Mark Bailoni : « Les accords à trouver après le Brexit sont extrêmement stratégiques »

Brexit, divorce à l'anglaise

L’annonce des résultats du référendum a fait apparaître des lignes de tensions entre les régions favorables au leave et celles pro-remain. Quelle est la géographie du vote et comment l’expliquer ?

 

Si le leave l’a emporté avec 51,9% des votes, une lecture fine des résultats du référendum sur le Brexit révèle des lignes de fractures très nettes à la fois identitaires et sociétales qui décomposent le territoire britannique.

Carte des résultats du référendum de juin 2016

Carte des résultats du référendum de juin 2016

Tout d’abord, à l’échelle des différentes composantes nationales du Royaume-Uni, on perçoit des divergences fondamentales dans les votes, conséquences de très forts clivages identitaires. Quand le leave rassemble 53,4% des votes en Angleterre (qui regroupe 84% de la population britannique), le remain est au contraire largement majoritaire en Ecosse (62%). Les Ecossais ont toujours été plus europhiles que les Anglais : les nationalistes écossais réclament d’ailleurs depuis les années 1980 l’indépendance de l’Ecosse au sein de l’Union Européenne, insistant sur le fait que des institutions communes offriraient un cadre confortable et sécurisant pour une Ecosse indépendante. Beaucoup plus attachés à leurs liens avec l’Angleterre, les Gallois ont quant à eux voté à 52,5% pour le leave. Les Irlandais du Nord ont voté majoritairement pour le remain, à 55,8%. La Province apparait toutefois extrêmement divisée au niveau local : les territoires où le leave est majoritaire correspondent aux circonscriptions où sont élus des députés loyalistes et unionistes et où les protestants sont majoritaires, alors que les territoires où le remain dépasse les 50%, sont ceux qui élisent des députés républicains et nationalistes et où les catholiques sont majoritaires, souvent frontaliers avec le République d’Irlande. D’ailleurs, le principal parti unioniste, le Democratic Unionist Party (DUP) avait appelé à voter pour le Brexit, alors que les partis nationalistes, le Sinn Fein et le SDLP soutenaient le remain.

A un niveau de lecture inférieur, celui de l’échelle locale en Angleterre et au pays de Galles, les résultats du référendum révèlent des clivages socio-économiques et même sociétaux extrêmement forts. La géographie du leave recoupe souvent celle de la pauvreté, à l’exception de certains territoires londoniens où les minorités ethniques sont largement majoritaires et où le remain est loin devant. Le leave a ainsi fait ses meilleurs scores dans des territoires en situation périphérique ou ressentis comme tel. C’est le cas notamment de nombreuses petites ou moyennes villes du Nord (Hartlepool, Middlesbrough, Barnsley, Wigan, Stoke, etc.) ou des anciennes vallées minières du pays de Galles, vieux territoires industriels restés à l’écart d’un véritable renouveau et marqués par de profonds problèmes sociaux persistants. C’est également le cas sur toute une frange est de l’Angleterre, de l’estuaire de la Tamise au Lincolnshire, où se succèdent espaces périurbains concentrant des populations pauvres et exclues de Londres, stations balnéaires oubliées, anciennes petites villes industrielles et portuaires, et espaces ruraux monotones. Ces territoires où le leave dépasse souvent les 70% correspondent d’ailleurs à la zone de force du UKIP, le principal parti populiste anti-UE.

A l’inverse, les territoires où le vote remain a été le plus fort en Angleterre, sont des espaces urbains souvent centraux où se concentrent les activités de service à haut rendement, liées entre autre à la finance et au commerce international, et les universités, du cœur de Londres à ceux de Manchester, Liverpool, Cardiff ou Newcastle, en passant par Cambridge et Oxford.

 

Quels arguments ont, selon vous, été déterminants dans le choix du leave ?

 

Le vote leave peut à la fois s’interpréter comme un vote europhobe et/ou comme un vote de protestation. Les racines anti-européennes sont très profondes à la gauche de la gauche et à l’extrême-droite, comme ailleurs en Europe, mais aussi et surtout au sein même du parti conservateur. Parmi les fervents soutiens du leave, on retrouve ainsi l’aile droite eurosceptique du parti conservateur, qui milite pour un départ de l’UE depuis l’adhésion du pays à la CEE en 1974. La naissance du United Kingdom Independent Party (UKIP) dans les années 1990 est d’ailleurs le résultat d’une scission au sein du courant conservateur. Son objectif premier est clair : le départ du Royaume-Uni de l’UE, ce qu’ils appellent « l’indépendance » du pays. Pour ce faire, le UKIP s’est construit à la fois sur des représentations nationalistes (souvent très nostalgiques) et sur un discours ultra-libéral qui entend s’affranchir de toute régulation économique et de toute norme [1].

