurs-jour. On établit ensemble sur le terrain, rural ou urbain, un repérage, une confrontation du savoir acquis ou prochain avec le “monde”. Ce monde, ce sont les lieux habités, les paysages, les formes, les couleurs, les odeurs et même les saveurs. Ensemble, ce sont les enseignants et les enseignés sur le même plan, celui de la terre, sans estrade pour les premiers, sans gradins d’amphi pour les seconds. L’enseignant qui a une, ou quelques visites d’avance,  signale, explique, trie dans le foisonnement du monde et pointe ce qui  est à voir, à comprendre, à retenir.

Ce moment du terrain est parfois plus théorisé que pratiqué, et brandi de manière péremptoire comme une sorte  de geste propre à notre discipline. Ethnographes, sociologues, urbanistes, agronomes le pratiquent aussi, mais nous avons tous des attentions plus particulières : les nôtres sont sans doute plus attachées aux lieux et à ce qu’ils réalisent en composition dans l’espace.

J’ai eu la chance de travailler sur les carnets de terrain de Vidal de la Blache, d’accéder à cette boîte noire de la géographie naissante. Tous terrains : en France, en Europe et même aux Etats-Unis. Ces  calepins de type Moleskine recèlent une multitude de notations, accompagnées de schémas (coupe, plan, vue cavalière), de références bibliographiques ou cartographiques. On est dans la méthode empirique peu différente de la nôtre. Certes, Vidal était “pré-kodak”, il ne pratiquait pas l’appareil photographique, mais, quand il disposait de photos prises par d’autres, il les incorporait à ses cours ou ses textes.

D’ailleurs, dans l’apprentissage du terrain, il y a celui de la pratique de la photo qui a été bouleversée par le numérique. Avant cette étape on ne mitraillait pas, on tenait compte du coût de chaque déclic, on repérait, on cadrait, on variait l’échelle de l’image. La libération du numérique est relative et réelle. J’ai assuré, de la licence au doctorat, un enseignement de la pratique de la photo finalisée pour la géographie. Ce que les iconographes ont appelé “le style documentaire” a une variante en géographie : on l’identifie dès les élèves de Vidal, certains grands photographes sont parfois géographes, ces héritages à la fois techniques et culturels sont riches et à  actualiser selon les métamorphoses du monde et l’évolution de la géographie.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Le géographe contemporain dont j’ai été le plus proche est Philippe Pinchemel. Je l’ai connu en 1976 et jusqu’à son décès en 2008 nous avons  mené la production de films, des travaux divers en histoire de la géographie. P. Pinchemel, je l’ai écrit ailleurs avec Marie-Claire Robic, avait une ouverture très large. De géographe morphologue à l’origine, il s’était tourné après sa thèse vers la géographie urbaine, avait établi dans le Nord des relations avec les “acteurs” régionaux et, à ce titre, avait été précocement en contact avec les géographes anglo-saxons. Je pense qu’il avait “diagonalisé” sa géographie, de la géographie physique à la géographie humaine. Avec lui, les échanges étaient toujours  faciles et féconds. A la fois il conseillait des lectures de textes, livres ou articles, qui l’avaient marqué et qui ont constitué des balises de ma géographie et, très attentif aux mutations des territoires, il dégageait dans la conversation la signification géographique d’un projet, d’un chantier, les événements géographiques à petite ou grande échelle.

Evidemment j’ai travaillé et je travaille encore avec Marie-Claire Robic en histoire de la géographie. Nous avons une sorte d’esprit pinchemélien. M.-C. Robic est vraiment par sa culture, son  allant et sa rigueur éditoriale, le maître d’oeuvre de nos publications collectives.

Par la biogéographie, j’ai lu et fait connaissance de Georges Bertrand. A chaque rencontre à Toulouse ou à Paris, je mesure l’ampleur de son travail empirique et théorique. En 1986, le centre audio-visuel s’orientait vers la production vidéo, j’ai alors rencontré Fernand Verger pour un projet de production initiant à la télédétection dont son laboratoire à Ulm était pionnier. Cette nouvelle iconographie au service de la géographie me paraissait à la fois passionnante et intimidante pour le géographe littéraire que j’étais. F. Verger m’a initié au travers de la production d’un vidéogramme pédagogique Pixels et Paysages. Pour sa réalisation, l’engagement de F. Verger a été total : la vidéo non-numérique de l’époque était dévoreuse de temps, ce qui ne l’a pas empêché de suivre et contrôler toutes les étapes du travail, jusqu’à s’engager dans la diffusion des versions française, anglaise et espagnole. Quand j’ai siégé au CNU, j’ai pu mesurer la contribution de cette nouvelle imagerie dans la recherche géographique française sur des terrains très variés, rural, urbain, européen et “suds”. Elle ouvre de nouveaux champs de recherches sur des évolutions du fait du renouvellement rapide des données, sur des bilans environnementaux, à partir des états de surfaces. Comme en témoignent les images satellitaires que P. Pinchemel a associées dans un cahier spécial à son traité La face de la Terre, elle permet d’actualiser des interrogations anciennes et permanentes de la géographie.

