Luc Gwiazdzinski : « La nuit est un laboratoire pour la fabrique de la ville »

Luc Gwiazdzinski est géographe, chercheur au laboratoire Pacte (UMR 5194 CNRS), associé à l’EIREST et au MOTU et directeur du master Innovation et territoire (www.masteriter.fr) à l’IGA (Université Grenoble Alpes). Il a dirigé de nombreux colloques, programmes de recherche et publié une douzaine d’ouvrages sur la ville, la nuit et les temporalités dont « L’hybridation des mondes » (2016) et « Chronotopies » (2017) chez Elya Editions. Deux de ses ouvrages sur la ville et le temps ressortent chez Rhuthmos : « La nuit dernière frontière de la ville » et « La ville 24h/24 ». Avec d’autres chercheurs, artistes et professionnels canadiens, allemands, néerlandais, italiens et brésiliens, il a publié un « Manifesto Da Noite » qui plaide pour une autre approche de la nuit.

 

En quoi la nuit peut-elle être appréhendée comme un objet géographique ?

 

La nuit est longtemps restée une dimension oubliée de la ville, une terra incognita, un finis-terre. Rares sont les chercheurs qui aient trouvé le sujet digne d’intérêt et plus rares encore sont ceux qui l’ont abordée comme un « objet géographique ».

Dans mes premiers travaux, et afin de dépasser le flou et les fantasmes entourant cet espace-temps, j’ai exploré la nuit urbaine comme un système spatio-temporel. La décomposition systémique en sous-systèmes (localisation, temps, acteurs, déplacements, productions, pratiques, représentation, promesses…) a permis d’aboutir à la définition d’un « territoire vécu, éphémère et cyclique à faible densité [1] », d’un dispositif d’agencement temporaire, de mettre en évidence la colonisation progressive par les activités du jours et de repérer l’apparition de conflits entre les individus, les groupes, les activités et les quartiers de la ville à plusieurs temps.

« L’autre côté de la ville » peut en outre être abordé sous l’angle des représentations nombreuses et contrastées : la nuit évolue dans le temps et dans l’espace avec une dynamique spatio-temporelle propre. Elle a ses bornes spatiales et temporelles, ses marges floues. Son utilisation, sa mise en valeur par différents acteurs est en perpétuelle évolution. En à peine deux siècles on est passé de la « ville de garde » au « by night » et à la « diurnisation » sous l’effet du temps en continu de l’économie, des réseaux et des medias.

La nuit peut aussi se lire en termes d’organisation de l’espace, d’aménagement [2] et de gouvernance et l’on peut même imaginer un « urbanisme de la nuit » et un aménagement de la nuit. Les représentations spatio-temporelles et l’approche chronotopique [3], permettent d’en mesurer les irrégularités et les variations. Elle peut enfin être étudiée en termes d’attraction, de mobilités [4] et de flux, mais aussi au prisme des différents rôles et fonctions qu’elle remplit à différentes échelles et pour différents groupes et individus.

Celles et ceux qui se risqueront sur la piste de ces « nights studies [5]» émergentes, doivent pourtant savoir qu’ils seront accusés de « mettre la nuit en équation » et de tuer une partie du mystère. Le dilemme est bien résumé dans cet aphorisme : « sans lumière pas de ville la nuit et trop de lumière tue la nuit ».

 

Plusieurs représentations (insécurité, temps de la fête, etc.) sont communément associées dans le monde occidental à la nuit. Celles-ci sont-elles mondialement partagées ?

 

L’histoire mondiale des représentations de la nuit reste à écrire. Au-delà des définitions strictes de l’astronomie, peu de mots ont autant de significations différentes. La nuit n’est effectivement pas perçue et vécue partout et par tous de la même façon. Elle peut signifier angoisse ou rêverie, peur ou quiétude, vigilance ou repos, insécurité ou liberté. « Pouvant être noire et blanche à la fois », la nuit est par définition ambigüe. Il y a autant de nuits que d’individus, mais nos représentations oscillent généralement entre insécurité et liberté, repli et ouverture.

