Fernand Verger, une vie à explorer la compréhension du littoral

Professeur émérite à l’Ecole Normale Supérieure, géomorphologue spécialiste des zones littorales, pionnier français de la télédétection, Fernand Verger revient avec un nous sur son foisonnant parcours de recherche qui n’a cessé de s’enrichir des apports théoriques et technologiques qui marquèrent la géographie de ces dernières décennies.

 


fernand-vergerQuels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous être tourné vers eux ?

 

Je me suis toujours intéressé aux littoraux et spécialement aux marais, sans doute par suite de promenades dans les marais vendéens au cours de mon enfance. Je me rappelle encore les parcours que je faisais avant la guerre, dans le marais de Monts inondé. Mon père, vendéen d’origine, aimait peindre pendant ses vacances des paysages et je l’accompagnais volontiers sur le littoral de la France de l’Ouest. Cet attrait pour les rivages marins s’est maintenu au cours des trois grandes périodes de mon itinéraire scientifique.

 

Formes et matériaux des littoraux alluviaux (circa 1952-1972)

 

Dans mes études universitaires, j’ai découvert la géographie physique et ai suivi avec beaucoup d’intérêt l’enseignement d’André Cholley et d’autres enseignements de sédimentologie à la faculté des sciences, avec les professeurs Pierre Bellair et André Rivière. J’ai accordé une importance primordiale aux matériaux qui constituaient les marais, les plages et les fonds sous-marins proches que l’on pouvait alors  étudier dans les laboratoires embryonnaires qui commençaient à  équiper les départements de géographie.

Ayant décidé d’entreprendre une thèse d’État sur les marais maritimes français sous la direction du doyen André Cholley, j’ai cru nécessaire de connaître les méthodes d’étude des marais dans les pays où cette recherche était alors développée : les Pays-Bas, l’Allemagne et le Danemark. Grâce à l’appui du doyen Cholley, j’ai pu être accueilli à la maison Descartes à Amsterdam et participer aux travaux de terrain et « de paillasse » du laboratoire de géographie physique de l’université d’Amsterdam dirigé par Jan-Pieter Bakker (1906-1963). Je pus m’initier alors aux analyses sédimentologiques (granulométrie et déterminations minéralogiques) et participer à des travaux de terrain en étant incorporé à des équipes d’étudiants levant des cartes pédologiques des sédiments du polder du Nord-Est qui venait d’être exondé ou des cartes des sols de le province de Frise.

Le doyen Cholley parraina aussi mon séjour au Danemark où je fus accueilli par le professeur Niels Nielsen de Copenhague, (1893-1981) pionnier dans l’étude des vasières intertidales, avec lequel je parcouru les vasières de la mer des Wadden danoise et qui m’ouvrit les portes du petit laboratoire de sédimentologie d’Esbjerg, où je fis la connaissance de Niels Kingo Jacobsen qui devait succéder ensuite à Niels Nielsen.

Démissionnant du CNRS où j’étais attaché de recherches depuis deux ans, je devins chef de travaux, puis Maître-assistant à l’Université de Poitiers où je choisis de soutenir une thèse de troisième cycle sur la granulométrie et ses applications en géomorphologie. Je fus ensuite recruté sur un poste de Maître-assistant à l’École normale supérieure de jeunes filles et y continuais mes recherches de thèse d’État. Je rencontrais alors André Gougenheim (1902-1975), directeur du Service Hydrographique de la Marine, qui animait le Comité d’Océanographie et d’Études des Côtes (COEC). Il dirigea mes recherches sur les marées et me permit de publier une série d’articles dans le bulletin du COEC.

J’achevais le manuscrit de ma thèse lorsque le poste de directeur cumulant à la troisième section de l’EPHE devint vacant à la suite de la retraite de Francis Ruellan. Soutenu par André Guilcher qui m’encourageait beaucoup dans la préparation de ma thèse, j’y fus candidat avec succès et pu ainsi diriger le Laboratoire de Géomorphologie littorale de Dinard à partir de février 1966. Je dus financer l’impression – alors obligatoire – de ma thèse au cours des années 1967-1968. Les événements de mai 1968 désorganisèrent pendant plusieurs mois l’université et le Congrès international de géographie de New Dehli (décembre 1968) auquel participèrent plusieurs membres de mon jury, m’obligèrent à attendre avril 1969 pour soutenir ma thèse et devenir professeur à l’École normale supérieure de jeunes filles pour y assurer la préparation à l’agrégation et diriger, dans le cadre de l’EPHE, des recherches sur le littoral. Je n’avais fait imprimer que 800 exemplaires de cette thèse que je dus ensuite faire rééditer à deux reprises pour satisfaire les demandes.

 

Télédétection des littoraux alluviaux (circa 1972-1992)

 

Ma carrière de chercheur tout entière consacrée aux matières et aux formes des rivages de la mer allait connaître un virage lorsque ma candidature comme « Principal Investigator » à la NASA fut retenue pour l’interprétation des données numériques du satellite Landsat-1 sur le littoral français : ce fut le programme FRALIT (French Atlantic Littoral).

Je fus toutefois confronté au manque d’équipement informatique au sein de la partie littéraire de l’École normale supérieure de jeunes filles. Grâce à l’appui de sa directrice madame Serre, je pus rejoindre Montrouge et la partie scientifique de l’Ecole qui disposait, pour sa part, d’un important équipement informatique pour ses équipes de chimie et d’une liaison informatique à haut débit avec le Circé (Centre Inter Régional de Calcul électronique) du CNRS à Orsay.

