Jérémy Révillon : « Au Rwanda, les progrès réalisés ont été impressionnants »

Kigali City Masterplan Source : archiDATUM

Singulier destin que celui du Rwanda. Ravagé par la guerre civile et le génocide au milieu des années 1990, le pays est devenu, vingt ans plus tard, le bon élève de l’Afrique en matière de développement. Le géographe Jérémy Révillon, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM), nous explique comment le Rwanda a mené sa reconstruction et les défis qu’il lui reste à relever. 

 

Depuis plusieurs semaines, articles et reportages se multiplient sur le « miracle économique rwandais », certains désignant même le Rwanda comme la « Silicon Valley de l’Afrique ». Derrière ces expressions grandiloquentes, sur quoi repose le développement actuel du pays ?

 

Même si l’expression de « Silicon Valley de l’Afrique » semble très éloignée de la situation actuelle, il faut reconnaître que le Rwanda a choisi, au niveau politique, d’encourager de toutes les façons possibles l’investissement dans les technologies de l’information et de la communication. L’esprit pro-entreprise y est très remarqué dans les classements internationaux (notamment Doing Business, qui classe le pays 56ème au niveau international et surtout second au niveau africain en 2016). Au niveau des nouvelles technologies, une base de drone a ouvert à la fin de l’année dernière afin de permettre des livraisons médicales. Néanmoins, si l’on observe de plus près les statistiques, il ne faut pas oublier que l’agriculture demeure un secteur de poids, et son développement touche la plus grande majorité de la population.

 

Comment, en une vingtaine d’années, le Rwanda est-il passé du statut de pays ravagé par la guerre civile à celui de puissance africaine émergente ?

 

La reconstruction rwandaise doit beaucoup au pouvoir politique, le président Paul Kagame en tête. Le lancement du programme « vision 2020 » a permis d’établir des objectifs que le pays s’efforce d’atteindre depuis les années 2000. Que ce soit en matière de santé ou d’éducation, les progrès réalisés ont été impressionnants. Le pays a également bénéficié du sentiment de culpabilité de la communauté internationale : les bailleurs de fonds n’ont pas hésité à financer en grande partie le budget national (les aides en représentaient plus de la moitié du total jusqu’au milieu de la décennie 2010). Le cours élevé des matières premières au cours de la dernière décennie (notamment le café et les minerais) a permis de doper l’exportation. Les guerres congolaises ont également été une source d’enrichissement pour le Rwanda. Enfin, le pays s’efforce depuis deux décennies d’être un modèle en matière de lutte contre la corruption : c’est peut-être là l’une des principales clefs du succès de sa reconstruction.

 

Sur le terrain et notamment dans la capitale Kigali, comment se manifeste concrètement ce développement ?

 

Les choses diffèrent beaucoup entre Kigali et le reste du pays. La capitale rwandaise surprend par sa skyline naissante, ses routes principales parfaitement goudronnées et peu embouteillées, sa propreté et sa sécurité. Cette situation détonne lorsqu’on la compare avec la majorité des capitales africaines. La municipalité n’hésite d’ailleurs pas à faire quelques « coups » de communication : une partie de la ville sans voiture une fois par mois, l’accès wifi disponible pour tous dans le centre de Kigali et dans les bus (4G), etc. Cependant, cette modernisation s’est faite à marche forcée, notamment via un plan d’urbanisation de la capitale excluant une partie de sa population modeste de l’hyper-centre. Plus on s’éloigne de la capitale, plus les manifestations du développement se restreignent. Les campagnes rwandaises restent très éloignées des caractéristiques de Kigali : la société y reste profondément agricole et le développement économique limité.

 

Vos travaux portent notamment sur l’intégration du Rwanda à la Communauté d’Afrique de l’Est. Quel rôle cette entrée a-t-elle joué dans le développement du pays ?

 

Cette entrée a été essentielle puisqu’elle permet au pays d’être en relation constante, et de manière institutionnelle, avec les voisins dont il dépend. Le Rwanda a une grande problématique de développement : c’est un pays enclavé. La quasi-totalité de ses importations et exportations passe par ses voisins est-africains, via le corridor nord (Kenya-Ouganda) et le corridor centre (Burundi-Tanzanie). L’entrée au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est a permis à son gouvernement de disposer d’un levier important dans les négociations d’infrastructures : l’objectif essentiel étant de relier de manière plus efficace Kigali aux ports de l’Océan Indien. Les résultats dans ce domaine sont probants, notamment concernant la diminution des temps et des coûts de transports.

 

Le développement actuel du Rwanda est aussi incarné par un homme, le président Paul Kagame, triomphalement réélu lors des dernières élections du mois d’août 2017, mais accusé par ses opposants de diriger le pays d’une main de fer. Selon vous, dans un tel contexte, le développement du pays peut-il réellement se pérenniser ?

 

Le travail de prédiction n’est jamais aisé. Il apparaît évident que la succession de Paul Kagame sera difficile, au vu du crédit dont il dispose dans une large partie de la population… et auprès des bailleurs de fond. L’absence d’une opposition mais également de successeur désigné au sein du parti présidentiel peut être une source d’instabilité, difficilement compatible avec un développement pérenne. Son mandat doit s’achever en 2024 et il faudra déjà observer si, d’ici là, le « miracle rwandais » se maintient.

 

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