L’empreinte maritime de la France : l’océan, un enjeu majeur pour l’avenir

Tiago Fioreze

 

L’empreinte maritime de la France : l’océan, un enjeu majeur pour l’avenir

Académie des sciences 12 avril 2016

Amiral Emmanuel Desclèves

(membre de l’Académie de Marine et de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer)

Des océans : pour quoi ?

 

Attardons-nous un instant sur le terme Océan. Nous savons désormais à peu près à quoi il sert et la liste est longue de ses attributs comme de ses ressources. Mais au-delà de l’inventaire de ses richesses et de ses contributions majeures à la viabilité géophysique de notre planète, il faut me semble-t-il s’interroger sur la raison même de son existence. Nous savons qu’une réalité complexe est supérieure à la somme de ses parties et l’Océan en particulier ne peut se comprendre par une simple addition de ses attributs. Il faut donc dépasser la question de savoir à quoi sert l’Océan et se demander pour quoi, pour quelle raison fondamentale notre planète est-elle couverte majoritairement d’eau salée ?

Ceux qui douteraient de cette réalité peuvent regarder une photo de notre planète prise à dix mille kilomètres au-dessus de Paris, vue qui nous est bien familière et qui est déjà imprégnée de bleu. Mais sur cette autre vue prise cette fois à la verticale des îles Marquises (c’est aussi la France !), vous constatez qu’on ne voit pratiquement aucune terre dans l’immense Pacifique, et on comprend mieux pourquoi les premiers astronautes émerveillés ont parlé de planète bleue.

Si les Français aiment l’histoire, ils se contentent surtout de celle de notre hexagone terrestre. À leur décharge, cette Mer encore bien mal connue n’a pas beaucoup d’adeptes pour expliquer au fond à quoi elle sert sur notre planète terre ?

La Mer sert à beaucoup plus de choses qu’on ne l’imagine a priori. On peut se demander d’abord ce qu’il adviendrait de notre planète sans ses océans ? La réponse est sans appel : aucune vie ne serait possible, notre terre serait probablement une autre lune. La mer est donc indispensable. L’océan est aussi la machine thermique qui permet de réguler les températures et le climat, d’absorber l’énergie solaire, de la stocker et la restituer ; et encore de réguler et de distribuer l’eau douce ; d’absorber et de redistribuer le CO2 ; de régénérer l’oxygène de l’air. En outre, l’océan recèle en quantités quasi-illimitées toutes les ressources nécessaires à la vie de l’humanité.

 

Un écosystème mondialisé [2]

 

Mais bien avant que soient connus tous ces attributs géophysiques, l’océan mondial a été et reste par excellence l’espace de liaison entre les peuples. D’abord parce que c’est un milieu continu, fluide, libre de toute entrave et sans frontières. Ensuite pour la facilité qu’offrent les navires, vecteurs privilégiés des échanges de marchandises depuis des temps immémoriaux [3]. Enfin et par conséquence, parce que les zones de production se sont installées préférentiellement sur des voies navigables ou à proximité du littoral maritime, où se concentre désormais la majorité de la population mondiale.

Le réseau maillé et évolutif des routes maritimes avec ses points nodaux (ports et détroits) structure la planète pour le transport des biens matériels. Historiquement, la mer Rouge, les bouches du Tigre et de l’Euphrate, celles de l’Indus, les côtes indiennes et le détroit de Malacca porte de l’Extrême-Orient sont reliés par voie maritime depuis au moins cinq millénaires. Un navire de la compagnie des Indes orientales transportait autant de marchandises qu’une improbable caravane de plusieurs centaines de chameaux empruntant la route terrestre de la soie.

Aujourd’hui un seul porte-conteneurs charge l’équivalent de 10 000 camions semi-remorques ou de 1 500 Airbus A380 Cargo. Le coût du transport d’un conteneur de 20 tonnes entre la Chine et l’Europe équivaut à celui d’un seul passager par avion. Et s’agissant d ‘émission de CO2 rapportée à la tonne transportée par km, elle est 100 fois moins élevée par bateau qu’en avion. Pour donner une autre image de l’empreinte du transport maritime sur la mondialisation, retirez d’un centre commercial ce qui a transité par mer, il ne restera qu’environ 10% des marchandises sur les étagères.

