L’Euro de football, un événement géographique – Interview de Loïc Ravenel

@ Franck FIFE/AFP


De l’Islande à la Turquie, de l’Espagne à la Russie, de la Suède à l’Italie, que nous apprennent les équipes qualifiées à l’Euro de la géographie actuelle du football professionnel en Europe ?

 

A la vue des pays qualifiés pour cette édition, on peut dire que toute l’Europe est représentée tant du point de vue géographique (du nord au sud et de l’est à l’ouest) que démographique avec les grandes nations que sont la France et l’Allemagne mais aussi des plus petites comme  l’Islande ou l’Albanie. Ce championnat réunit le continent voir au-delà en accueillant la Turquie qui, d’un point de vue footballistique, est intégrée depuis longtemps. Si on trouve les pays des grands championnats professionnels (Angleterre, Allemagne, Italie, etc.), beaucoup d’autres nations participent. Une seule vraie exception pour cet Euro : l’absence des Pays-Bas.

 

L’édition 2016 de l’Euro de football a vu l’UEFA augmenter le nombre de sélections engagées. Pourquoi un tel changement ?

 

Ce changement est avant tout une démarche politicienne de Michel Platini lors de sa réélection à la tête de l’UEFA en 2011. En augmentant le nombre de qualifiés, il s’assurait le soutien de nombreux pays qui trouvaient dans cette proposition un intérêt direct. Soit dit en passant, Gianni Infantino a lui aussi cette année proposé d’élargir encore un peu plus l’assise de la Coupe du monde afin de contenter encore plus de nations et … d’électeurs. Cette croissance va néanmoins dans le sens de l’histoire et de l’économie : avec plus de participants aux phases finales, on augmente l’intérêt des différents acteurs (fans, sponsors, medias) et le spectacle proposé est vraiment représentatif du continent.  Le seul bémol : la compétition est diluée et l’intérêt des phases qualificatives a fortement baissé. Quand 24 nations (sur 58) sont qualifiées, les vraies surprises sont rares. Heureusement que les Pays-Bas (encore eux !) font figure d’exception pour cette édition !

 

Vous insistez beaucoup dans vos travaux sur la réalité d’un football à double vitesse, dans lequel les joueurs starifiés masquent la majorité des joueurs beaucoup moins médiatisés. Pourriez-vous nous dire où évoluent les joueurs participant à l’Euro 2016 ?

 

Les joueurs de l’Euro 2016 évoluent en majorité dans les grands championnats européens et plus particulièrement en Premier League anglaise (20% des joueurs de l’Euro). Parmi ces footballeurs, on retrouve les grande stars médiatiques comme Cristiano Ronaldo ou Zlatan Ibrahimovic. Bien sûr la présence de « petites » sélections comme l’Irlande du Nord, le Pays de Galles ou la Hongrie apporte leurs lots de joueurs plus anonymes qui jouent dans des championnats bien moins côtés. Nous avons calculé (http://www.football-observatory.com/IMG/sites/b5wp/2015/153/fr/) par exemple que les footballeurs de l’Equipe de France ont une valeur de transfert d’environ 700 millions d’euros alors que l’effectif hongrois cumule seulement 30 millions d’euros, c’est dire la différence de statut. Ensuite, il faut établir une différence entre les joueurs qui seront sur la pelouse et les autres. Là encore, les anonymes ont une bonne chance de le rester.

 

L’organisation de l’Euro a aussi été l’occasion pour de nombreuses villes de rénover leur stade (Lens, Toulouse, Saint-Etienne, Marseille) ou d’en construire de nouveaux (Nice, Bordeaux, Lyon, Lille). Derrière l’aspect purement sportif, pourquoi villes et clubs accordent-ils une telle importance à l’acquisition d’un stade ultramoderne ?

 

Ah, c’est la grande question ! Pour être assez trivial, je dirai parce qu’on leur a vendu ! Depuis 10 ans, les clubs, les instances sportives, les entreprises de BTP ont fait le forcing pour que la France rattrape un soit-disant retard en terme d’infrastructures. Avec les promesses habituelles de fortes retombées et la nouveauté des partenariats public privé pour le financement, les stades ont éclos. L’Euro a été le catalyseur pour construire des stades sur-dimensionnés par rapport aux besoins réels. Alors oui, les stades peuvent être des leviers pour les clubs mais dans un univers de plus en plus concurrentiels, tous n’ont pas la capacité de pouvoir utiliser au mieux cet outil de développement. Et que l’on ne me parle pas des spectacles qui doivent permettre une utilisation plus pérenne que la vingtaine de rencontres sportives annuelles : seul le Stade de France tire son épingle du jeu car il est à Paris et n’a surtout pas de club résident. Pour les autres, je m’inquiète de la retraite de Johnny Halliday, un des rares artistes à pouvoir remplir les stades de provinces !
Pour finir, il faut insister sur le fait que les villes ont vendu ces stades non pas comme des équipements sportifs mais comme des équipements urbains censés dynamiser de nouveaux quartiers et permettant de justifier ainsi tous les investissements en matière de transport et d’urbanisme. La question qu’il faut se poser est de savoir si un stade « vide » est le meilleur équipement pour cet objectif. Je ne le crois pas.

 

Le choix des acteurs publics comme privés d’investir dans des infrastructures particulièrement coûteuses ne risque-t-il pas de creuser encore plus le fossé entre football professionnel et football amateur ?

 

Le fossé est effectivement déjà très grand et cela participe à son élargissement. Si les acteurs publics nous gargarisent de retombées positives pour l’ensemble de la communauté avant la construction de l’équipement, aucun ne cherche à produire un véritable bilan en simulant, par exemple, ce qu’aurait été la situation si l’investissement d’une partie de ces sommes avait eu lieu dans le monde amateur. Je pense que les résultats seraient bien plus efficaces en termes de retombées sociales.
Le football professionnel obnubile les villes mais elles n’ont pas encore compris que le marché a évolué et que la concurrence est devenue globalisée. Une grande ville française ne peut plus concurrencer les tops clubs qui sont des marques mondiales. Il faut penser à développer des stratégies alternatives, soit vers des investissements plus low-cost, soit quasiment vers d’autres activités que le foot pro. Mais bon, comme me le rappelait un élu il y a quelques temps : « que voulez vous, les gens aiment le foot ! » Et quand la réflexion ne va pas plus loin, on peut comprendre le malaise !

 


Loïc Ravenel est collaborateur scientifique au CIES depuis 2011, en délégation de l’université de Franche-Comté où il est maître de conférences. Après avoir réalisé un doctorat de géographie sur le football professionnel en France, il a soutenu une Habilitation à Diriger des Recherches sur les apports du géomarketing au domaine sportif. Il a enseigné dans les universités d’Avignon, de Caen, de Besançon, de Lausanne et participe à de nombreuses formations de troisième cycle dans le domaine du management sportif.

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