Guy Di Méo : « Sur le plan théorique, je suis partisan d’un travail de bricolage »

Guy Di Méo est Professeur des Universités Emérite à l’Université Bordeaux-Montaigne. Figure centrale de la géographie française contemporaine, il revient avec nous sur son parcours personnel et scientifique qui, au croisement des différentes sciences humaines et sociales, n’a cessé de se redéfinir au fil des années. 

 

photo-di-meoComment avez-vous découvert la géographie

 

Comme beaucoup de personnes de mon âge (71 ans), la découverte de la géographie remonte aux temps de mon enfance et de ma vie d’écolier. Ce sont les cartes murales des salles de classes, les livres scolaires et leurs gravures montrant la variété des paysages, des activités et des populations de la France comme de l’Outremer (à l’époque français) qui ont éveillé, chez moi, un intérêt à vrai dire aussi profond que mystérieux pour la géographie. C’est qu’il y avait, dans ces représentations, un incontestable exotisme, une source d’émerveillement : schlitte des forêts vosgiennes, cigognes et coiffes enrubannées d’Alsace, masures du pays de Caux et pommiers de Normandie, chevalements des mines de charbon du Nord ou de Lorraine, riches plaines agricoles des confluents de la Garonne avec le Tarn ou le Lot, terres tout aussi maraîchères et fruitières du Comtat et du Roussillon, déchaînement de la mer bretonne, troupeaux et bergers des Pyrénées ou des Alpes, vignobles de Bordeaux et de Bourgogne, côte de Champagne, étendues céréalières de la Beauce et de la Brie…  Les villes, moins présentes dans cette imagerie scolaire figuraient en revanche, avec une accentuation portée sur leurs vieilles bâtisses et sur leurs monuments pittoresques, en première page des calendriers de la poste comme sur quelques séries de timbres que je collectionnais avec ferveur et que nous échangions, entre écoliers, aux récréations. Ainsi, les images du vieil Annecy, celles des cathédrales de Quimper, de Strasbourg, de Rouen, de Reims, d’Albi ceintes de leurs quartiers anciens, incitaient à découvrir la France. Il faut dire qu’en ces années 1950, nous n’avions ni télévision, ni beaucoup de livres dans les foyers modestes où l’on voyageait très peu… Dans ces conditions, notre imaginaire se déployait à partir de signaux plutôt modestes. Sa dérive géographique, tissant des liens de curiosité entre les lieux, ceux de la France d’abord, puis plus tard (avec l’enseignement secondaire) ceux du vaste monde, nourrissait une part appréciable de nos rêves.

L’adolescence venue, la soif du voyage me prit. Les jets faisaient leur apparition et rendaient les contrées lointaines des livres de géographie et de mon planisphère plus accessibles. Ce fut le temps des crapahutages avec le sac-à-dos à travers l’Europe, l’Amérique, le Proche-Orient, l’Asie… Le monde n’était pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. Il se laissait découvrir sans fard, sans faux-semblant ou simulacre à la Disneyland. Et je me souviens de cette visite aux chutes de l’Iguaçu, exemptes alors d’équipement touristique et de touristes, où les paysans, étonnés de voir ce voyageur, me demandaient si je ne venais pas acheter du terrain pour planter des orangers !

À l’issue de la classe de troisième, j’avais été admis au concours de l’école normale d’instituteurs de la Gironde. Dès lors, ma destinée d’enseignant était toute tracée. Mon souci d’assurer l’avenir après la mort prématurée de mon père, mon goût pour l’école et la connaissance motivèrent sans doute un choix aussi précoce que définitif : de mon temps ne s’engageait-on pas dans un métier pour toute la vie ? Quoi qu’il en soit, ces années de formation ne firent que confirmer mon goût de plus en plus prononcé pour l’histoire et la géographie. C’est, il faut bien l’avouer dans ces matières, ainsi qu’en lettres, que je réussissais le mieux. La vocation accompagnant le succès, je fis de mon mieux pour échapper à mon premier poste d’instituteurs, passer les IPES (institut de préparation des enseignements du second degré) et acquérir cette formation d’historien-géographe à laquelle j’aspirais tant : mon graal ! De l’agrégation de géographie à l’assistanat à l’Université de Pau… Au fil des postes de Professeur, de Pau à Bordeaux, ma carrière se déroula pendant 43 ans. Durant ces années, la géographie changea beaucoup. Je pense, en balayant toute fausse modestie, avoir pris ma part de responsabilité et d’engagement, de travail aussi, dans cette mutation.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers eux ?