Il faut d’abord rappeler que la nuit a mauvaise réputation comme l’a bien résumé Ambrose Bierce [6] : « Le temps est divisé en deux parties, le jour proprement dit et la nuit pas très propre ». Dans l’imaginaire populaire, les ténèbres sont angoissantes. Dans la superstition, la nuit est souvent associée à la mort, au sommeil, aux rêves ou aux cauchemars, aux angoisses et aux mystères. La nuit vient ramasser dans sa substance maléfique toutes les valorisations négatives [7]. La noirceur est toujours valorisée négativement. Le diable est habillé de noir. La nuit tombe et le jour se lève. Aujourd’hui encore, « nous demandons légitimement à la pensée qu’elle dissipe les brouillards et les obscurités [8] ». La valorisation de la nuit se fait le plus souvent en termes d’éclairement. Nous aimons « chasser l’obscurité », « faire la lumière », « éclaircir la situation » ou « mettre au jour ». La nuit tombe mais le jour se lève. L’essentiel du grand soir, c’est quand même l’aube « des lendemains qui chantent » !

Cette mauvaise réputation de la nuit est sans doute héritée des mythes créateurs. Pour l’imagination mythique, la nuit et le déluge sont apparentés. Ce sont les deux faces du même chaos d’où est né le monde, c’est-à-dire la lumière et la terre ferme. Selon la Genèse, l’obscurité a précédé le jour. Dieu dit : « Que la lumière soit et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour ».

L’inquiétude face à la nuit, la fascination à l’égard de ses tentations et de ses mauvais génies restent très vivaces. Le sentiment d’insécurité, pas forcément proportionnel à l’insécurité objective, croît avec le noir et pas seulement chez les enfants. Nous gardons tous en mémoire la longue litanie des événements sanglants et des accidents nocturnes proches ou plus lointains. Certaines nuits sont restées célèbres dans la mémoire et l’histoire des peuples : la Noche triste (Triste nuit) des Espagnols le 1er juillet 1520 au Mexique, la Nuit du 4 août en France, la Nuit sanglante en Suisse, la Nuit des longs couteaux, puis la Nuit de cristal en 1938 qui ont ponctué l’ascension hitlérienne. La plupart des grandes catastrophes de l’industrie à risques se sont produites la nuit à un moment où la vigilance humaine diminue : Three Miles Island aux États-Unis le 29 mars 1979 à 6 heures, Tchernobyl le 26 avril 1986 ou Bhopal en Inde, le 3 décembre 1984.

La nuit n’est pourtant pas ce territoire dangereux où il vaut mieux ne pas s’aventurer. La mortalité est similaire à celle de jour. Dans les hôpitaux c’est au petit matin, lors du changement de personnel que les malades lâchent définitivement prise. La délinquance de voie publique est moins importante qu’en journée. Les cambriolages d’habitations sont moins nombreux qu’en plein jour. Les violences urbaines sont centrées sur la soirée et le début de nuit à un moment et dans des lieux où l’encadrement social naturel a disparu. Enfin, les accidents de la circulation sont moins nombreux mais plus graves.

Pour une partie d’entre nous, la nuit est aussi le moment de liberté où l’on échappe au temps contraint, professionnel, pour un temps libre, privé, où l’on peut s’abandonner au repos ou au sommeil. Pour beaucoup, la nuit est une fuite loin du travail et des conflits du jour : c’est la nuit que l’on célèbre le culte de Dionysos et que l’on transgresse les interdits. La fête suppose en effet « l’oubli du lendemain », « de ses soucis », au profit de la soirée et de la nuit qui vient.

La liberté dans la ville la nuit est toutefois limitée. L’offre urbaine est spécialisée et l’espace collectif est réduit en nombre de lieux, en variété, en service et en qualité. Le coût d’accès à la nuit urbaine et aux services est souvent prohibitif (coût du taxi, des boissons…). La ségrégation se fait par l’argent, l’âge ou le sexe. Il existe finalement assez peu de lieux de mélanges dans la ville la nuit et les physionomistes veillent.

 

Vos recherches insistent sur la dislocation contemporaine de l’espace-temps qui s’exprime par la prégnance de ce que vous appelez le « temps continu des réseaux mondiaux ». A l’échelle urbaine comment s’expriment ces transformations ?

 

S’émancipant des contraintes naturelles, nos métropoles se métamorphosent sous l’influence de modes de vie de plus en plus désynchronisés, de la réduction du temps de travail et des nouvelles technologies d’éclairage et de communication [9]. Tandis que les horaires d’été nous permettent de profiter plus longtemps de l’espace public urbain, les entreprises industrielles fonctionnent en continu pour rentabiliser les équipements et, dans la plupart des secteurs, le travail de nuit se banalise.  Plus de 15 % des salariés travaillent la nuit en France, soit près de 3,5 millions de personnes. Un chiffre en constante augmentation depuis les années 90 dans toute l’Europe. De plus en plus d’entreprises de services se mettent au « 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, argument publicitaire devenu banal.

