Du pain et des jeux : du Colisée à Saint-Denis

La formule moqueuse de Juvénal (Panem et circenses) stigmatisant la Rome impériale est beaucoup plus sérieuse qu’on ne le croit. Comparant sa ville à un lupanar faisant fuir les vieux, tant les parvenus et les bouffons lui sont insupportables, Juvénal raconte que des dizaines de sites sont dédiés aux jeux dont les courses de char et les reconstitutions de batailles. Les combats d’animaux ou de gladiateurs se déroulent dans un des douze cirques que comptait Rome, dont le Circus Maximus pouvant accueillir sous Néron 250 000 spectateurs, soit près de trois Stades de France !

Ces lieux semi-ouverts que sont les stades, jadis sacrés en Grèce, deviennent des amphithéâtres fermés à Rome. Construits pour les courses, ils servent aussi pour des exécutions de condamnés à mort, des combats de gladiateurs, substituts aux sacrifices humains, qui avaient lieu jusque là sur les tombes des grands personnages. L’édification du Colisée leur permettra de développer aussi des chasses (venationes) où des hommes affrontaient les bêtes et les fauves.

Les spectacles à Rome dépassaient ceux de Saint-Denis en investissement, encore que la diffusion mondiale par les médias amplifie considérablement  ce qui se passe dans le stade. Lors de la finale de l’Euro 2016, les réseaux sociaux ont permis de démultiplier l’émotion dans le monde entier, y compris les modes de transport comme les avions ou les trains. Au Colisée, pour massacrer lors des Jeux de Titus en 80 ap. J.-C. près de 9000 cerfs, daims, chevreuils, biches, sangliers, aurochs, taureaux issus d’élevages espagnols, probablement quelques ours et toute une faune africaine, félins (lions, panthères, guépards) mais aussi, plus tard, gazelles, gnous, buffles, autruches, hippopotames, rhinocéros, zèbres, onagres, girafes, éléphants et crocodiles et encore plus tard des tigres des Indes, des lynx gaulois, voire des animaux marins comme les phoques, les morses, les otaries, il fallait une organisation qui n’a rien à envier à l’UEFA. Le spectacle était restreint à l’arène mais l’acheminement de dizaines de milliers de bêtes de tout le bassin méditerranéen sur ordonnance de l’Empereur impressionnait les populations.

Ce qu’on appelait alors des jeux qui étaient pour les animaux ce qu’on nomme aujourd’hui des massacres avait lieu dans des décors grandioses avec des forêts et des rochers, de faux étangs, des trappes s’ouvrant pour laisser apparaître des bêtes affamées dont la cruauté des combats excitait le public. Même si Sénèque avouait un jour être rentré chez lui « plus cruel, moins humain »…  Certains empereurs comme Domitien ou Caligula pouvaient jeter des spectateurs aux bêtes sauvages, voire entrer dans l’amphithéâtre, tel Commode décapitant devant le public, outre des lions, girafes et autres tigres, avec des flèches en croissant « des autruches dont les corps sans tête continuaient à courir ». On s’excitait de voir des ours enchaînés à des  taureaux ou   des éléphants.

Les ressorts de cette cruauté ?  En 2001, une exposition au Colisée, Sangue e arena (Sang et sable) avait relié ces violences avec celle des corridas, des matches de boxe et des accidents de voitures de course sans oublier les combats de chiens, coqs ou taureaux d’aujourd’hui. Mais le psychologue Richard Pfister avait écarté l’idée que la violence et le défoulement déclencheraient une catharsis annihilant les pulsions d’agression.

Ce que Norbert Elias appelait la civilisation des mœurs devait reprendre plus tard une part de cette violence en utilisant les codes de mise à distance par le théâtre (grec) et le cinéma (américain), ou en la confinant dans des combats excluant la mort (boxe, escrime). Terrasser l’adversaire, le combattre, l’éliminer, c’est user des mots qui rappellent que toute mort, fût-elle symbolique, porte sa part sacrificielle. Les larmes de Ronaldo qui s’effondre sont celles d’un combattant qui voit son rêve d’un but chuter avec lui. Car dans l’arène, tout peut arriver. Lors des fêtes de Pompée en 55 av. J-C., Pline et Dion Cassius racontent que des éléphants criblés de javelots se défendirent, saisissaient des assaillants avec leurs trompes et les projetaient à terre, suscitant l’admiration du public, avant de barrir, donnant, selon Dion, l’impression d’appeler la vengeance du ciel sur leurs gardiens ayant rompu leur promesse de bons traitements lors de leur embarquement en Afrique. Pline et Cicéron, présents au spectacle, racontent que la foule maudissait Pompée pour sa cruauté.

Ainsi, vont les jeux. Ceux qui attendent la victoire peuvent voir se retourner le destin. Les Bleus l’ont appris ce dimanche. Ce qui fait tout leur attrait pour la violence faite aux joueurs dont on attendait tant.

 

Gilles Fumey

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