 

Au cours de ma carrière, mes domaines et terrains de recherche ont évolué, mais ils sont toujours restés dans une même tonalité, tendus vers un même objectif… À savoir parvenir à une meilleure compréhension des phénomènes, problèmes, inégalités et enjeux sociaux, en interrogeant la matérialité et la symbolique de leurs expressions géographiques. Dans ce cadre problématique, et de manière sans doute un peu artificielle, quatre périodes de ma recherche peuvent être distinguées.

Durant les années 1970 qui furent celles de la préparation de ma thèse d’État de Géographie (Les industries françaises du pétrole et du gaz naturel – Bordeaux – 1979), je me suis surtout consacré à la géographie économique. Je pratiquais alors une géographie marxisante en fonction de laquelle j’accordais une place majeure aux faits et stratégies économiques en matière de production de l’espace social (forme de l’espace géographique comprise comme l’entrelacs de rapports sociaux et spatiaux).

La décennie suivante (années 1980) m’amena, en travaillant étroitement avec mes collègues de l’Université de Pau (M. Chadefaud, G. Dalla Rosa, X. Piolle), à l’approche des inégalités interrégionales, tant en France qu’au Canada. Ce fut l’occasion, pour moi, d’élargir la gamme des facteurs de la production de l’espace à un jeu plus large de réalités sociales, politiques et culturelles, environnementales aussi, même si les questions économiques demeuraient centrales dans mes modèles interprétatifs. Deux ouvrages (manuels ?) marquent cette étape : Les pays du Tiers-Monde (1984), Les démocraties industrielles (1987).

À la fin des années 1980 et avec les années 1990, mon engagement en géographie sociale devint essentiel. Il m’amena à réaliser de nombreuses études de terrain, dans le cadre d’une UMR du CNRS de l’Université de Pau (CRISSA, puis SET) où j’enseignais, tout en m’efforçant de théoriser les éléments recueillis pour échafauder le cadre et les outils, tant conceptuels que méthodologiques, d’une nouvelle géographie sociale. Ce fut la période de l’introduction du décodage et de l’analyse des pratiques, du fait politique et idéologique, mais aussi des représentations sociales et de leurs imaginaires dans mon prisme d’observation et de décryptage des réalités de terrain. Pour replacer les instances de l’idéel et du matériel qui constituaient désormais cet univers géographique que je voulais global (dépassement de l’objectif et du subjectif), je concevais le modèle ou grille d’analyse de la formation socio-spatiale (identification des territoires) et celui qui lui était lié, mais référant au sujet ou à l’acteur, de méta-structure individuelle (forme de territorialité). Ces outils se sont avérés propices à des approches conjointes de géographie (fondamentale et appliquée) et d’aménagement (cette dernière discipline émergeait alors). Des ouvrages comme L’Homme, la société, l’espace (1991), Géographie sociale et territoires (1998), ainsi que de nombreux articles (Annales de Géographie, L’Espace géographique…) posaient ces jalons théoriques, tandis que des livres plus collectifs comme La ville moyenne dans sa région (1992) et surtout Les territoires du quotidien (1996), restituaient une partie des nombreuses études très concrètes menées au sein du laboratoire, sous ma direction, dans cet esprit de la géographie sociale.

Les années 2000 ont ouvert pour moi, jusqu’à nos jours, de nouveaux horizons de recherche. Il faut dire qu’elles furent marquées par le choc de la pensée postmoderne (en fait présente dans la french theory philosophique, puis dans la géographie anglophone depuis les années 1970-1980), c’est-à-dire par la remise en question des grands récits théoriques, ainsi que par un puissant retour du sujet et des acteurs dans les méthodologies de la recherche en sciences humaines et sociales. La géographie sociale que je pratiquais depuis le début des années 1980 s’élargit alors, sans pour autant se dénaturer, à nombre de questions culturelles. Je fis appel à la phénoménologie du sujet, des acteurs et de leurs interactions pour saisir le sens des nouveaux objets d’études que je retenais. Ceux-ci se diversifièrent considérablement, intégrant faits culturels et minoritaires, mais sans jamais rien distraire, pour autant, au principe directeur d’une causalité sociale s’exprimant par des jeux de structures pérennes. Les ouvrages de cette dernière séquence évoquent, par leurs titres, cette diversification des sujets de recherche sociaux et culturels, thèmes et problèmes sociaux que je tente d’expliquer, ou plutôt de dévoiler par une lecture géographique : l’espace (y compris vécu) et les territoires bien sûr (L’espace social avec P. Buléon, 2005), le patrimoine (L’alchimie du patrimoine avec Yvon Lamy, 1995), les évènements festifs (La géographie en fêtes, 2001), les femmes et la question du genre (Les murs invisibles, 2011), l’identité (Le désarroi identitaire, 2016), le corps (divers articles publiés et un livre en préparation). C’est essentiellement à l’Université de Bordeaux et dans le cadre de l’UMR pluridisciplinaire ADESS (créée en 2003 et devenue PASSAGES en 2016), laboratoire que j’ai fondé, que furent menés ces derniers travaux.