Parallèlement, de nombreuses activités décalent leurs horaires vers le soir. Dans les magasins, les nocturnes commerciales sont de plus en plus nombreuses, tout comme l’offre de loisirs nocturnes, faisant de la nuit un secteur économique à part entière. Le couvre-feu médiatique est terminé. Travail de nuit des femmes, perquisitions : la nuit, qui fut longtemps un espace protégé, doté de lois spécifiques, se banalise. La multiplication des événements festifs nocturnes a contribué à changer notre regard sur la nuit. Même les rythmes biologiques semblent bouleversés. On s’endort en moyenne à 23h au lieu de 21h, il y a cinquante ans.

Conséquence de ces évolutions, la nuit urbaine, définie comme la période où les activités sont très réduites, se limite aujourd’hui, à une tranche horaire de 1h30 à 4h30 du matin. Ce cœur de la nuit, des noctambules fêtards et des nuiteux est borné par des marges floues : la soirée, marge de la nuit qui s’avance, envahie par les activités du jour, les temps des sorties culturelles ou amicales et des promenades ; le petit matin de 4 h 30 à 6h00, marge du jour qui arrive, où ceux de la nuit qui rentrent croisent ceux du jour, moment où les activités nocturnes battent en retraite face aux activités diurnes. Avant 20h00 et après 6h00, c’est « l’empire de la ville de jour ».

C’est l’image de l’archipel qui s’impose lorsque l’on imagine la géographie de la nuit urbaine. Pour quelques heures, une nouvelle géographie de l’activité se met en place installant une partition de l’espace urbain : une ville qui dort ; une ville qui travaille en continu ; une ville qui s’amuse ; une ville vide, simple coquille pour les activités de la ville de jour. Des centralités nocturnes se dégagent, souvent différentes des centralités diurnes. À mesure que l’on avance dans la nuit, l’offre urbaine diminue, la ville rétrécit et se blottit autour de son noyau historique. Au cœur de la nuit, pendant quelques heures, la ville se transforme en une forteresse seulement accessible à pied ou grâce à un véhicule privé. Dans la plupart des villes, les transports publics sont arrêtés, les taxis moins nombreux et plus chers, le temps d’accès allongé et le coût d’accès à l’espace urbain nécessairement augmenté. C’est entre ces espaces aux fonctions différentes, aux utilisations contrastées qu’apparaissent les tensions et les conflits.

Les pressions s’accentuent sur la nuit qui cristallise des enjeux économiques, politiques et sociaux fondamentaux. Entre le temps international des marchands et le temps local des résidents, entre la ville en continu de l’économie et la ville circadienne du social, entre les lieux des flux et les lieux des stocks, des tensions existent, des conflits éclatent, des frontières s’érigent qui permettent à l’observateur de repérer la « zone de front », les avancées, les résistances ou les replis situés aussi bien dans l’espace que dans le temps. Le front présente des discontinuités, des avants postes, des points d’appui, des bastions de temps continu (gares, aéroports, services d’urgence ou de sécurité…) mais aussi des poches de résistance où les habitants tiennent à leurs rythmes de vie classiques et des zones de repli où la résistance a gagné.

Des tensions apparaissent parfois entre les individus, groupes et quartiers de « la ville à mille temps ». La ville qui dort, la ville travaille et la ville qui s’amuse ne font pas toujours bon ménage. Les questions de nuisances sonores deviennent centrales. Dans les centres, des conflits apparaissent entre des habitants soucieux de leur tranquillité et des consommateurs bruyants. La presse se fait régulièrement l’écho des tensions qui s’exacerbent.

Dans un souci de développement durable, de préservation de la faune et de réduction de la facture énergétique, de nombreuses communes diminuent la durée de fonctionnement de l’éclairage public. En France, depuis juin 2013, les vitrines, magasins, bureaux et façades de bâtiments non résidentiels comme les monuments, écoles, mairies doivent rester éteintes la nuit. Ailleurs, les résidents s’opposent à la prostitution sur la voie publique ou aux projets de fonctionnement 24 heures sur 24 des aéroports. Dans les quartiers périphériques, les incendies de véhicules ont lieu au moment où tout encadrement social naturel a disparu comme un négatif de l’illumination des richesses patrimoniales des centres urbains.