À l’aplomb de cette sorte de filet des routes maritimes de surface, des millions de kilomètres de câbles et fibres optiques tissent au fond des mers le maillage par où transitent 99% des communications mondiales. Quand vous téléphonez à Shanghai, votre communication emprunte exactement (sous l’eau) les dix-huit mille kilomètres de la route maritime de surface depuis le Data Center Interxion de Marseille en passant par le canal de Suez et les détroits de Bad El Mandeb et de Malacca. Et sans ces tuyaux sous-marins à grand débit, il n’y aurait tout simplement pas d’internet.

D’une façon générale, ces réseaux de transports de biens matériels comme immatériels à très bas coûts sont les principaux vecteurs d’un écosystème mondialisé ; ils consacrent de facto l’interdépendance inexorable des économies et des moyens de communication. Fondamentalement, la mer est le vecteur premier de la mondialisation.

 

La matrice originelle

 

La deuxième spécificité essentielle des océans est d’être la source de la vie. Si la matière inanimée trouve une explication avec le Big Bang d’il y a environ 15 milliards d’années, la mer s’impose comme le milieu originel de la vie. Le plasma humain en conserve d’ailleurs la mémoire, puisque sa composition ionique est très proche de celle de l’eau de mer et cela n’est pas indifférent.

Car tout le déroulé de l’histoire de la vie sur notre planète, celle qui aboutit à la vie humaine, avec ses circonvolutions, ses tâtonnements, ses adaptations à des milieux extrêmes au fond des océans, depuis les organismes monocellulaires primitifs jusqu’aux émergences des espèces les plus évoluées, tout cela est inscrit dans la mer, sous nos yeux émerveillés qui n’en connaissent cependant pas plus de quelques pourcents. Un seul litre d’eau de mer peut contenir en effet un milliard de bactéries et cent mille micro-algues. Ce n’est donc pas le bleu d’un désert que les astronautes contemplent du ciel, c’est le bleu de la vie.

Ce trésor encore largement inconnu est pour l’essentiel situé dans les océans du sud de sorte que la France, grâce à ses immenses ZEE du Pacifique sud et de l’Océan Indien a sous sa responsabilité une part très significative de cette richesse vivante qui reste à explorer et à comprendre. Un seul km² de récif corallien équivaut en effet à la biodiversité marine totale de la France métropolitaine et nos ZEE outre-mer ne contiennent pas moins de 20% des atolls et récifs coralliens du monde.

 

Un immense réservoir de ressources sous-explorées

 

Les ressources terrestres s’épuisent ou sont menacées, nous en sommes tous conscients. Seule la mer pourra satisfaire à terme les besoins supplémentaires en espace vital, énergie, nourriture, eau, médicaments et matières premières, de plus en plus nécessaires compte tenu de l’accroissement des populations et des niveaux de vie à l’échelle mondiale.

Mais ces richesses ne sont pas d’accès facile. Le plus souvent, le milieu marin a été considéré comme hostile pour l’homme et chaque avancée significative dans la conquête des océans a nécessité à la fois une forte volonté et une maîtrise des sciences et techniques les plus sophistiquées [4]. Les Grandes Découvertes ont été le fait de souverains visionnaires et de capitaines aventureux, mais aussi de savants versés dans toutes les disciplines, auxquelles l’Académie des sciences a d’ailleurs apporté une contribution déterminante.

Certes, l’environnement maritime est plus contraignant, le milieu est plus difficile, mais il s’avère également plus complexe donc plus riche, plus diversifié, plus prometteur. Du fait de ces difficultés techniques inhérentes au milieu, aujourd’hui comme hier, seules quelques rares grandes nations comme la France ont la capacité d’explorer le fond des océans, de faire des campagnes de recherches in situ, ou de concevoir les navires et engins sophistiqués qui permettront de connaître puis d’exploiter intelligemment les richesses marines.