Au fil de ces quatre étapes, ma quête a toujours été la même : démonter les mécanismes de la production des espaces géographiques, définir les logiques d’un aménagement plus juste des territoires, améliorer par notre connaissance des styles de structuration/pratique/représentation des lieux et des territoires notre capacité d’expertise des problèmes sociaux et des enjeux culturels qui leur sont liés.

 

Pour vous, comment fait-on de la géographie ?

 

À mes yeux, la recherche géographique doit procéder par l’interaction de deux méthodes ou démarches générales : l’une inductive, l’autre déductive (méthode hypothético-déductive en fait). Derrière l’identification d’une question ou d’un problème, toute recherche se doit de mobiliser un terrain (au sens d’un ensemble inductif de lieux, d’individus, de sources et de faits, de fonctionnements et de représentations…), mais aussi un corpus théorique et méthodologique (appareil déductif) approprié à la problématique définie. Toute recherche associe donc effort théorique, engagement méthodologique et pratiques concrètes d’observation, de collecte et d’analyse de données (enquêtes et entretiens en particulier), d’interprétation d’événements et de faits, sans omettre le recours à toutes sortes de sources.

Sur le plan théorique, je suis partisan d’un travail de bricolage. Ce dernier m’a permis de construire un modèle interprétatif des réalités de terrain que j’observe et que j’analyse dans leur configuration historico-géographique, mais aussi dans leurs composantes sociales (incluant l’économie et le pouvoir), anthropologiques et culturelles. Ce modèle, ou cadre, assimile d’abord les espaces géographiques pris en compte (matrice historique et spatiale, formation socio-spatiale, lieu, territoire ou réseau aux éléments divers…) à des agencements de schèmes structuraux retenus dans leur double dimension de réalité matérielle concrète et de résonance idéelle, politique et symbolique. Ainsi se dégagent des centralités et des effets de lieux, des organisations d’espaces, des systèmes d’action (conflictuels ou non) à frontières marquées ou a franges plus indistinctes, parfois évanescentes, dès lors plus représentées ou imaginées qu’objectives. L’injection dans de tels systèmes spatiaux/spatialisés des logiques (politiques, économiques, idéologiques) d’acteurs et celle de leurs représentations permet de signifier le vécu de ces espaces et d’en évaluer la validité sociale en termes, par exemple, d’identité et d’incitation au développement, à l’aménagement, au vivre-ensemble et à la contractualisation sociale, à l’exercice de la citoyenneté, etc. Ainsi à la démarche structuraliste initiale j’associe, dans ma méthode, le recours à la phénoménologie et à l’interactionnisme symbolique (jeu des intersubjectivités) qui s’appuient sur le sujet (individu, personne) et sur l’acteur.