 

Dans un article publié sur le site Métropolitiques vous défendez l’idée selon laquelle le stéréotype d’une nuit qui serait avant tout événementielle peut se transformer en « réflexion stratégique à long terme sur le vivre ensemble dans la ville à plusieurs temps ». Comment un tel changement de paradigme peut-il être mis en place ?

 

La figure de la ville événementielle cache d’autres opportunités et stratégies à moyen et long terme. C’est dans la nuit urbaine, espace-temps particulier, que les tensions et contradictions entre économie, social, environnement et culture sont sans doute les plus lisibles. C’est là que se joue une partie de notre capacité à mieux vivre ensemble. La nuit révèle l’homme dans ses paradoxes. C’est un formidable enjeu pour les pouvoirs publics, qui doivent engager le débat afin de promouvoir un développement durable nocturne, où l’on cherche à concilier développement économique, respect de l’environnement, cohésion sociale et culturelle. En occultant ce débat, ou en le renvoyant à la sphère privée, l’économie dictera sa loi aux plus faibles d’entre nous, qui n’ont pas vraiment la possibilité de choisir entre un emploi de nuit difficile et le chômage.

Compétence de tout le monde et de personne, la nuit urbaine oblige à l’échange et à la coopération entre toutes les parties prenantes, loin des frontières institutionnelles traditionnelles. Elle renvoie aux questions de vie quotidienne et met en avant une approche sensible et humaine de la ville dans une logique « d’expérimentation » et « d’innovation par les usages [10] ». Elle permet de convoquer les usagers et les savoirs artistiques dans la fabrique de la métropole, d’imaginer une politique publique de la nuit qui concilie « droit à la ville » et « droit à la nuit » [11].

Caricature du jour, la nuit urbaine, espace à faible densité, a beaucoup de choses à nous apprendre sur la ville diurne et le futur de nos sociétés contemporaines. Ouvrir le chantier des nuits urbaines, c’est faire l’expérience d’une « pensée nuitale [12] », intégrer des savoirs spécifiques [13], tenter d’habiter la nuit [14] et apprendre à gérer des contradictions et paradoxes d’une société hypermoderne : éclairer la nuit sans pour autant la tuer ; rendre la nuit accessible et préserver son identité originelle ; développer la nuit sans créer de nouveaux conflits d’usage ; animer la nuit et respecter nos rythmes biologiques ; assurer la sécurité publique sans imposer un couvre-feu ; ouvrir la nuit tout en préservant la santé des travailleurs ; assurer la continuité centre-périphérie sans uniformiser la nuit ; réguler la nuit tout en conservant une place pour la transgression ; ne pas tout réglementer sans pour autant abandonner la nuit au marché ; développer l’offre de services et conserver le silence et l’obscurité ; et enfin investir la nuit tout en lui conservant une part de mystère.

Loin des contraintes du jour, la nuit est un laboratoire vivant, qui peut nous permettre de réinventer le jour et d’imaginer des métropoles plus accessibles et hospitalières. Les notions de centralité, de diversité, d’urbanité, d’identité, d’accessibilité, d’hospitalité ou d’habitabilité doivent être relues à l’aune du nocturne et du temporaire. Compétence de tout le monde et de personne, la nuit permet de dépasser les frontières institutionnelles et oblige à réfléchir de manière transversale. Il reste à mettre en place les plateformes locales où l’on puisse engager les réflexions, les débats et les projets autour de trois axes : observation, sensibilisation et expérimentation.

 

Assiste-t-on de la part des acteurs et des décideurs politiques à une prise de conscience de la nécessité d’élaborer une gouvernance nocturne spécifique ?

 

Il s’agit d’une prise de conscience progressive et d’une mobilisation multiforme. Il y a longtemps que des collectifs se sont organisés pour interpeller les pouvoirs publics contre le développement de la nuit festive et les nuisances liées. Depuis toujours les pouvoirs publics ont cherché à contrôler la nuit. Depuis quelques années, d’autres types d’organisations émergent pour revendiquer la prise en compte de la nuit dans les politiques publiques. Dans de nombreuses métropoles, les mobilisations citoyennes ont pris la forme d’élections de « maires de la nuit », qui pouvaient sembler fantaisistes il y a quelques années [15]. Depuis une quinzaine d’années à Amsterdam aux Pays-Bas, les acteurs de la nuit élisent un Nachtbrugermeester qui s’appuie sur un large réseau de bénévoles avec un « rôle d’ambassadeur » et de liaison entre le monde de la nuit et les élus. En France plusieurs villes comme Paris, Toulouse et Nantes ont emboîté le pas avec l’élection de leur maire de la nuit, afin de « donner une voix à la Nuit ».