Mais ce vote leave exprime aussi les frustrations, les ressentiments et même une véritable inquiétude d’une partie importante de la population britannique, particulièrement au sein des classes populaires. Les premières enquêtes montrent en effet une surreprésentation des personnes aux revenus très modestes et aux faibles qualifications dans l’électorat du leave, comme d’ailleurs dans celui du UKIP. Les plus fragiles, employés aux bas revenus, travailleurs précaires, intérimaires, chômeurs, voire patrons de très petites entreprises à l’activité incertaine, ont massivement voté pour le Brexit.

Comme le ton de la campagne l’a laissé présagé, voter leave a signifié pour beaucoup de ces Britanniques, voter contre une Europe aux mains de technocrates, qui coûte cher à l’économie du pays et qui favorise l’immigration, et donc qui n’agit pas pour les intérêts des classes populaires britanniques. Si tout a été mélangé et caricaturé à propos de l’immigration pendant la campagne, de l’accueil des réfugiés à la libre-circulation des travailleurs européens, cette question alimentée par des arguments populistes a largement dominé les débats et sans doute conditionné les résultats.

 

Comment expliquer que les principales figures du leave, Boris Johnson et Nigel Farage, aient refusé les responsabilités que leur offraient pourtant leur victoire ?

 

Si Nigel Farage et Boris Johnson sont des personnages un peu fantasques et très charismatiques qui adorent les médias et que les médias adorent, ils ne sont pas forcément appréciés par l’ensemble des membres et des responsables de leurs partis. Nigel Farage dirigeait le UKIP avant sa démission en juillet 2016, déclarant qu’il avait accompli l’œuvre de sa vie en poussant le pays en dehors de l’UE. Toutefois, beaucoup de dirigeants de son parti estiment qu’il est trop provocateur, qu’il dérape trop facilement et qu’il est trop clivant. Il ne serait ainsi pas assez crédible pour permettre au parti d’accéder à certaines responsabilités politiques, notamment gouvernementales. Le UKIP est d’ailleurs à un tournant, car il doit totalement repenser son discours et l’adapter aux conséquences du référendum. En effet, avec le Brexit, quel avenir pour ce parti né pour faire sortir le pays de l’UE ? Pour beaucoup, Nigel Farage ne serait pas le dirigeant adéquat pour procéder à cette réinvention et à une forme de normalisation du parti. Mais même s’il était resté, il n’aurait pas été directement impliqué dans les négociations du Brexit. Son parti ne possède qu’un seul siège au Parlement, c’est uniquement le parti conservateur, majoritaire, qui mène ce processus.

De son côté, Boris Johnson semblait avoir l’ambition de devenir Premier ministre et de succéder à David Cameron. Il a ainsi renoncé à briguer un troisième mandat à la mairie de Londres en 2016, après s’être fait élire député en 2015, condition indispensable pour devenir (Premier) ministre au Royaume-Uni. Mais sa personnalité ne fait pas l’unanimité au sein du très policé parti conservateur, et il semblerait qu’il n’était pas soutenu par une majorité suffisante de ses pairs pour succéder à David Cameron après sa démission. La personnalité de Theresa May apparait plus consensuelle au sein du parti.

D’autres hypothèses ont été avancées, par exemple sur l’impréparation de Boris Johnson ou sur le fait qu’il ne pensait pas que le leave gagnerait, mais pour savoir si cela a réellement joué, il faudra attendre les confessions éventuelles des premiers concernés.

 

Dans un article publié dans Libération (« Après le Brexit : une société clivée, un territoire morcelé« ), vous pointiez du doigt le risque d’une reprise des tensions en Irlande du Nord. Risque-t-on d’assister à un démembrement du Royaume-Uni ?

 

Il est toujours hasardeux de faire de la prospective géopolitique, mais il est clair que la stabilité et l’unité du Royaume-Uni, déjà fragilisées par le nationalisme écossais, pourraient être remises en question par les conséquences du Brexit. Dans le cas de l’Ecosse, Nicola Sturgeon, First Minister nationaliste, avait annoncé avant le vote qu’un nouveau référendum sur l’indépendance écossaise serait organisé en cas de victoire du leave. Malgré le référendum sur l’indépendance écossaise de septembre 2014 qui s’était soldé par une victoire jugée étriquée du non à 55,4%, un nouveau référendum dans un contexte de Brexit pourrait cette fois donner l’avantage au oui : l’enjeu serait alors pour l’Ecosse de quitter le Royaume-Uni et de rester dans l’UE (ou de la réintégrer). A l’annonce des résultats du référendum, les nationalistes écossais ont donc immédiatement évoqués cette nouvelle consultation sur l’indépendance, même si Nicola Sturgeon a maintes fois répété qu’une sortie de l’UE serait un « outrage à la démocratie ». Pour le moment, aucune date n’a cependant été évoquée pour un second référendum sur l’indépendance.