La méthode bricolée et combinatoire qui ressort de ces agencements de corpus théoriques débouche sur des concepts méthodologiques (opératoires) variés : formation socio-spatiale, méta-structure spatiale individuelle, espace de vie, espace vécu, territorialité, horizon et limite, discontinuité, fragmentation et fracture, gradient, réseau, etc. Les sources classiques de la géographie (cartes et statistiques, rétrospectives historiques et chronologies), les recueils de la parole publique (presse, délibérations, tracts, expressions diverses des individus et des collectifs…), mais surtout des batteries raisonnées d’enquêtes et d’entretiens (collecte directe des données) permettent de fixer la problématique, de poser puis de vérifier des hypothèses de travail à partir de l’analyse (quantitative et/ou qualitative) de ces ensembles de données.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Il me semble avoir subi, tout au long de ma carrière, les influences émanant de trois grands foyers producteurs de concepts et de connaissances en sciences sociales, voire plus spécifiquement, en géographie humaine et sociale. Il s’agit d’abord de géographes qui ont marqué l’école française de géographie au XXe siècle et ont largement participé à son évolution.  Ce sont ensuite les philosophes, sociologues et anthropologues, à dominante européens qui, pour les uns, ont accompagné le long cours de la modernité (depuis le XVIIe siècle) et, pour les autres, plus contemporains, ont souvent participé à l’émergence du courant dit postmoderne, à la fin du XXe siècle. Il convient enfin de citer les géographes anglophones, plus rarement hispanophones (H. Capel) ou lusitophones (M. Santos), qui ont nettement anticipé les courants d’une nouvelle géographie qui ne se développa, en France, que quelques années, voire quelques décennies après leurs premières publications en langue anglaise.

Parmi les géographes français ou francophones qui m’ont influencé, Pierre George et certains de ses élèves, installés dans les universités du sud de la France (B. Kayser, S. Lerat, R. Dugrand), sont ceux que j’ai lus le plus tôt, dès mes années de formation universitaire, et qui m’ont, peut-être de ce fait, le plus profondément marqué. P. George a suivi un parcours éditorial en tout point comparable (quoique bien plus riche et géographiquement plus varié) à ma propre trajectoire, tout au moins en ce qui concerne quatre de ses intérêts scientifiques majeurs : géographie économique, géographie sociale, géographie urbaine et géographie appliquée… Je retrouve là quelques uns des thèmes majeurs de ma propre recherche, il m’a incontestablement inspiré dans la mesure où il instilla toujours une forte densité économique et sociale à ses propos. De Serge Lerat j’ai retenu l’amicale rigueur et la capacité incomparable à « géographiser » les faits économiques, voire plus largement les données sociales, ainsi que son art de débusquer partout des informations originales. À Bernard Kayser, mais aussi à Michel Chadefaud (plus jeune, presque de la même génération que moi et disparu si prématurément, en 1987), j’ai emprunté l’exigence méthodologique, l’esprit critique incomparable et le sens aigu de la pluridisciplinarité. Un autre collègue palois (Xavier Piolle), qui gravitait dans ces mêmes réseaux, m’a appris que tout chercheur doit avoir de l’imagination, de l’engagement et faire preuve d’audace.

Dans la filiation de Pierre George, ou dans une certaine proximité avec lui, d’autres géographes m’ont initié, par leurs écrits, à regarder l’espace géographique dans sa dimension sociale : Roger Brunet à propos de sa thèse sur les campagnes toulousaines (belle peinture des rapports de classe inscrits dans l’espace géographique), Etienne Juillard, plus âgé, dont l’étude méticuleuse et originale de la société des campagnes d’Alsace -son cadre matériel en particulier- put servir de lointain modèle, en terme de définition d’espaces de vie, à mes Territoires ou espaces tranquilles du quotidien. Avant eux, dès le tout début du XXe siècle, Jules Sion avait abordé, un peu de cette façon, les paysans de Normandie, mais paradoxalement je ne connus son œuvre que plus tard, à la fin du siècle. Un peu à l’image de Pierre George, un autre grand géographe français, Maximilien Sorre (Les fondements de la géographie humaine, 1947 ; Rencontres de la sociologie et de la géographie, 1957), m’a donné le goût de l’œuvre géographique au sens d’un édifice intellectuel global saisissant l’humanité sous tous ses angles dans une visée hautement compréhensive. À la différence de Sorre, auquel, hélas, je ne saurais me comparer, je ne suis pas encore parvenu à l’intégration des environnements biophysiques dans mon propos, même si mes modèles (formation socio-spatiale en particulier) leur ménagent une place éminente… Encore à prendre de manière concrète, terrains à l’appui, je l’admets.