A Genève, un Grand Conseil de la Nuit a été créé, groupe indépendant, composé de professionnels, d’amateurs et de spécialistes dont le but est de défendre « une vie nocturne riche, variée et vivante par l’établissement de conditions cadres favorables ». De nombreuses grandes villes comme Nantes, Paris ou Strasbourg ont désormais des élus en charge de la nuit et des Conseils de la nuit se mettent en place. A ces évolutions en termes de gouvernance, il faut ajouter le travail technique d’une trentaine de bureaux du temps et structures proches qui depuis une quinzaine d’années portent des politiques temporelles bien au-delà de la question de la nuit et contribuent à l’observation, à la sensibilisation et aux expérimentations sur ces questions [16].

Ces différents mouvements participent à l’émergence de « scènes » nocturnes (Straw) [17], associant à la fois un groupe de personnes qui bougent de places en places, les places sur lesquelles ils bougent et le mouvement lui-même. Au-delà, un « espace public nocturne » – au sens d’Habermas – « lieu symbolique où se forme l’opinion publique, issue du débat politique et de l’usage public de la raison », se construit peu à peu avec des relais à l’échelle nationale et internationale comme « Les assises nationales de la nuit » à Nantes en avril 2015 ou le « Manifesto da Noite [18] » à Sao Paulo au Brésil.

De nombreuses études ont été menées sur l’économie de la nuit à Londres (2004), Gloucester (2005), Leicester (2005) mais également à Sydney (2011) et Melbourne en Australie. A New York, l’étude menée par la « New York Nightlife Association » (2004) a montré que l’économie de la nuit générait des milliards de dollars de recettes et employait des dizaines de milliers de personnes. La réalisation progressive de cartes de la nuit comme pour la métropole parisienne [19] contribue au balisage de la nuit, à son appropriation par les différents acteurs et à son « imagibilité ». Ces représentations participent à la fabrique des territoires nocturnes et à leur mise en ressource entre protection et exploitation. Peu à peu la nuit urbaine devient un territoire d’expérimentation et d’innovation pour les politiques publiques en matière d’éclairage, d’événements, de transport, d’aménagement, de médiation et d’espace public [20].

 

Une part importante de la géographie se pense comme une science de la perception qui s’attache à décrire et comprendre les configurations physiques et/ou sociales visibles dans l’espace géographique. Travailler dans un tel contexte où la perception est réduite, n’est-ce pas ré-interroger un des piliers de la géographie traditionnelle ?

 

L’homme n’est pas nyctalope. 90 % des informations que nous percevons passent par la vue. Nous sommes littéralement enveloppés par la nuit. La nuit, les autres sens prennent le relai. La nuit fait la part belle à une géographie sensible où l’homme est au centre. Alors que le jour envahit peu à peu la nuit, on peut imaginer que des savoirs de la nuit, des approches plus sensibles et humaines de la société pourraient également contribuer à « nocturniser » le jour. Dans une société qui repense ses nycthémères, la nuit a beaucoup de choses à dire au jour et au futur de nos villes et à la géographie.

Il faut que nous changions de regard sur la nuit, ses représentations, ses modes de gestion ou d’encadrement : du territoire dangereux à contrôler à l’espace de projet et d’inventivité ; d’une gestion de l’urgence à une réflexion stratégique à long terme ; de la nuit événementielle à la nuit quotidienne ; du marché de la nuit à un partenariat public-privé ; de la question des jeunes à une approche intergénérationnelle ; de la nuit festive à la nuit des travailleurs ; d’une approche technique à une dimension humaine ; du dialogue social à un dialogue sociétal ; de la gestion à une démarche de projet ; d’un traitement ponctuel à une stratégie globale ; d’une approche sectorielle à une démarche intégrée et transversale ; des technologies sécuritaires à un encadrement social naturel ; d’une approche d’en haut à des expérimentations locale; d’une gestion spatiale d’un territoire à une programmation temporelle et calendaire ; d’une réflexion sur les seuls espaces publics à une prise en compte encore plus délicate de l’isolement dans la sphère privée ; d’une pensée du jour – supposée rationnelle – à une pensée nocturne plus sensible…

Au-delà de la géographie, la nuit est un laboratoire pour la fabrique de la ville. Dans cet espace-temps où les notions de sécurité et de liberté sont essentielles, un nouvel urbanisme doit pouvoir être développé sur quelques grands principes déclinables dans le jour : l’hospitalité des espaces publics, des moyens de transport et du mobilier urbain adapté face à la dureté des conditions de vie ; l’information face à un territoire mal appréhendé ; la qualité face à un environnement difficile ; l’égalité face aux trop grandes disparités entre centre et périphérie, individus ou groupes sociaux ; la sensibilité face à la stricte rationalité du jour ; la variété face aux risques de banalisation ; l’inattendu par l’invention et l’événementiel ; l’alternance ombre et lumière face aux risques d’homogénéisation ; la sécurité par l’accroissement du spectacle urbain et de la présence humaine plutôt que par les technologies sécuritaires et l’enchantement de la nuit par l’invention.

