L’avenir du « bon goût aveyronnais » ou les résistances locales à une agriculture « moderne »

Porcherie industrielle de l'entreprise brésilienne Nutribas. Source : National Geographic

Un projet de porcherie industrielle dans une zone classée Natura 2000 de l’Aveyron suscite des inquiétudes : risques de pollution, dégradation de l’image de la région. Par Gilles Fumey, Géographe, ISCC-CNRS, Food 2.0 Lab* et Olivier Assouly , Philosophe *.

 

C’est presque un non événement, un fait ordinaire du scénario de modernisation, qu’un projet d’extension de porcherie industrielle. Ainsi, dans le nord de l’Aveyron, sur la commune escarpée du Fel, un éleveur de porcs, prévoit d’atteindre les 2000 têtes, décision suspendue pour le moment à l’autorisation du préfet. Or, au-delà des apparences, cette situation est extraordinaire, lorsqu’on connaît, tous, et sans désormais en douter, les impasses de ce modèle industriel que le principal syndicat agricole, la FNSEA, défend aux dépens des exploitants – et donc à l’encontre de ses propres membres – (chute des prix et endettement accru), des consommateurs (défiance face à la standardisation des aliments) et des riverains (pollution environnante). Sachant qu’il existe des unités industrielles de 20 000 porcs, faut-il relativiser les craintes des opposants et pointer leur archaïsme ?

Si l’on prend au sérieux l’affirmation «Au bon goût aveyronnais», titre prometteur du site internet de l’exploitant, cela renverrait logiquement à l’expression d’un patrimoine propre à l’Aveyron. Or, s’agissant d’une exploitation hors sol, dans un bâtiment confiné et sur caillebotis, d’une race porcine standard, un équivalent hyper productif de la Holstein pour le lait, il n’y a aucun lien substantiel avec le terroir aveyronnais, ni avec ses reliefs montagneux, ses ressources locales, ni davantage avec ses traditions et coutumes. Une porcherie pouvant être installée partout et donc nulle part en particulier, la spécificité de l’Aveyron se réduit à peau de chagrin et le « bon goût aveyronnais » tient de la parade commerciale. Au sens fort, habiter – et les animaux aussi habitent les lieux et font corps avec les pays, avec ceux qui les domestiquent – signifie tisser au fil du temps des liens avec les hommes, les plantes, le relief, le climat, les expériences passées, etc.

De fait, la comparaison risque de s’imposer avec le scénario « breton » et les conséquences que l’on sait : disparition des races traditionnelles, locales, désertification des campagnes, remplacement des fermes par des complexes industriels, conditions de vie indignes des animaux, impasse financière pour nombre d’éleveurs, sans oublier une pollution des nappes phréatiques et le spectre de l’infestation des algues vertes.

Il ne saurait être question de création d’emplois, au contraire, la lame de fond industrielle, au nom de la modernité, a vu en quelques décennies, comme jamais dans l’histoire de l’Occident, se vider les campagnes de ses agriculteurs. De fait, l’augmentation des rendements, en imposant une compression drastique des coûts, repose sur une mécanisation maximale avec une gestion de plus en plus automatisée des rations alimentaires, du bien-être animal et des flux de viande, à l’image de toute autre industrie traitant du non-vivant. C’est un fait que ce business profitera à celui qui le porte – ce que personne d’ailleurs ne conteste – mais au prix de sacrifices injustifiés pour d’autres – éleveurs, maraîchers, apiculteurs, chambres d’hôtes, tourisme, environnement, voisinage, implantation sur une zone Natura 2000 – ce que d’aucuns ne semblent disposés à accepter.

Il n’y a qu’à prendre en compte ce que les économistes appellent les externalités négatives, à savoir la somme des effets négatifs, au sens économique et social, d’une activité, pour mesurer le caractère emblématique et dommageable d’une situation loin d’être unique.

S’opposer, est-ce tourner le dos au développement économique local ? Tout progrès réside-t-il dans un système agricole productiviste, pourtant en crise, qui croît résorber le mal qui l’accable en persévérant davantage sur la voie de sa faillite ?Ce dogmatisme, au nom de la modernité et de la performance, appartient à l’ère déjà datée d’une Révolution verte dont la société découvre actuellement les impasses. Dépassés par l’envergure des enjeux et la réalité, les porte-drapeaux de ce modèle sont devenus incapables de s’adapter aux nouvelles conditions écologiques et sociales. Etre moderne, n’est-ce pas savoir tendre l’oreille à ce qui nous arrive, être à l’écoute du présent, de la société, changer de cap lorsque cela s’impose ? A ce titre, le progrès, au sens fort, appartient à des initiatives, portées hier ou à l’heure actuelle, ayant fait avec succès le choix innovant de s’inscrire au cœur d’un territoire, à l’image, depuis les années 60, de la coopérative Jeune montagne en Aubrac – instaurée à une époque où nombreux étaient ceux qui ne juraient que par des races laitières standardisées – qui a su renouer autrement le fil d’une agriculture locale et de qualité.

A l’heure actuelle, entre autres actions novatrices et faisant exception à la standardisation, il suffit de songer à Nicolas Brahic de Terres libres, éleveur et forestier sur le Larzac, à la charte « Idoki », remarquablement exigeante et moderne, regroupant des éleveurs de porcs au Pays Basque, ou encore, à d’autres éleveurs et producteurs au cœur de l’Aveyron. Ce sont à chaque fois des activités, qui relèvent de facto d’une nécessaire et urgente « exception agricole », en intégrant alors ce spectre élargi les intérêts des paysans, de société et de la nature. C’est dire qu’il importe aux régions – et à tous – de s’engager sur une voie d’avenir, sans doute en reconsidérant pour cela les politiques et les critères d’efficacité de nos agricultures à l’aide, par exemple, d’une échelle et d’outils capables de prendre en compte à la fois les dimensions sociales, gustatives, éthiques et écologiques.

 

Source : Libération, 30 novembre 2016


*Tous deux membres fondateurs du manifeste « Pour une exception agricole », sous le parrainage de Michel Serres.

 

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