Pour en finir avec cette « dette à la géographie française », il me faut évoquer quelques noms, et non des moindres, qui m’ont mis sur la voie de concepts théoriques ou de méthodes devenus essentiels dans mes propres procédures de recherche. Je dois à Alain Reynaud, comme à une certaine économie marxiste (j’y reviendrai), l’idée du modèle de la formation socio-spatiale. En effet, cet auteur l’abordait, en 1981, (il parlait lui de classes socio-spatiales : Société, espace et justice) dans une perspective d’identification des régions du monde, de leur hiérarchisation et de leurs interdépendances (rapports centre-périphérie, relations dominants-dominés). Dans cette optique, il faisait déjà intervenir le thème aujourd’hui à la mode de la justice spatiale ou socio-spatiale. À peu près à la même époque (Pour une géographie du pouvoir, 1980), Claude Raffestin m’a convaincu, dans une perspective quelque peu foucaldienne, de l’omniprésence des formes les plus variées de pouvoirs dans tous les univers sociaux et géographiques. Ceci, depuis les formes les plus banales de rapports interindividuels qui se tissent au quotidien, jusqu’à la force des pouvoirs institutionnels qui s’imposent en matière de constitution et de gestion des territoires. Depuis une vingtaine d’années, deux géographes plus jeunes que moi, Jacques Lévy (L’espace légitime, 1994) et Michel Lussault (L’homme spatial, 2009) m’ont également beaucoup apporté avec la notion de « spatialité » et leur vision d’un espace géographique, fondamentalement social, de nature relationnelle.

Auparavant, Franck Auriac (Système économique et espace, 1983) m’avait persuadé de tout ce que le principe de spatialisation ou de régionalisation (voire territorialisation) des systèmes d’action, économiques, politiques, idéologiques et (globalement) sociaux pouvait apporter à la réflexion sur la territorialisation et la fragmentation des espaces géographiques… Soit, en définitive, sur le rapport consubstantiel des humains à l’espace. C’est sur ce dernier registre qu’il me faut citer quelques uns de mes inspirateurs majeurs dans la géographie française. En fait, plus qu’Éric Dardel (L’homme et la terre. Nature de la réalité géographique, 1952), c’est Armand Frémont (La région espace vécu, 1976 ; La géographie sociale, 1984, écrit avec les géographes de l’Ouest : Robert Hérin, Jacques Chevalier et Jean Renard) qui m’a mis sur la voie des concepts, essentiels pour mes travaux, d’espace de vie, d’espace vécu, d’effet de lieu…Mais toutes ces influences, et les dernières en particulier, doivent beaucoup aux idées philosophiques et sociologiques que je me suis toujours employé à apprivoiser pour le compte de « ma » géographie.

Philosophes, sociologues et anthropologues m’ont ouvert plusieurs champs dans lesquels j’ai trouvé un cadre théorique et des méthodes pour mes recherches. À propos de la question essentielle de la nature (ou des natures) de l’espace géographique, ce sont des emprunts à R. Descartes, à E. Kant, à F. Leibnitz, à E. Husserl et M. Heidegger, mais aussi à E. Durkheim, M. Mauss et surtout H. Lefebvre (pour l’essentiel) qui m’ont permis d’aboutir à une définition plurielle de cet espace géographique que l’on se doit d’aborder selon plusieurs angles : cartésien et objectivé, autonome ; forme pure et a priori de la conscience, voire phénoménale et intériorisée, ou encore tissée dans les consciences humaines, elles-mêmes engagées dans l’intersubjectivité ; social, c’est-à-dire fruit de rapports sociaux et spatiaux interactifs, gorgés de pouvoirs ; etc.

Un autre apprentissage à caractère philosophique, celui d’une tradition marxiste, revisitée dans une visée structuraliste par L. Althusser et R. Fossaert, m’a familiarisé avec l’idée d’une structuration dialectique de l’espace des sociétés. À vrai dire, mon modèle de constitution dialectiques des formations socio-spatiales (cadres méthodologiques pour l’investigation territoriale), selon les ordres du matériel et de l’idéel, de l’infrastructure et de la superstructure, doit aussi beaucoup à M. Godelier (L’idéel et le matériel, 1984). Ces références soulignent d’ailleurs combien le structuralisme m’a éclairé et continue de m’inspirer au travers, en particulier, des innombrables travaux de Claude Lévi-Strauss. L’effacement de l’individu devant les structures me gênait toutefois chez celui-ci. En revanche, la lecture de Pierre Bourdieu (celle d’A. Giddens également) me permit de dissiper ce trouble. En s’efforçant d’élaborer un structuralisme génétique adoucissant l’idée de l’intemporalité des structures et s’ouvrant, par l’habitus, à une prise en compte plus puissante du sujet et de l’acteur,  il m’a offert une passerelle théorique décisive. J’ai trouvé dans cette figure d’un structuralisme en constante transformation (au gré des conditions objectives de l’existence de chacun) le moyen d’associer l’objectivité structurée et néanmoins mouvante du monde géographique et une autonomie relative des sujets humains, puissamment socialisés, naviguant entre contrainte sociale, socio-spatiale même, et liberté d’être soi. Le sujet humain ainsi dégagé de sa gangue déterministe, il me fallait lui conférer encore plus de réflexivité et d’autonomie, de compétence comme dit A. Giddens, afin de cerner le poids des acteurs et de leurs représentations, de leurs imaginaires dans la production et l’organisation des espaces géographiques.