Depuis toujours l’expédition maritime est une opération lourde, complexe et risquée. Rappelons que pour commanditer ces expéditions nos ancêtres ont inventé la banque, l’assurance, le concept de risque mesuré, le droit international, des règles et processus universels adaptés à cette activité fondamentalement mondialisée. Quelques chiffres pour préciser les ordres de grandeur. L’exploitation d’un navire de recherche sismique [5] peut coûter 250 000 $/jour, sachant qu’il opère 365j/an. Le coût des marchandises transportées par un seul grand porte-conteneurs peut atteindre un milliard de dollars.

D’une façon plus générale, l’ensemble des domaines d’activité maritime représente aujourd’hui le deuxième poste de l’économie dans le monde, après l’agroalimentaire mais avant les technologies de l’information par exemple. Ce domaine rassemble un vaste panel d’activités qui structurent déjà l’économie mondiale : transports et logistique, ports et infrastructures, pêche et aquaculture, exploitations offshore, croisières, tourisme, construction et réparation navales, finances, assurances, câbles sous-marins, services maritimes, recherche scientifique et technologique.

Mais il y a aussi des domaines émergeants très dynamiques. Une nouvelle ère de développement de l’exploitation des ressources des océans est désormais ouverte pour l’exploitation de minerais sous-marins, ainsi que pour les énergies marines renouvelables (EMR).

Demain, nous profiterons largement des ressources liées à la biomasse et aux biotechnologies bleues, au potentiel extrêmement prometteur.

 

L’espace de liberté par excellence

 

Un tiers environ de la surface de la planète est soumis à la loi des États. C’est à dire en réalité que les deux tiers sont placés sous le régime juridique de la Haute mer. Hors exploitation halieutique, cet espace immense n’était jusqu’à présent qu’un lieu de passage pour les navires qui bénéficient d’une totale liberté de navigation. La haute mer est donc l’espace de liberté par excellence, les activités humaines n’y étant quasiment pas réglementées.

Aujourd’hui et davantage encore demain, les ressources qu’on y découvre in situ suscitent d’autant plus de convoitises que les besoins mondiaux croissent de façon exponentielle. Sans compter qu’on ne connaît qu’une très faible partie des richesses intrinsèques des océans et des fonds marins. C’est dire s’il est désormais urgent de se lancer de façon concertée dans l’exploration et l’inventaire partagé, puis l’exploitation raisonnée de ce bien commun de l’humanité dont les règles de partage et de gestion restent à définir.

Un premier danger serait de laisser « territorialiser » ces immensités libres et largement vierges, y compris sous la pression parfois ambiguë des tenants de la protection de l’environnement. Un autre serait de considérer à l’inverse que cet espace de liberté n’appartient à personne, quand nous devons plaider qu’il appartient à tous. La France aurait certainement un rôle éminent à jouer dans une démarche d’envergure visant à passer du concept actuel de Res nullius à celui de Res communis, dans la continuité des travaux de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer, dont une nouvelle phase de négociations vient de s’ouvrir en vue d’un accord international sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine.

En réalité, il semble que les instruments de droit dont nous disposons à l’heure actuelle soient impuissants pour répondre aux questions liées à la gestion des espaces communs hétérogènes, fluides, continus et probabilistes, comme la mer. Est manifestement inadaptée la logique restrictive de l’appropriation, sous-tendue par le dogme selon lequel chaque chose aurait une valeur (marchande) et serait de ce fait potentiellement « appropriable ». Il faut trouver le moyen de sortir de cette logique, et la vraie question est probablement de savoir comment ce bien commun peut profiter à tous et non pas comment le répartir entre quelques rares propriétaires. Comme son histoire maritime et philosophique l’y incite, la France pourrait être l’initiateur de ce nouveau contrat socialpour les océans.

