Emeutes à Charlotte : « La société américaine est marquée par la violence »

Getty - Sean Rayford

A la suite des exactions policières de Ferguson ou Baltimore, celle de Charlotte met une nouvelle fois en lumière le comportement parfois ambigu de certains policiers à l’égard des citoyens afro-américains. Comment expliquez-vous la répétition de telles violences, pour ne pas dire dans certains cas de véritables bavures ?

 

Rappelons que la société américaine est marquée par la violence. Si le mythe fondateur est celui de migrants européens ayant fui la tyrannie et l’oppression à la recherche de liberté (Land of the free, Home of the brave), l’histoire des Etats-Unis est surtout celle du génocide brutal des Amérindiens et de l’esclavage. Malgré la récente inauguration du premier Musée national de l’histoire et de la culture africaine-américaine à Washington, le récit national peine toujours à intégrer le fait que les Etats-Unis et ses grandes institutions ont assis leur richesse et influence sur l’exploitation de cette main-d’œuvre. C’est par exemple la vente de 272 esclaves en 1838 qui a permis à l’université de Georgetown de devenir une des plus prestigieuses et lucratives institutions du pays.

Par la suite, c’est grâce à la terreur et la violence, toutes deux justifiées par l’élaboration et le succès de théories racistes déshumanisant les Noir.e.s, que ce régime a réussi à se maintenir. Les milliers de lynchages qui ont eu lieu aux Etats-Unis au cours du XXe siècle sont la manifestation la plus extrême d’une rage et d’une haine à tel point partagées au sein de la société américaine qu’elles furent parfois tristement immortalisées sur des cartes postales. Si ces exactions ont globalement disparu après le mouvement des droits civiques des années 1960, le dernier lynchage d’un jeune homme de 19 ans par deux membres du Ku Klux Klan date pourtant de 1981. C’est la prégnance de cette mémoire qui permet de comprendre pourquoi la négligence vis-à-vis du jeune corps de Michael Brown, à Ferguson, en 2014, resté exposé pendant plus de 4h sous un soleil de plomb fut insupportable pour la population locale.

Le deuxième élément qui permet de comprendre les violences répétées dont sont victimes les Noir.e.s aux Etats-Unis découle du premier. Les structures mêmes de la société américaine, façonnées par les élites blanches, sont marquées par cette histoire. Tandis que la ségrégation est restée légale jusqu’en 1965, les pratiques de redlining consistant à empêcher les familles africaines-américaines d’accéder à certains quartiers ont perduré bien plus longtemps. Les politiques publiques adossées à des discours sécuritaires sur la loi et l’ordre, ainsi que sur la responsabilité individuelle ont permis le développement d’un complexe carcéro-industriel lucratif. Des lois de plus en plus sévères à l’égard d’offenses mineures, l’instauration de peines planchers obligatoires pour possession de petites quantités de drogue, et le déploiement d’effectifs policiers dans des quartiers noirs et latinos ont alimenté ce glissement sécuritaire. La mort d’Eric Garner en juillet 2014, étouffé par un policier pratiquant une clé de bras – par ailleurs interdite par le règlement intérieur de la police de New York – parce qu’il le soupçonnait de vendre des cigarettes à l’unité est une illustration saisissante de cette « criminalisation de la misère » (L. Wacquant).

Plus les gens sont pauvres, plus ils sont vulnérables. A tous les échelons. L’exemple de Kalief Browder, un adolescent de 16 ans détenu à la prison de Rykers Island pendant trois ans, sans procès, parce qu’il refusait de plaider coupable pour le vol d’un sac à dos est symptomatique. Harcelé, agressé, maintenu à l’isolement pendant près de deux ans, il s’était finalement suicidé quelques mois après sa sortie. Et son cas n’est pas isolé. Le rapport du Département de la Justice sur la police de Ferguson, commandé après la mort de Michael Brown, a mis en lumière la fréquence des détentions anormalement longues de personnes trop pauvres pour payer des cautions qui ne cessent d’augmenter le temps de leur incarcération. Dans un livre très célèbre, The New Jim Crow, Michelle Alexander a exposé toutes les discriminations légales qui attendent les anciens prisonniers (felons) et leur famille en les maintenant au bas d’un « système de castes ».

Ajoutons que les individus opèrent dans le cadre de lois qui rendent possibles les abus. Ainsi, la loi permet aux policiers de faire usage de la force létale dans des circonstances extrêmes, mais sur la base de leur perception du danger. En d’autres termes, dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas le danger réel qui détermine l’usage de la force mais la perception qu’en a eu le policier. Il est donc commun d’entendre les policiers expliquer qu’ils ont craint pour leur vie, rendant ainsi très difficile de prouver l’irrégularité ou l’illégalité de leurs gestes.