Avec Marie-Claire Robic, nous avons rencontré en 1992 une figure éminente, centrale et décalée de la géographie française de la seconde moitié du XXème siècle, Jean Gottmann. Nous l’avons filmé pendant deux jours entiers à Oxford, à son domicile, à la School of Geography, ainsi qu’au Harford Collège qui était le sien. L’itinéraire transatlantique de J. Gottmann est à la fois dû aux événements de la guerre qui l’ont obligé à l’exil, mais aussi à l’ampleur de ses réflexions et de ses engagements dans l’aménagement. Dans son âge avancé, J.Gottmann gardait une clairvoyance et une capacité de séduction proprement intellectuelle, conservant son attachement à la géographie qui l’avait formé (et notamment à A. Demangeon), et son agilité pour penser la mondialisation du monde où la Megalopolis avait été pionnière. J’ai à plusieurs reprises présenté ce témoignage filmé à des étudiants avancés de M2 et à des doctorants qui eux aussi ont reconnu la hauteur de vue d’un intellectuel dont ils avaient croisé le nom dans une bibliographie sans deviner sa stature.

Dans une conversation off-the-record avec J. Gotmann, j’évoque J. Gracq, Gottmann sourit et va chercher un dossier dont il sort une photographie, celle de l’excursion des normaliens à Boulogne en 1933 sous la direction de Demangeon. Au revers des noms manuscrits qui sont devenus des personnalités, Gottmann est en retrait mais au centre, souriant et cigarette à la lèvre, “L. Poirier” et partant de ce nom une flèche vers un autre nom “Julien Gracq”. La photo et sa légende fixaient un moment où les géographes et la géographie étaient une composante d’un milieu intellectuel en mutation. Gracq a reconnu ce que Poirier avait éprouvé comme un bon choix, celui d’une ouverture,  ménageant des passerelles vers d’autres horizons et, pour lui, celui de l’écriture.

Toutes les personnalités précédemment citées sont ou ont été des contemporains essentiels. Parmi les figures de référence dont les travaux m’ont marqué au titre de l’histoire de la géographie, je dois mentionner Max. Sorre. Philippe Pinchemel était reconnaissant à Max. Sorre d’avoir pratiqué une géographie compréhensive et sur certains point pionnière. J’ai découvert Max. Sorre par la biogéographie ; sa thèse sur Les Pyrénées méditerranéennes (1913) abordait la question des relations climat-végétation et cultures. P. Pinchemel m’avait fait lire, quand nous travaillions aux films, un article de Sorre qui proposait une classification des paysages sur des critères non seulement physiques mais aussi humains ou d’humanisation. Quand, avec Marie-Claire Robic, nous avons travaillé sur la question de l’environnement comme héritière de celle du milieu géographique, j’ai lu de manière approfondie ses Fondements biologiques de la géographie humaine (1943) dans lesquels il propose la notion de mésologie pour intégrer l’analyse et les interactions qui sont propres aux milieux. Dans cet ouvrage – et dans ceux qui allaient suivre sur les fondements techniques de la géographie humaine – le travail de M. Sorre est celui d’un géographe veilleur sur le champ des sciences biologiques, mais aussi des techniques : son horizon est la transformation de l’oikoumène dans la seconde moitié du XXème siècle.

Ses bibliographies attestent de l’ampleur de ses lectures. Il y a un an, devant siéger dans un jury de thèse portant sur les techniques spatiales et la géographie, je me tourne vers Sorre et et son dernier ouvrage L’Homme sur la Terre signé “Automne 1961” où il y évoque à propos du récent vol de Gagarine (12 avril 1961) l’élargissement de l’oikoumène dans la troisième dimension. Tous ses ouvrages sont dédiés à Vidal de la Blache, dont il fut proche après sa grave blessure de 1915, et il savait que s’il y avait une leçon vidalienne à retenir, elle était le souci de l’attention aux mutations du monde.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Le grand public qui a un souvenir “diffus” de la géographie scolaire peut-il vraiment l’aimer ? Toutefois, si on lui montre ce que les géographes peuvent apporter à la compréhension du monde, elle peut devenir un recours utile voire “aimable”. L’émission Le dessous des cartes a été un moyen, indirect, pour exposer certains problèmes géopolitiques en termes géographiques, de territoires, d’échelles. Les conseils de lectures qui la concluent sortent les travaux des géographes du cercle universitaire étroit. Quand des géographes sont invités à titre d’experts sur des plateaux de télévision ou dans des studios radiophoniques, leurs contributions me paraissent souvent positives. A titre d’exemple, mon ami Michel Sivignon est un excellent éclaireur des questions balkaniques.