 

Maîtriser les activités maritimes

 

La puissance maritime reste au cœur du sujet. À défaut de systèmes de surveillance et de contrôle des espaces maritimes, sans forces aéronavales et autres moyens de l’État, pas de liberté de circulation, pas d’exploitation contrôlée et responsable des ressources de la mer, pas d’activités de loisirs ni de recherche scientifique, pas de maîtrise de la pollution ni de conservation des espèces, pas de croissance bleue. La piraterie récurrente ainsi que le développement de nombreuses autres activités illicites montrent bien les limites du concept de Res nullius lorsque les moyens de surveillance et d’action sont réduits.

Les pays émergents ont tous bien saisi l’importance d’une marine puissante pour défendre leurs intérêts présents et à venir. À l’heure où les Européens réduisent la voilure et peinent à définir une politique maritime ambitieuse, ces pays lancent d’importants projets d’extension ou de renouvellement de leurs moyens navals. Avides des ressources potentielles que recèle l’Océan qui borde leurs rivages, certains pratiquent même des stratégies d’intimidation – voire de déni d’accès – afin de se tailler la part du lion dans la répartition de richesses très prometteuses dont le statut est encore incertain.

 

Le peuple de l’Océan

 

Retournons dans le Pacifique. La mer y règne sans partage. Les Polynésiens qui l’ont entièrement exploré puis peuplé des siècles avant l’arrivée des Européens parlent d’ailleurs d’un Océan d’îles et non pas d’un « continent maritime ». En contemplant et parcourant cet espace interminable, on pénètre le sens du mot immensité, spatiale comme temporelle ; on comprend aussi que cette réalité tangible mais insaisissable nous dépasse et que l’Homme ne pourra jamais la dominer ni se l’approprier au sens physique du terme; on comprend encore que c’est un espace vivant, incroyablement riche en biodiversité, à la fois berceau et mémoire de la vie sur la planète ; on comprend enfin que le miroir de sa surface sert en quelque sorte de réceptacle à l’univers céleste dont les myriades d’étoiles se reflètent dans ses eaux. C’est d’ailleurs en contemplant le ciel que les descendants des dieux de la mer, les plus grands navigateurs de tous les temps [6] trouvaient les repères nécessaires à leurs navigations océaniques sans cartes ni instruments d’aucune sorte.

Unique au monde par l’extension de son espace géoculturel (40 % de la surface du globe) et sa longévité (6 ou 7 millénaires), la civilisation océanienne n’a pas encore fait l’objet d’un intérêt marqué, hors d’un cercle restreint de spécialistes. À l’heure de la mondialisation et de l’importance grandissante de la Mer pour notre avenir commun, l’expérience inédite des peuples de l’Océan peut nous apporter beaucoup dans la façon d’appréhender les réalités maritimes.

Les Polynésiens nous montrent en effet jusqu’à quel point on peut comprendre et aimer la mer. Probablement inégalable, leur intelligence du milieu marin a atteint très tôt dans l’histoire sa plénitude, de nombreux siècles avant que nos ancêtres ne les découvrent dans l’immense désert des mers du Sud. Dans la cosmogonie et l’histoire océanienne, c’est en termes de fusion et non d’extériorité ou de fractionnement qu’est comprise la relation de l’homme à son environnement. L’anthropologue Epeli Hau’ofa parle de « lignes imaginaires sur la mer, créant des frontières coloniales qui, pour la première fois, enfermaient les peuples de l’océan dans de petits espaces » [7].

S’agissant de l’exploitation des ressources naturelles en général et halieutiques en particulier, leur mode de gestion traditionnel repose sur le principe des communs largement pratiqués dans le monde encore aujourd’hui, avec ses trois piliers.

Le premier est la communauté, qui bénéficie des communs mais qui en est également responsable dans le long terme. Deuxième élément constitutif : les biens ouverts au partage, quels qu’ils soient : terres, eaux, littoraux, maisons communes, mythes, lieux de culte, etc. ; la communauté se sent partie prenante de ces biens ; ensemble ils forment un même tout, de sorte que porter atteinte à l’un affecte aussi les autres. Troisième pilier, les règles de gestion établies par la communauté, qui prennent des formes très variées selon les lieux, les usages, les circonstances et les besoins.