Enfin, on ne peut nier l’impunité dont jouissent les policiers. C’est une double violence qui s’exerce ici. Non seulement les Noir.e.s meurent de violences racistes, mais les protagonistes ne sont même pas condamnés pour ces actes. C’est d’ailleurs ce qui fait répondre aux militants de Black Lives Matter à leurs opposants que si ces les vies des Noir.e.s comptaient vraiment, leurs morts seraient punies, qu’assistance leur serait portée lorsqu’ils sont blessés ou agonisants au lieu de les menotter. Or, on constate que les policiers dont les crimes ne sont plus à prouver – notamment grâce à des enregistrements de plus en plus en nombreux – sont rarement poursuivis, et encore plus rarement condamnés.

 

Vous insistez sur la distorsion des représentations entre policiers et populations résidentes. Qu’entendez-vous par cette expression ?

 

En plus de la longévité des représentations héritées de la période esclavagiste, l’historien Khalil Gibran Muhammad montre dans son ouvrage The Condemnation of Blackness que la société américaine a depuis longtemps construit la figure archétypale du criminel comme étant un homme noir. Il éclaire d’ailleurs de façon fort intéressante comment la sociologie et l’émergence de l’usage des statistiques a contribué à cette tendance. Cette figure s’est, de plus, profondément inscrite dans la culture populaire comme en attestent les innombrables films et séries fantasmant la criminalité dans les quartiers noirs et pauvres, mais aussi les pratiques médiatiques qui renforcent ces préjugés en les rendant plus visibles. Les criminels ou suspects noirs sont sur-représentés dans les médias par rapport aux Blancs, et suivant des codes iconographiques renforçant l’idée de violence. A l’inverse, ils sont sous-représentés quand ils sont victimes.

Tout cela est important car dans la fraction de seconde durant laquelle les policiers prennent la décision de tirer, leurs réflexes sont éminemment influencés par ces représentations inconscientes. Des recherches ont, par exemple, montré que, testés sur des jeux vidéo, les policiers tirent plus vite sur les Noirs que sur les Blancs, qu’ils ont tendance à surévaluer de plusieurs années l’âge des enfants noirs, mais aussi que leur capacité d’empathie était inférieure pour les Noirs que pour les Blancs.

Parallèlement, la militarisation croissante des équipements et techniques des polices locales conduit les policiers à se percevoir comme des agents du maintien de l’ordre devant contrôler des ennemis intérieurs plus que comme des agents dont le devoir est de protéger et servir la population.

 

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Vue de France, la société américaine est perçue comme une société reconnaissant l’existence et les singularités de ses communautés/minorités, allant même jusqu’à valoriser cette nature multiculturelle. Dans un tel contexte, comment expliquer la subsistance de discriminations quasi-structurelles ?

 

L’élection de Barack Obama en 2008 grâce à la mobilisation sans précédent de l’électorat noir est l’apothéose d’une société américaine qui se rêvait post-raciale. Pourtant, au même moment, la classe moyenne noire est particulièrement touchée par la crise des subprimes, le taux de chômage se maintient à deux chiffres, et continue d’affecter de manière disproportionnée les diplômés noirs par rapport aux blancs. Selon Michelle Alexander, un Blanc avec un casier judiciaire a plus de chance de trouver un emploi qu’un Noir sans casier. Sur le plan économique, le taux de pauvreté des Noirs aux Etats-Unis atteint 27 % mais masque, comme le souligne Keeanga Taylor, d’encore plus grandes disparités territoriales avec des taux qui peuvent atteindre 46 % dans le Minnesota, 39 % dans le Wisconsin ou 34 % dans le Michigan. Les conséquences en cascade de la pauvreté en termes de logement, de santé, d’éducation maintiennent la population noire la plus pauvre dans un état de grande vulnérabilité.

De ce point de vue, la présidence Obama n’a pas fondamentalement changé la qualité de vie de la population noire. Une partie d’entre elle nourrit même du ressentiment à l’égard de certaines de ses positions, perçues comme la réitération d’un mythe raciste ancien, celui de la culture de la pauvreté et du besoin de réhabilitation individuelle de l’homme noir. Le programme qu’il a initié « My brother’s keeper » (Le gardien de mon frère) est l’incarnation de cette vision. Il s’agit de lutter contre la pauvreté à l’échelle individuelle, comme s’il s’agissait plus de valeurs morales et de choix individuels que du cumul de structures économiques, sociales et politiques. Obama a également contribué à la réhabilitation des logements publics par un programme de partenariats public-privé, alors même que ces privatisations ont pour effet de rendre encore plus vulnérables les classes populaires et de gentrifier les quartiers dans un contexte de sévère crise du logement. L’exemple de Barack Obama illustre ce que Keeanga Taylor détaille dans ces travaux : il ne suffit pas de faire accéder des Noir.e.s à des positions de pouvoir, fusse-t-elle la plus haute fonction de l’Etat, pour déjouer les mécanismes structurels qui continuent de soumettre la majorité à des violences économiques, sociales, symboliques et physiques de manière quotidienne.