Le géographe doit chercher à comprendre la nuit tout en préservant une part de son mystère, de son intérêt et de son charme avec en tête une belle question : le jeu en vaut- il la chandelle ?

 


[1] GWIAZDZINSKI L., 2007, Nuits d’Europe, Pour des villes accessibles et hospitalières. Ministère des transports, UTBM Editions, 206p. ; GWIAZDZINSKI L., 2005, La nuit dernière frontière de la ville, Editions de l’Aube, 245p. (ré-édition 2016, Rhythmus) ; GWIAZDZINSKI L., 1998, « La ville la nuit : un milieu à conquérir », in REYMOND H., CAUVIN C., KLEINSCHMAGER R., 1998, L’espace géographique des villes, Anthropos, p.347-369

[2] GWIAZDZINSKI L., 2002, Sous l’empire du nycthémère : aménager la nuit urbaine, Le Monde, 6 octobre 2002

[3] GWIAZDZINSKI L. KLEIN O., 2014, « Du suivi GPS des individus à une approche chronotopique, Premiers apports d’expérimentations et de recherches territorialisées », Netcom, Netcom and Communication studies, volume 28, n°1-2, 2014, pp. 77-106 : CAUVIN C., GWIAZDZINSKI L., 2002, « Représenter l’espace, représenter le temps », in BOULIN J.-Y., DOMMERGUES  P., GODARD F., La nouvelle aire du temps, Editions de l’Aube, DATAR, pp. 63-91

[4] GWIAZDZINSKI L. 2007, « L’archipel des mobilités nocturnes », Données urbaines, Anthropos, n°5 pp.

[5] STRAW W. 2015, « Media and the Urban Night », Articulo – Journal of Urban Research [Online], n°11 | 2015 Will Straw, « Media and the Urban Night », Articulo – Journal of Urban Research [Online], 11 | 2015, URL : http://articulo.revues.org/3098 ; DOI : 10.4000/articulo.3098

[6] Dans son Dictionnaire du diable (1989).

[7] DURAND G., 1960, Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod.

[8] MORIN E., 1990, Introduction à la pensée complexe, Editions complexe

[9] GWIAZDZINSKI L., 2003, La ville 24h/24 ? Editions de l’Aube, DATAR, 252p. (ré-édition 2016, Rhythmus)

[10] VON HIPPEL E. 2005. Democratizing Innovation, Cambridge, Ma, MIT Press.

[11] GWIAZDZINSKI L., 2014, « Pleading for the right to the city’s night », Night Manifesto. Seeking Citizenship 24h, Sao Paulo, Invisiveis Produçoes, pp. 204-220

[12] CLANCY G., 2004, Les cahiers de la nuit, Editions L’Harmattan, 131 p.

[13] PERRAULT-SOLIVERES A., 2001, Infirmières, le savoir de la nuit, PUF

[14] STRAW W., GWIAZDZINSKI L., 2016, Nuit, média, Habiter la nuit, Revue Intermédialités, Octobre 2015

[15] AGHINA B., GWIAZDZINSKI L., 1999, « Les territoires de l’ombre », Revue Aménagement et nature, n°133, pp. 105-108.

[16] MALLET S., Que deviennent les politiques temporelles ? Urbanisme n°376, janvier-février 2011, pp.86- 89

[17] STRAW W., « Scenes and Sensibilities », in Public n°22/23, 2002

[18] Night Manifesto. Seeking Citizenship 24h, Sao Paulo, Invisiveis Produçoes, 2014.

[19] ARMANGAUD M., Paris la Nuit, Chroniques Nocturnes, Paris, Pavillon de l’Arsenal et Picard, 2013

[20] GWIAZDZINSKI L., 2015, The Urban Night: a Space Time for Innovation and Sustainable Development, Articulo – Journal of urban Research, volume 11 / 2015, pp.  1-15

 

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