Rendez-nous les trains de plaisir ! (Le Figaro)

En ces temps de vacances, Jean-Robert Pitte, président de la Société de Géographie et Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, rappelle dans une tribune du Figaro (04/08/2017) l’importance du train dans l’imaginaire français. Il salue la prouesse technologique que représente le TGV mais confesse sa nostalgie du tortillard d’antan.

 

Vive le TGV – quand il roule… – qui nous conduit d’une ville à l’autre à la vitesse de l’éclair et qui, avec l’avion, a rétréci notre espace vital ! La distance et la durée des transports ont longtemps constitué de tels obstacles aux déplacements des hommes, à leur connaissance mutuelle, à l’échange de biens matériels, de connaissances, d’idées qu’on ne saurait éprouver la moindre nostalgie pour l’immobilité et la viscosité des jours anciens qui n’étaient en rien « le bon vieux temps ».

Utiliser au mieux notre « Terre des hommes », c’est pouvoir la parcourir librement en tous sens et la comprendre avec la plus grande transparence possible. Nos ancêtres en ont rêvé, nous avons la faculté de le vivre désormais au quotidien. C’est pour cela que la géographie fut si palpitante pour les générations d’écoliers de la Troisième République, qu’elle a fait l’objet d’innombrables et belles publications de vulgarisation et qu’elle a aujourd’hui besoin de renouveler sa puissance d’évocation des ailleurs. C’est parce qu’ils avaient conscience du désir de voyage de leurs contemporains que des écrivains comme Jules Verne ont su passionner des générations de lecteurs en leur permettant de voyager en imagination par tous moyens de transports parmi lesquels le train occupait une place privilégiée. Les épisodes les plus haletants du Tour du monde en quatre-vingt jours sont la traversée de l’Inde de Bombay à Calcutta en trois jours, suivie de celle des États-Unis de San Francisco à New York en sept jours, via le chemin de fer de la Pacific Railroad inauguré en 1869, tout juste quatre ans avant la parution du roman. Le train a inspiré à l’envi des écrivains (Émile Zola, Agatha Christie, Graham Green, Blaise Cendrars, jusqu’à Dominique Fernandez avec sa traversée de la Russie en transsibérien), des peintres (Claude Monet ne se lassa jamais du thème), des musiciens (Arthur Honegger, par exemple), des cinéastes (les frères Lumière et leur célèbre arrivée d’un train en gare de La Ciotat en 1895, Abel Gance et sa Roue , les grands westerns) et bien d’autres artistes. Jusqu’à l’instauration des congés payés, les trains étaient surtout utilisés par la bourgeoisie pour ses affaires ou ses loisirs ; les gens de peu l’empruntaient rarement, en 3e classe et dans d’exceptionnelles occasions. Ils en éprouvaient à chaque fois un petit pincement au cœur, surtout lorsque passaient devant eux les fumantes et sifflantes locomotives.

Le fulgurant TGV roule désormais sur une dizaine de grands axes. Il modèle la géographie de notre pays, ce que lui reprochent les habitants de la France profonde, mais il en est aussi le produit. Il est trop facile de l’accuser d’avoir favorisé la concentration des Français dans les grandes métropoles et les grandes vallées, car cette réalité lui est bien antérieure ! Le contraste entre quelques espaces archipleins et des immensités vides prend racine sous les Bourbons qui ont voulu attirer à Paris et en Île-de-France l’élite noble et ecclésiastique du pays afin de la dissuader de comploter. Ensuite, est venue la révolution industrielle qui a multiplié les emplois autour des ressources énergétiques ou minérales et des foyers de main d’œuvre, puis celle des services qui se sont de préférence fixés dans les grandes villes, ont contribué à les enfler à mesure qu’ils se multipliaient et qu’ils devenaient presque les uniques activités pourvoyeuses d’emplois. Seule une telle configuration autorisait le TGV. Ce qu’il faut regretter, c’est que l’on n’ait jamais réellement songé à rendre possible et aussi aisée qu’en ville la vie à la campagne. Notre pays souffre d’un persistant déficit de politique d’aménagement du milieu rural et si les régions voient leurs ressources diminuer, ce n’est pas la SNCF qui maintiendra le réseau des petites lignes sans lesquelles bien des espaces mourront, désertés par l’agriculture, la foresterie, l’artisanat, le tourisme. Les militants de la nouvelle religion verte l’ont déjà anticipé en encourageant le retour du loup, de l’ours, voire de la vipère qui vont s’y multiplier à l’envi.

Le prodige de technologie qu’est le TGV nous facilite l’exercice du negotium. Il nous permet aussi d’arriver plus vite sur les lieux de nos vacances, voire de passer des week-ends à 800 km de chez soi. Cependant, il nous prive d’une belle variété d’otium, celui du train à petite vitesse, celui du voyage insouciant, des heures passées à ne rien faire d’autre que de contempler les paysages traversés, de compter les vaches et les moutons, les viaducs et les tunnels. Et puis, lorsque l’on se lasse du paysage, ce qui peut arriver si l’on n’a pas la fibre géographique, on prend le temps de lire. Comme le dit Bernard Pivot : « Le TGV, trop rapide, est un mauvais coup porté au livre ». Nos compatriotes sont si conscients de la perte subie qu’ils raffolent des nouveaux trains de plaisir. Les premiers dataient des années 1850 et menaient les Parisiens privilégiés vers Dieppe pour passer un dimanche au bord de la mer. Aujourd’hui, c’est une soixantaine de petites lignes, souvent de montagne, naguère désaffectées, où circulent des trains mus à la vapeur ou au diesel et où s’entassent des familles ravies de retrouver le temps de voir, le temps de vivre et le contact charnel avec des territoires d’au milieu de nulle part.

Jean-Robert Pitte, Président de la Société de Géographie

Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques

 

 

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