Du tourisme médical à une géographie des interactions entre tourisme et santé

©Sébastien Fleuret

 

D’après le ministère de l’environnement français, l’industrie du tourisme représente 9% du PIB mondial et 6,5% du PIB français (2012), créant en France quelques 900 000 emplois directs. C’est donc un élément majeur de développement économique qui, de surcroît, est fortement territorialisé avec des zones de concentration d’activité où s’observent des effets directs et indirects du tourisme (par les flux engendrés –humains, économiques, de transport,  par les infrastructures développées et par tout un ensemble de pressions exercées sur l’environnement aussi bien physique que social). De ce fait, l’idée d’un développement touristique durable fait son chemin. Or il est une composante de la durabilité du développement économique par le tourisme qui n’est jamais abordée : la santé. Elle n’apparaît nulle part,  à l’exception notable du « tourisme de médical », ou alors en filigrane derrière certaines préoccupations environnementales ou liées au bien-être des populations

La relation tourisme et santé est ancienne (le tourisme est né avec l’avènement des bains, spas et plus largement du thermalisme), forte et multiforme même si toutes ses facettes ne sont pas perçues avec la même acuité par les acteurs de terrain.

La première forme de relation entre tourisme et santé, la plus connue et étudiée, est le tourisme médical cité plus haut. Celui-ci repose sur une mobilité motivée par le recours à un service de soin médical ou chirurgical, doublé d’un séjour hôtelier durant la convalescence et éventuellement pour les proches accompagnants. Jusqu’à récemment, le « tourisme médical » consistait surtout en une mobilité de mieux-être. Les soins consommés étaient essentiellement des soins préventifs ou alors des soins curatifs mais qui concernaient le plus souvent des morbidités relativement bénignes. Depuis les années 1980, ce qu’on a pris l’habitude d’appeler de plus en plus improprement « tourisme médical » s’oriente vers des soins diversifiés et concerne des pathologies lourdes qui nécessitent des soins sophistiqués et extrêmement techniques. Si dans un premier temps, le domaine médical le plus concerné était la chirurgie esthétique, depuis quelques années, le « tourisme médical » concerne tout type de maladie, pouvant allait de l’anomalie cardiaque à la greffe d’organes. (Chasles, 2011). Le nombre de touristes médicaux est estimé autour de 16 millions d’individus par an à l’échelle mondiale, pour un chiffre d’affaire dépassant mes 60 milliards de dollars et des aires géographiques qui captent une part importante de ce marché (Amérique latine, Europe de l’Est, Inde, Asie du Sud-Est). Cette forme de tourisme de santé a fait l’objet d’études axées sur les motivations des touristes médicaux (Connell, 2006) mais peu ont porté sur l’impact du tourisme médical sur les territoires et les populations. Or le développement du tourisme médical a des impacts potentiellement forts. Sur le corps médical premièrement : qu’advient-il quand les médecins formés (et autres professions de santé) ont plus intérêt à un exercice lucratif auprès des touristes qu’à œuvrer dans leurs systèmes locaux de santé ? Qu’advient-il plus largement de la santé des populations dans les lieux touristiques quand l’offre de soins est plus structurée pour le tourisme que pour les autochtones ?

Le développement engendré par l’activité touristique peut pourtant bénéficier à la santé des populations locales par des effets directs (création d’infrastructures par exemple) ou indirects (effets d’entraînement, de mise à niveau de normes sanitaires par exemple). Mais inversement, des déséquilibres peuvent apparaître. Le tourisme génère tout un ensemble de métiers précaires dans des conditions de travail difficiles, sans couverture sociale et la médecine du travail n’est pas une spécialité très développée dans les grandes régions réceptrices de flux touristiques. Or on y observe des problématiques inquiétantes comme des taux d’alcoolisme et de suicide particulièrement élevés parmi les travailleurs précaires du tourisme.

La confrontation brutale de populations ayant des niveaux de vie très inégaux (notamment dans les cas de tourisme international où la destination appartient à une aire économique et culturelle très différente) est également génératrice de déséquilibres, de pression foncière, pression environnementale, pression démographique, pollution, risques sanitaires (ex. VIH Sida).

Pourtant la santé peut constituer un levier intéressant dans une logique de développement touristique et il est instructif, par exemple, d’examiner la façon dont les promoteurs du développement touristique s’appuient sur des éléments déterminants de la santé et du bien-être des populations pour faire de la santé un élément d’attractivité touristique (que ce soit à travers l’environnement –air, eaux, l’alimentation ou diverses activités dites « saines »).  Le marketing territorial mobilise de plus en plus la santé pour accroître l’attractivité de certains territoires. Certains  (Bell & al. 2015) vont même jusqu’à « labelliser » les territoires pour certifier leurs bienfaits. Hôtels, excursions, services, se dotent de certifications en lien avec la sécurité sanitaire ou  l’accessibilité par exemple. Ceci se révèle un atout pour séduire une clientèle de  retraités cherchant à se rassurer. Un autre levier de développement économique et touristique consiste à s’appuyer sur l’image positive de soins traditionnels (ex. massages à Bali, Médecine Maya au Mexique, Hammam au Maghreb, …)

En résumé, à l’heure actuelle les  travaux sur la relation tourisme et santé sont partiels et aucune étude n’a, à ce jour, proposé une vision globale et complète agrégeant l’ensemble approches évoquées ci-dessus et auxquelles il faudrait adjoindre d’autres questions  posées non plus dans les zones touristiques, mais dans les pays de départ. Par exemple, le tourisme médical n’est-il pas en train de générer une véritable délocalisation du soin quand on voit aux USA des assurances santé proposer des packages pour lesquels un partie des soins accessibles ne se situe pas aux Etats Unis, mais au Mexique ? D’une façon générale, il est nécessaire de caractériser l’impensé santé dans le développement touristique et ce, au-delà de l’intérêt scientifique intrinsèque, afin d’éclairer la prise de décision dans les choix de développement local et régional d’une part et mieux penser les systèmes de santé dans un monde globalisé d’autre part.

 

Sébastien Fleuret

Directeur de recherches CNRS

UMR ESO, Université d’Angers


Références

Chasles V., « Se déplacer pour se faire soigner : une mobilité en expansion généralement appelée tourisme médical », Géoconfluences, février 2011

Connell J., «Medical tourism: sea, sun, sand and … surgery », Tourism Management, n° 27, 2006

Bell D., Holliday R. Ormond M. & Mainil T.(Eds), «Special issue section Transnational Healthcare: cross-border perspectives Social Science and Medicine» ; Lunt N., Henefeld J., Horsfalln D., 2015, Medical Tourism and Patient Mobility, Edward Edgar Handbook, , 2006

 

Pour aller plus loin sur la géographie de la santé, retrouvez dernier numéro de notre revue La Géographie : Médecine, médecines.

 

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