Avec le soutien de mes collègues scientifiques – Daniel-Jean David en particulier – et de Gérard Joly, ingénieur CNRS, nous pûmes établir des programmes de lecture des bandes magnétiques envoyées par l’Eros Data Center, ainsi que des programmes de cartographie informatique en couleurs.

Les premières cartes infographiques furent dressées en 1972. L’équipe de recherches associée au Cnrs s’étoffa avec le recrutement de chercheurs Cnrs et de plusieurs doctorants dont je dirigeais les thèses. Je fus à nouveau Principal Investigator pour le programme Landsat 2, puis chargé d’un test lors du Programme d’évaluation préliminaire SPOT sur le littoral sénégalais. L’interprétation des données nécessitait un étalonnage des données radiométriques mené sur le terrain notamment dans le cadre du laboratoire de l’EPHE situé à  Dinard.

Le plus important était alors de répandre dans la communauté des géographes l’utilisation de la télédétection et de ses traitements numériques. Il fallait alors publier dans les revues de géographie et d’autres disciplines. Pour ce faire, je créais la collection Télédétection satellitaire, écrivis un Que-sais-je sur « l’observation de la Terre par les satellites ». Parallèlement, j’organisais des expositions, notamment au Salon du Bourget, des écoles d’été, des conférences à Paris, Bordeaux, Toulouse, Liège, Lisbonne, Fribourg, Sherbrooke, Tunis, Dakar et luttais auprès du ministère pour la création d’un DEA de télédétection qui finit par être créé à l’Université de Paris 1 et à l’École normale supérieure où j’étais depuis 1986 par suite de la fusion des écoles normales supérieures masculine et féminine.

 

L’environnement des littoraux alluviaux (circa 1992-2012)

 

L’évolution de l’Aber de Crozon rendu à la mer par le Conservatoire du littoral en 1981 m’a frappé par son succès. La tempête de décembre 1996 a brisé la digue du polder de Graveyron dans le Bassin d’Arcachon et le conseil scientifique a pu défendre la non-restauration de la digue. La même solution a pu être appliquée au polder de Mortagne-sur-Gironde envahi par les eaux de la Gironde le 27 décembre 1999. Le bilan écologique de ces deux opérations semble aujourd’hui très positif.

J’ai d’autre part réfléchi avec mon regretté collègue Roland Paskoff, aux conséquences de l’élévation contemporaine du niveau de la mer sur les terrains du Conservatoire du littoral. Bien d’autres sites que ceux qui concernaient d’éventuelles dépoldérisations ont été traités par le Conseil scientifique. Ainsi de celui de la sauvegarde du site de la Pointe du Hoc pour laquelle l’American Battle Monuments Commission (ABMC) soutenait un projet pharaonique dont je pus démontrer le caractère excessif et en parfaite contradiction avec la loi Littoral. Les discussions entre le Conseil scientifique, la direction du Conservatoire, le sous-préfet et l’ABMC aboutirent à l’adoption d’un projet aux moyens modestes, mais parfaitement efficace.

Ce souci de préserver les paysages littoraux me fit accepter en 1995 la présidence de la Commission scientifique internationale de la Mission Mont-Saint-Michel qui, à l’aide de modèles réduits physiques et mathématiques conduits par la Sogreah à Échirolles près de Grenoble, a pu recommander la solution de la destruction de la digue-route qui rattachait le Mont au continent depuis 1879 et la construction d’un barrage du Couesnon permettant d’emmagasiner un grand volume d’eau à marée haute pour le libérer à marée basse avec une bipartition de son cours de part et d’autre du Mont qui retrouvait ainsi son insularité.

 

Les aspects humains d’une géographie physique

 

Cette carrière essentiellement conduite en géographie physique sur les milieux littoraux n’a jamais négligé les aspects humains des phénomènes et c’est ainsi qu’un des apports majeurs de ma thèse a été de démontrer que le bilan alterné des conquêtes sur la mer et des abandons de terre à la mer résultait beaucoup plus des conditions historiques que d’éventuelles variations du niveau marin.

C’est aussi que la disposition des formes de microreliefs des prés des marais maritimes que j’ai appelées  « mottureaux » ont pu être mises en relation avec celle des labours du début du XIXème siècle : les amas de coquilles d’huîtres du littoral dont l’origine marine était encore soutenue par certains ont pu être définitivement considérés comme anthropiques grâce à des études palynologiques, stratigraphiques, à une datation C14, numismatiques, montrant ainsi le recours fécond à des sources historiques conjuguées à des moyens contemporains d’analyses sédimentologiques.

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Je ne suis pas certain que la géographie ne soit pas aimée aujourd’hui du grand public aussi bien dans le domaine de la géographie de l’environnement que dans celui de la connaissance des villes et de leurs problèmes sociaux où de nombreux géographes sont consultés. Il me semble surtout que les géographes doivent s’investir dans la gestion et l’aménagement des territoires. Leur expertise est souvent sollicitée et appréciée.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

 Pour ma part, j’ai toujours accepté de participer aux politiques de gestion du territoire en présidant la Commission scientifique de maintien du caractère maritime du Mont Saint Michel et en participant à des auditions de l’Assemblée nationale, notamment après la tempête Xynthia ou en exerçant le conseil de la politique de gestion des terrains du Conservatoire du littoral. J’ai aussi veillé à toujours publier les résultats de recherches dans des articles et des ouvrages de synthèse.

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