Dans ce contexte, il est toutefois peu probable que les dirigeants européens, à Bruxelles et dans certaines capitales (notamment Madrid), envoient des messages d’encouragement à l’Ecosse. La Commission européenne a plusieurs fois rappelé qu’en cas d’indépendance d’une région d’un Etat-membre (comme l’Ecosse ou la Catalogne), le nouvel Etat ne deviendrait pas automatiquement membre de l’EU. Il devra suivre le lent processus d’adhésion, comme n’importe quel Etat candidat. En outre, on voit mal les nationalistes écossais se lancer dans l’organisation d’un second référendum sans être absolument sûrs de le gagner. S’ils sont aujourd’hui dans une période favorable, rien de dit que cela va durer. Les conditions du Brexit et les relations futures entre le Royaume-Uni et l’UE auront forcément des conséquences majeures sur la position des Ecossais.

En Irlande du Nord, autre région où le remain est arrivé en tête, la situation est encore plus compliquée, compte tenu d’un contexte communautaire toujours très tendu dans lequel les unionistes loyalistes protestants ont majoritairement voté pour le leave, tandis que les nationalistes républicains catholiques se sont massivement prononcés pour le remain. Ces résultats montrent clairement les divergences fondamentales des représentations et perspectives géopolitiques des deux communautés. La pacification de la Province depuis les années 1990, les répercussions de la croissance économique irlandaise jusqu’à la fin des années 2000 et les investissements permis dans un contexte européen de libre-circulation ont surtout profité à la communauté catholique. Une part importante de la communauté protestante, notamment des classes populaires et moyennes, s’est alors retranchée dans une forme de repli identitaire, nourri par de profonds ressentiments. Fort des résultats du référendum, le Sinn Fein a immédiatement appelé à l’organisation d’un « border poll », c’est-à-dire d’un référendum sur la réunification de l’île et donc l’intégration de l’Irlande du Nord à la République d’Irlande. Il est clair qu’aucun gouvernement à Londres ne se lancera dans un tel processus, au risque de relancer les tensions et les violences dans la Province.

 

Une des questions soulevée par le Brexit est aussi celle de l’avenir de la City. Se dirige-t-on vers une reconfiguration de l’Europe financière ? Si oui, au profit de qui ?

 

Là encore, c’est compliqué d’avoir une approche prospective, tant que l’on ne connait pas les conditions du Brexit et le contenu des accords futurs entre le Royaume-Uni et l’UE. Juste après l’annonce des résultats du référendum, la bourse de Londres, comme les autres bourses européennes, a connu un repli assez net, sans pour autant conduire à une crise majeure. Depuis, la stabilité semble être revenue. Les taux et les indices sont remontés à une situation comparable à l’avant référendum. Cela ne durera pas forcément, les marchés semblent être dans l’attente de voir ce qu’il va se passer. Mais si l’on n’est pas actuellement dans une situation de crise, à court terme, on pourrait constater une certaine frilosité des investisseurs étrangers à s’implanter Royaume-Uni, par crainte des conséquences du Brexit sur le plus long terme.

En cas de déclassement de la City de Londres, première place financière européenne, plusieurs autres places européennes, comme Francfort, Paris, Amsterdam ou Dublin pourraient être favorisées. Cependant, la City, place globalisée, apparait extrêmement solide. Sa puissance n’est pas liée à la construction européenne, même si elle en profite. Une chute importante de ses activités financières est donc peu probable. Les marchés internationaux et européens n’en ont pas intérêt.

Au-delà des activités financières, certains acteurs économiques extra-européens qui avaient fait de leur implantation au Royaume-Uni une tête de pont au sein de l’UE, pourraient toutefois se retirer du pays et replier leurs activités sur le continent. Par exemple, le constructeur automobile Nissan, qui possède depuis les années 1980 une usine d’assemblage, l’une des plus performantes d’Europe, à Sunderland, l’a plusieurs fois évoqué. Les négociations et les accords à trouver sur les relations entre le Royaume-Uni et l’UE après le Brexit s’avèrent ainsi extrêmement stratégiques, aussi bien pour l’avenir institutionnel du pays que pour son économie.

 


[1] Pour comprendre les racines de l’euroscepticisme britannique, voir les travaux de Pauline Schnapper ainsi que l’article de Thibault Courcelle : https://framespa.revues.org/2556.

 

Sur les conséquences possibles du Brexit, voir aussi sur notre site le texte de Jacques de Larosière : La Tentation du Brexit : entre passion et raison

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