 

Derrière la question de ces violences se dessine aussi les questions posées par l’existence de ségrégations à la fois spatiales et socio-ethniques. Assiste-t-on à une prise de conscience des problèmes généré par un tel « modèle » urbain ?

 

Il est difficile de parler de prise de conscience pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de qui parle-t-on ? Les Noir.e.s ont conscience des problèmes liés à la ségrégation et à la pauvreté depuis très longtemps et, pour ne parler que de l’histoire récente, les revendications portées par les mouvements de libération des années 1960 incluaient largement les droits à l’éducation, à un logement décent, à l’emploi ainsi qu’au respect des droits fondamentaux et donc la fin des brutalités policières. C’est bien parce qu’ils avaient une conscience aiguë de ces inégalités que des émeutes, ou plutôt révoltes, ont éclaté. Et c’est d’ailleurs exactement ce qui animait les habitants de Baltimore lors de leur rébellion en avril 2015.

La question n’est donc pas tant celle d’une prise de conscience globale mais surtout d’une prise de conscience de la société américaine blanche la plus éloignée de ces réalités. De ce point de vue, des progrès ont été faits par le mouvement Black Lives Matter depuis trois ans. En effet, le débat public post-Ferguson était traversé par des remises en question de la réalité même des brutalités policières, on parlait d’exagérations, on n’hésitait pas à dire que si les Noirs étaient plus souvent confrontés à la police c’était du fait de leurs comportements. Des rapports officiels obtenus sous la pression des activistes et associations, des travaux de recherche, des témoignages et vidéos de citoyens, des personnalités publiques ont cependant réussi à évacuer ces fausses questions.

Pour autant, dire que ces problèmes sont générés par le modèle urbain en vigueur est loin d’être une opinion partagée par tous les Américain.e.s. Car ce modèle urbain n’est finalement lui-même que le produit des théories et politiques libérales et néolibérales qui prévalent aux Etats-Unis. Sur ce sujet, tant les Noir.e.s que les Blanc.he.s sont divisé.e.s. On a entrevu ce fossé lors des émeutes de Baltimore dont la maire noire, ainsi qu’Obama, avaient qualifié la jeunesse révoltée de voyous (thugs). L’incendie d’un supermarché avait provoqué plus d’émoi que les conditions de vie indignes dans lesquelles une grande partie de la population vit en permanence. La question des structures et systèmes reste donc controversée et la route est encore longue avant que l’on puisse parler de prise de conscience collective des effets négatifs et inéluctables de la ségrégation socio-spatiale, politique et économique.

 

L’élection de Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis, avait suscité un grand espoir de voir diminuer le nombre d’affaires liées aux violences policières à l’encontre des populations noires. Quel bilan peut-on dresser après ses deux mandats ?

 

Le bilan de Barack Obama reste encore à faire mais on peut d’ores et déjà dire qu’il est mitigé. Il ne faut certes pas sous-estimer l’impact de son élection et de l’accession au plus haut poste d’un homme noir, surtout pour les générations à venir. Des générations de citoyens sont entrées dans leur vie politique en se mobilisant pour que cela puisse exister et je crois que l’espoir et l’enthousiasme suscités, même déçus, auront compté. De même, on ne peut nier qu’un certain nombre de déclarations fortes ont été faites sur la question précise des relations raciales et des violences policières, et ont témoigné d’une émotion sincère.

Pour autant, nombreux sont ceux qui regrettent la faiblesse des décisions prises et des actions mises en place. Il était sans doute politiquement difficile de faire autrement pour lui qui n’avait pu se faire élire et maintenir son pouvoir qu’en convainquant l’Amérique blanche et les élites qu’il partageait leurs intérêts. Difficile également de légiférer et d’exercer face à un Congrès à majorité républicaine bloquant toutes ses propositions, sans parler de la fonction présidentielle elle-même qui implique son lot de contraintes.

Dans ce contexte, et malgré son passé d’organizer à Chicago, on peut  penser qu’Obama n’a jamais vraiment envisagé de bouleverser l’ordre établi, et c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il a pu être élu. Faire le bilan de ses deux mandats n’est possible qu’en les confrontant aux attentes qu’on en avait. Sur la question des violences raciales et policières, il a sans conteste échoué. Elles n’ont, en effet, pas diminué, et les quelques progrès qui ont été faits ces dernières années sont le résultat d’une mobilisation citoyenne intense et intransigeante.

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