Devant cette exigence d’instaurer les représentations mentales au cœur de la territorialité de chacun, je proposai une figure du sujet humain doté de volonté et d’intentionnalité créatrice dans son rapport au monde. C’est à ce niveau que j’ai sollicité le concours de la phénoménologie (E. Husserl, M. Heidegger, M. Merleau-Ponty, J.-P. Sartre) et que je suis parvenu, je crois, à conférer une consistance spatiale au sujet humain ; consistance qui tient autant au corps qu’à l’esprit (cf. B. Spinoza), comme je m’efforce de le montrer dans mes derniers travaux.

Dans ce contexte d’inspirations et d’influences d’une grande richesse, les géographes et assimilés anglophones ont joué leur rôle. Mon manque d’aisance en anglais m’avait quelque peu tenu à l’écart de leurs travaux dans les années 1970. Maîtrisant un peu mieux la langue à partir de la décennie qui suivit, je trouvai chez ces auteurs plusieurs références capitales. Les plus fructueuses ont concerné la géographie humaniste, le sens des lieux, le poids des représentations et des imaginaires en matière de production des espaces géographiques. Sur ces différents thèmes, mes principales lectures ont porté sur les textes de D. Gregory, A. Buttimer, D. Ley, Yi-Fu Tuan… R. D. Sack me mit quant à lui sur le chemin des rapports espace-société. Quant à D. Harvey, A.J. Scott et E.W. Soja, leurs contributions à la compréhension des structurations-productions des espaces contemporains sous la férule du capitalisme libéral et globalisé m’ont nourri. Restent les auteurs spécialisés dans les études de genre, spatialisées ou pas. Ma familiarisation plus récente avec elles et eux m’a amené à tirer plus particulièrement profit des ouvrages de D. Massey, J. Butler, N. Duncan, H.J. Nast, S. Pile et G. Valentine.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Il existe, en fait, deux sortes de géographies qui plaisent au grand public. L’une est la géographie des images, celles de la variété de la planète représentée dans ses aspects de nature sauvage (minérale, végétale, animale) ou de réalités humaines exotiques et traditionnelles, bien souvent reliques, mythes, plus que réalités vivantes. C’est aussi la géographie du pittoresque et du monument, des grands paysages et des merveilles… Il s’agit d’une géographie très sommaire, très peu conceptualisée, séquentielle, plastique, émotive et esthétique. C’est la géographie du National Geographic et du magazine Géo. Elle est aux mains de journalistes, d’explorateurs, de cinéastes et de romanciers, de photographes ; assez peu entre celles des géographes académiques. L’autre géographie relativement populaire est celle des cartes (autre forme d’esthétisme), notamment lorsqu’elles éclairent la géopolitique : les conflits, les grands enjeux nationaux et internationaux liés au contrôle des matières premières, des sources d’énergie, des biens communs, des territoires, etc. Jean-Christophe Victor et son émission de télévision Le dessous des cartes s’en était fait le chantre. En dehors de ces aspects, la géographie scolaire et universitaire, à quelques exceptions près (celles des géographes professionnels notamment ?), n’attire pas grand monde. Que faut-il en penser ?

