Jean-Pierre Filiu : « La prise de Mossoul affaiblira peu la dynamique de recrutement jihadiste ».

PHOTO: AGENCE FRANCE-PRESSE/GETTY IMAGES

Alors que le gouvernement irakien a annoncé lundi dernier le début d’une offensive militaire pour reprendre la ville irakienne de Mossoul, nous avons demandé à Jean-Pierre Filiu, historien arabisant spécialiste du Moyen-Orient, de nous présenter les enjeux qui se jouent aujourd’hui dans cette plaine de Ninive aujourd’hui sous le feu des projecteurs du monde entier.

 

Depuis lundi dernier, les regards se tournent vers Mossoul où les forces irakiennes et les peshmergas kurdes ont lancé, avec le soutien d’une coalition internationale, une vaste offensive pour reprendre la ville à Daech. Une prise de Mossoul signifierait-elle le début d’un processus de disparition de Daech ou au contraire une reconfiguration géographique et politique de l’organisation islamiste ?

 

L’historien que je suis se voit contraint de rappeler la séquence chronologique qui mène à cette bataille de Mossoul, y compris dans ses aspects les plus troublants. C’est en avril 2013, et dans la ville syrienne de Raqqa, sur l’Euphrate, que la branche irakienne d’Al-Qaida, qui avait déjà proclamé un « Etat islamique » en 2006, proclame cette fois un « Etat islamique en Irak et en Syrie », désigné sous son acronyme arabe de Daech. C’est donc en Syrie, et non en Irak, que les jihadistes irakiens acquièrent une capacité de frappe transnationale, profitant des facilités que leur accorde le régime de Bachar al-Assad. La campagne terroriste de Daech en Europe débute en mai 2014, avec l’attaque sanglante du musée juif de Bruxelles par un jihadiste français dépêché de Syrie. La prise de Mossoul par Daech n’intervient qu’un mois plus tard. Cette brève chronologie montre que la tendance à la projection internationale de Daech est bien antérieure à la chute de Mossoul : la « reconquête » annoncée de cette ville ne remettrait donc pas en cause un processus débuté précédemment.

 

Avec le récent refus du gouvernement irakien de bénéficier de l’aide militaire turque, il semble que le discours prônant un front commun dans la lutte contre Daech cache des objectifs propres à chaque puissance. Quels sont ces objectifs ?

 

La France est aujourd’hui le seul pays pour lequel la lutte contre Daech constitue une priorité authentique. Les Etats-Unis dirigent une « coalition » en trompe l’œil où les objectifs de guerre des uns et des autres ne sont pas en conformité. Le gouvernement de Bagdad veut moins défaire Daech que réduire un foyer d’opposition sunnite à sa politique toujours très discriminatoire au profit de la majorité chiite. Ankara est moins intéressé par Daech que par la menace du séparatisme kurde du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) sur son propre territoire. La Turquie joue donc à la fois les Kurdes à la tête du gouvernement régional d’Erbil, au nord de l’Irak, et d’autres milices sunnites, arabes, mais aussi turkmènes. L’Iran est obsédé par l’Arabie saoudite et réciproquement. Quant à la Russie, elle ménage ostensiblement Daech pour concentrer ses frappes contre l’opposition à Assad. C’est cette absence de priorité claire assignée à la lutte contre Daech qui fait le lit des jihadistes.

 

Dans le dernier billet de votre blog, vous avancez l’hypothèse que la perte de Mossoul amènerait l’état-major de Daech à se replier sur Raqqa, rejoignant ainsi les « donneurs d’ordre » syriens. Quelles pourraient-être les conséquences d’une telle réorganisation ?

 

Barack Obama entend quitter la Maison blanche en laissant l’image d’un « Commander-in-chief » déterminé. C’est oublier qu’il était déjà aux commandes lors de la débandade de l’armée irakienne qui a accompagné la chute de Mossoul en juin 2014, avec une quantité colossale d’armement américain abandonnée aux jihadistes. A supposer que Mossoul soit « libérée » avant l’arrivée d’un nouveau locataire à la Maison blanche, cela n’affaiblirait que peu la dynamique de recrutement jihadiste dans le monde entier, intimement liée à la Syrie, en général, et à Raqqa, en particulier. C’est là que se trouvent les « donneurs d’ordre » des attentats de ces derniers mois en Europe, y compris les tentatives heureusement avortées. Mais Obama paraît, volontairement ou involontairement, incapable d’amender sa planification d’état-major, appropriée à un conflit classique, et non à des campagnes de subversion jihadiste comme celles de Daech.

 

En cas de reprise de Mossoul, un projet a-t-il été prévu pour assurer sa transition politique et gérer les problèmes humanitaires causés par la bataille ?

 

Je n’ai connaissance d’aucun plan digne de ce nom pour l’après-Daech à Mossoul et j’espère qu’il existe quelque part, même si j’en doute. Les ambitions concurrentes et contradictoires des milices chiites, sunnites, kurdes ou turkmènes laissent augurer le pire, d’autant que Daech a probablement déjà préparé la campagne terroriste qui suivra la « libération » de Mossoul. Je rappelle que des dizaines de milliers d’habitants de Fallouja restent réfugiés en plein désert plusieurs mois après la « libération » de leur ville au printemps dernier. Cette « libération » avait d’ailleurs été suivie du pire attentat jamais infligé à Bagdad, en juillet dernier, avec plus de trois cents morts du fait de Daech. Je crains pour ma part que la « libération » de Mossoul s’accompagne d’une relance de la campagne terroriste en Europe.

 

Si la lutte contre Daech se recentre sur la Syrie, la question d’une « alliance » avec le régime syrien en place se posera de nouveau. Bachar el-Assad peut-il raisonnablement être considéré comme un « partenaire » pour la paix alors même qu’il est actuellement à la tête d’une violente politique d’élimination de l’opposition syrienne ?

 

Le régime Assad a collaboré activement et passivement avec Daech. Quant à l’intervention russe en Syrie, en septembre 2015, elle a été suivie par une intensification de la campagne terroriste, notamment en Europe. Poutine et Assad sont en train de réduire à l’état de ruines la ville d’Alep dont les révolutionnaires syriens avaient pourtant, dès janvier 2014, expulsé Daech. Le seul cas de « victoire » d’Assad et de Poutine contre Daech est l’oasis de Palmyre, livrée par le régime aux jihadistes en mai 2015, et reconquise dix mois plus tard dans une opération soigneusement mise en scène. Aucun autre succès n’a depuis été enregistré par le régime Assad et ses alliés russes, iraniens et chiites dans la lutte contre Daech. En revanche, ce sont des forces révolutionnaires, appuyées par la Turquie, qui viennent enfin de fermer le corridor de passage des jihadistes vers l’Europe. C’est tard, très tard, mais c’est ainsi qu’il faudrait opérer, en resserrant progressivement l’étau autour de Raqqa, foyer de la propagande jihadiste et de la planification terroriste. Seuls des révolutionnaires syriens, arabes et sunnites, sont capables de conduire cette bataille, et surtout de contrôler Raqqa après sa « libération ».

 


couv-tome-3-221x300Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Ses livres ont été traduits dans une quinzaine de langues et ils ont été régulièrement primés en France comme à l’étranger. Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois ont ainsi décerné en 2015 leur prix Augustin-Thierry à Les Arabes, leur destin et le nôtre (La Découverte). Il a aussi écrit le scénario d’une histoire, dessinée par David B, des Etats-Unis au Moyen-Orient, « Les Meilleurs ennemis », dont le troisième et dernier volume sort le 4 novembre chez Futuropolis.

 

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