Hors média, car cette situation existe aussi, la participation live, comme géographe, à des manifestations est une démarche “proactive”. Chaque géographe a son tempérament, sa spécialité et ses préférences. On communique mieux par ces dernières. Les miennes passent par le paysage, le rapport géographie-littérature et, autant que faire se peut, par une pratique de terrain : la rue, le chemin, la visite, la promenade multiplient non seulement les prises de paroles, mais aussi les échanges et les digressions. Cartes ou plans sont en mains pour ce jeu de pistes, ce parti pris des lieux. Je l’ai fait dans Paris, dans sa banlieue, en divers lieux de Bourgogne, sur les bords de la Loire, à Barcelone, à Turin…

Si le géographe ne peut être un guide permanent sur le terrain, il peut inciter les personnes intéressées à se téléporter sur des sites tels Géoportail ou Google Earth. Ces ressources  numériques sont quasi infinies, et les diverses fonctions proposées permettent d’actualiser notre attention à l’écouméne. S’il est vrai que le géographe détient par sa formation et son expérience des clés nombreuses de ce trousseau, il peut et doit choisir celles qui sont les plus pertinentes pour des terriens curieux : formes, couleurs, réseaux. Il y a trois ans j’ai  écrit pour dium la revue dirigée par Régis Debray un article sur l’écoumène à l’âge numérique, moment totalement nouveau, où les sociétes qui construisent (ou détruisent l’écoumène) ont à leur disposition comme dans un miroir leurs figurations proprement “géographiques” sur la terre. Je sais que chaque matin ou presque Philippe Pinchemel posait quelques minutes un regard sur ces images des cinq continents ou des océans. Il est rare que je passe trois jours sans avoir recours, en lisant la presse ou de la littérature, à ces images, pour reconnaître, méditer ou rêver. Ce rite domestique est sans doute une manière de ranimer la flamme géographique!

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction  en tant que géographe?

 

Je n’ai jamais ressenti cette démarche comme un effort ni un devoir. Par ailleurs il y a une tradition dans la géographie française de cette relation au “grand public” en dehors des situations scolaire et universitaire. On peut évoquer Pierre Deffontaines, son Petit guide du voyageur actif, ses responsabilités éditoriales chez Gallimard.

Evidemment, le contexte de la relation a changé. Les médias à images ont supplanté le texte du livre. Arte a produit et diffusé il y a plus d’une dizaine d’années Paysages, longue série dirigée par Loïc Portron. Lors d’une séance de présentation au FIG de St Dié, L. Portron dit avoir été inspiré par notre série, P. Pinchemel et moi-même étions dans la salle, nous avons pris part à la discussion. Nos graines avaient levé dans les médias, ce qui était une satisfaction, mais ces mêmes médias n’avaient pas sollicité les semeurs, ce qui restait un peu frustrant.

Julien Gracq avait une parole vive bien qu’assez rare, mais quand France Culture a découvert les éléments sonores de l’entretien sur la géographie, j’ai été invité à plusieurs reprises pour en parler. Je savais les premières fois que Gracq serait à l’écoute, ce qui était intimidant, mais un message amical suivait, mon oral noté par le professeur Poirier était positif…

Une série matinale de France Inter “Profession….” m’a permis, une semaine durant, à petite dose, d’esquisser un voyage d’études dans l’Albanie d’Enver Hodja, le comble de l’exotisme à portée de charter.
Quand je suis sollicité par la presse je réponds à la demande même si je sais que les délais sont courts et le nombre de signes congru. Je me console en multipliant le nombre de signes (de 4000 à 8000) par le tirage pour Libération – plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires sans compter désormais sa formule numérique. La Quinzaine littéraire devenue En attendant Nadeau m’a demandé des comptes-rendus de livres ayant une dimension géographique.

L’an dernier pour un “beau livre” de photos aériennes, les éditions de La Martinière m’ont demandé d’accompagner de textes les images d’Hervé Tardy prises en autogire. Cette expérience fut conviviale et l’ouvrage France, un voyage a trouvé un public, près de 6000 exemplaires ayant trouvé preneur.

Pour conclure cet autoportrait, qui comporte une part de credo, je reconnais mon éclectisme, qui est lié à mon esprit, mais aussi aux opportunités institutionnelles qui m’ont été offertes. Je ne pense pas que la géographie soit une science de synthèse comme on l’a souvent soutenu. Il y a des champs scientifiques spécialisés que des géographes ouvrent et cultivent. Je crois plutôt à la diagonalité de la géographie, de la nature à la culture. Diagonalité un peu folle sans doute, mais qui est tendue de lieux en lieux, que les géographes parcourent dans leurs voyages et leur cursus, et par laquelle ils peuvent dialoguer avec les habitants concernés par la Terre, ses états, ses humeurs et ses dynamiques.

 

Exemple de diagonale intempestive sinon folle:

Deux amis historiens, mais très géographes en ce printemps 2014  me guident à Jérusalem et dans ses alentours. Sortis de la “ville épileptique” (cf. Gracq) nous allons à Tibériade et de là nous montons sur le Golan  prendre l’air. Là-haut, grands espaces de pâturages fleuris, des vaches rousses, le vent glisse sur cet altiplano pastoral, au bord de la route affleure le  basalte. Un réflexe de géographe hexagonal m’échappe “ On se croirait en Aubrac…”  Quelques instants après, un lourd démenti sort des pâturages, un troupeau d’acier, six chars Merkava (64 t) nous coupent la route, il est difficile à la géographie de refuser une priorité à l’histoire. Conclusion: le GR 65 qui traverse l’Aubrac est une draille vraiment pacifique.  

 

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