Vermeer, peintre géographe

 

Vermeer au Louvre. Le seul artiste de l’histoire qui ait peint un géographe. Un bourgeois en robe de chambre de soie en train de travailler sur une carte avec un compas. Sans doute le même personnage qui tient le rôle d’un astronome dans une toile de 1668 appartenant au musée du Louvre. Les deux seules toiles où Jan Vermeer peint des hommes, probablement dans la même pièce éclairée par de grandes fenêtres, avec une armoire, un globe, une carte au mur.

Marchands mondialisés, les Hollandais, fils des marranes ibériques et des calvinistes d’origine suisse, sont déjà, au troisième tiers du XVIIe siècle, « embarrassés de richesses » pour reprendre l’expression de S. Schama. Leurs ports où Rembrandt aimait peindre des portraits stockent la cardamome de Java, le café de Moka, les porcelaines Ming de Chine, les tapis turcs. On ne rapporte pas de tels trésors sans une parfaite connaissance de la géographie marine, des peuples rencontrés rapidement qui tiennent lieu de fournisseurs d’ébène, de tissus, de métaux précieux négociés par la prestigieuse Compagnie des Indes. L’injure serait de croire les Hollandais  que furent Jan Vermeer, Gerard Dou, Frans Mieris l’ancien ou Jan Steen, fascinés par l’or. Il n’y en a pas hors de celui que pèse une jeune fille. Sur les toiles, on se contentera de ce qu’on ne peut pas entendre : des concerts de musique au virginal ou au luth ou des perroquets (forcément) silencieux. Ne rien voir avec la dentellière et la laitière toutes à leur ouvrage. Ne rien pouvoir lire des lettres (d’amour ?). Seules parlent les cartes de géographie, celle de Berckenrode (1620) reproduite deux fois, figurant les Provinces unies et leur territoire en construction entre Saint-Empire germanique à l’est et cordon dunaire à l’ouest.

Les cartes commencent à passionner le public qui découvre les atlas de Mercator. Gerard Dou a peint avant Vermeer plusieurs astronomes déchiffrant des globes, des cartes marines, des livres et astrolabes. Vermeer aurait-il tenté de faire mieux que Dou ? Autrement ? Pour les critiques d’art, Vermeer est surtout fasciné par la lumière. On peut s’arrêter aux narrations et aux anecdotes, au sens moral sur la vanité de la science, de la vie, de la richesse. Mais quand il n’y a plus rien à dire, il reste la lumière diffractée des matières, verre, laiton, carton, papier, tissu, bois, composée et recomposée. « La lumière dans tous ses états » pour le philosophe Jaques Darriulat. Newton, Huygens n’ont pas encore publié leur traité sur les théories ondulatoires et corpusculaires. Et si la lumière devient au XVIIe siècle un objet théorique de la physique, c’est pour interpréter la nature par les mathématiques. Pour Jan Vermeer, elle est encore un fluide impalpable, délicat que le peintre va tenter de saisir.

 

Le polder Het Grootslag, vers 1595, Enkhuizen (Anonyme)


 

L’autre versant de l’œuvre de ce (jeune) peintre qui travaille sur ses toiles entre vingt-trois et trente-huit ans (il meurt cinq ans plus tard), c’est sans doute ce que ces cartes disent du territoire hollandais. Un monde amphibie comme Venise l’a domestiqué pour se protéger des envahisseurs. Mais face à un océan à marées et inondations violentes comme celles du XVe siècle, bâtir un territoire est un acte qui tient du même désir de survivre que les hommes de la Bible face au déluge. 60 000 hectares sont conquis sur la mer au moment où les hommes d’armes mènent une guerre d’indépendance contre l’Espagne. La carte tient lieu d’outil de conquête mais aussi de preuve : un territoire nouveau, en Europe. Un monde nouveau surgi des eaux dont les cartes vont devoir garantir les limites. La géographie au service d’un peuple au faîte de sa gloire.

 


Vermeer et les maîtres de la peinture de genre. Musée du Louvre du 22 Février au 22 Mai 2017

 

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