D’une part, il faut noter qu’en dehors de l’histoire (et encore s’agit-il d’une histoire plus ou moins romancée), peu de Sciences Humaines et Sociales jouissent d’une véritable popularité. Certaines d’entre elles bénéficient surtout d’une notoriété bien supérieure à celle de la géographie et, par conséquent, d’une plus grande considération (sinon engouement ou même simple appréciation) du grand public. Ces choses sont connues, mais méritent d’être rappelées. D’autre part, ramenée à ses vieilles dimensions scolaires et descriptives, énumératives même (façon Troisième République), voire à sa posture strictement objectale et empirique, idiosyncratique, la géographie figure parmi les sciences les plus méprisées (cf. Pierre Bourdieu et son classement des sciences académiques). Sortie avec peine de cette condition primaire, la géographie connaît de grandes difficultés pour s’autonomiser en tant que science au sens plein du terme, c’est-à-dire capable de développer conjointement des problématiques spécifiques et revêtant un intérêt scientifique et social, mais aussi des corpus théoriques et méthodologiques qui ne soient ni embryonnaires, ni systématiquement empruntés, sans valeur ajoutée particulière, à d’autres disciplines. En somme, la géographie universitaire qui s’est longtemps déclarée science de carrefour et de synthèse des SHS, ne serait qu’une disposition scientifique mineure, toujours à la remorque d’autres sciences : de la terre, de la vie, du climat, de l’homme, de la société… C’est que l’espace placée au cœur d’un grand nombre d’études géographiques n’a guère d’autonomie naturelle a priori, pris qu’il est dans l’étau de sa double consistance matérielle/physique et sociale/vécue.

L’on est peut-être là dans une sorte d’aporie, une impasse conceptuelle de la géographie. En étant plus optimiste, on  peut sans doute imaginer plusieurs scénarii de sortie d’une telle crise. Personnellement, j’ai tenté une expérience, plus haut évoquée, qui se décompose en trois temps. Le premier consiste soit à cerner des problèmes et des enjeux géographiques identifiés dans le monde réel, soit à isoler, avec le moins d’artifice possible, la dimension géographique de problèmes plus larges : sociaux, culturels, politiques, économiques, humains, etc. Dans un second temps, les dits problèmes ou enjeux sont regardés au travers du prisme de la pluridisciplinarité, puis d’une sorte d’interdisciplinarité. Il reste aux équipes de recherche à doter la question posée d’un corpus théorique et méthodologique propre, inventé ou bricolé à partir de différents apports théoriques émanant de diverses disciplines… Le chercheur géographe perd parfois un peu de son identité dans ce processus. Il y gagne les galons d’un spécialiste de l’aménagement, de l’urbanisme, du tourisme, des sciences sociales de l’espace (aujourd’hui en constitution)… Ce n’est pas forcément populaire, mais ça permet d’entrer de plein pied dans une science nouvelle et partagée… Une manière de sortir du placard de la géographie et d’être socialement utile dans les accompagnements du développement économique, social et culturel, de l’aménagement, de l’urbanisme, etc. Les domaines de compétences abordables à partir d’une telle base de géographie enrichie par la transdisciplinarité n’ont plus guère de limites.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Le lecteur aura compris que je m’efforce d’appliquer personnellement, parfois avec des étudiants et d’autres chercheurs, ces idées que je présente ci-dessus comme une solution possible pour sortir du ghetto de la géographie académique. Je n’aurai pas l’immodestie d’affirmer, pour autant, que je suis devenu populaire et que mes travaux sont désormais appréciés du grand public. Non ! Et le tirage assez médiocre de mes ouvrages en témoigne. Cependant, il semble qu’à force de compréhension et de rapprochement des autres SHS, je commence à être écouté (peut-être même entendu), essentiellement d’ailleurs par de jeunes chercheurs appartenant à ce faisceau de disciplines : sociologues et économistes spatiaux, surtout anthropologues, historiens, architectes et paysagistes, spécialistes de la communication… L’accueil qui m’est réservé dans nombre de séminaires universitaires ou des HESS m’encourage en tout cas dans cette voie. Si mon identité de géographe se dissout quelque peu dans ces fréquentations, mon approche sociale de l’espace et spatiale du social semble faire son chemin auprès de ces jeunes confrères.

Et puis, dans le sillage de chercheurs comme Armand Frémont, j’explore une autre voie susceptible (peut-être ?) de faire vibrer le cœur d’un public plus large… C’est celle des espaces vécu, tant au quotidien qu’à travers les âges de la vie et les appartenances sociales ou celles de genre. Cette méthode, héritée de la phénoménologie, fournit des images à la fois personnelles et culturelles des espaces et paysages géographiques. Je l’ai testée à propos des femmes à Bordeaux ou des corps citadins dans cette ville. Mais ce n’est encore qu’ébauche.

Guy Di Méo

guy.dimeo@cnrs.fr

 

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