Cette organisation traditionnelle répond bien sûr au besoin en ressources vitales pour les personnes de la communauté et organise leur exploitation et leur partage, mais elle va beaucoup plus loin puisqu’elle fonde en réalité le lien social interne en étroite relation avec les ancêtres. Elle s’inscrit aussi dans une dynamique d’échanges traditionnels et symboliques avec les autres communautés reliées par de vastes réseaux maritimes.

La pratique en vigueur localement consacre donc un certain nombre de règles de gestion communes reposant dans le monde polynésien sur le principe traditionnel du rahui : il s’agit d’interdire ou d’autoriser telle ou telle récolte ou pêche de telle espèce, à tel endroit, à des moments déterminés et selon des techniques appropriées, individuelles ou communautaires. Cette gestion intelligente et durable, dont la pertinence et la pérennité sont attestées par des millénaires d’expérience concrète, repose en réalité sur une connaissance très approfondie des espèces et de l’environnement en général, avec une déclinaison spécifique au niveau de chaque communauté.

À cet égard, il est extrêmement significatif que l’on parle localement d’aires marines gérées plutôt que protégéeset que l’on se refuse par ailleurs à séparer artificiellement les espaces contigus maritimes et terrestres.

Les savoirs traditionnels sont au cœur des débats actuels sur le développement durable. Des études scientifiques comparatives ont mis en évidence l’efficience de ces pratiques intégrées dans le Pacifique au regard du critère de résilience vis-à-vis des accidents climatiques [8]. En d’autres termes, les savoirs anciens apparaissent souvent plus pertinents et mieux adaptés à bien des égards que ceux mis en œuvre par des sociétés réputées modernes.

Face aux défis complexes et multiformes du changement climatique, ce qui ressort d’études de terrain réalisées notamment au Kiribati et aux Tuamotu à l’initiative de l’Agence française de développement (AFD) n’est pas tant la différence entre deux situations qui se sont fortement différentiées depuis deux siècles, après les contacts avec l’Europe et l’Amérique, que la similitude des défis actuels et la nécessité d’y répondre à la fois dans ce qu’ils ont de direct et d’immédiat, mais aussi de prévisionnel et de différé.

Il ne s’agira pas seulement d’abandonner un modèle de développement menant structurellement à une crise environnementale, modèle qui domine encore sous la forme d’infrastructures lourdes et d’économies fortement carbonées, mais encore d’adapter au temps présent une résilience socio-économique à l’empreinte plus légère mais à l’assise beaucoup plus large, celle justement des sociétés traditionnelles, qui leur a permis de se développer durant des siècles tout en faisant face à des catastrophes climatiques récurrentes sur les atolls du Pacifique.

Comme le démontre la recherche historique, ces sociétés très mobiles ont su respecter leur environnement terrestre et aquatique tout en l’utilisant avec une connaissance incomparable des ressources locales, beaucoup plus riches et diverses que celles qui ont été retenues par l’économie de marché introduite par les Européens depuis le XIXe siècle.

Dans le cadre de la COP 21, les dirigeants des états et territoires polynésiens, réunis sur le site hautement symbolique du marae de Taputapuatea à Raiatea, déclaraient d’ailleurs solennellement le 16 juillet 2015 [9] : Nous sommes le peuple du plus grand océan du monde. Nous, le groupe des dirigeants polynésiens, sommes la voix de l’océan Pacifique. Nous réaffirmons notre intime relation historique et culturelle avec notre océan et la nature. Nous, le peuple de la pirogue, avons su traverser le temps et relever les nombreux défis pour nous adapter, construire notre résilience et continuer d’exister. Nous déclarons que pour une justice inter et intra-générationnelle entre populations issues d’une histoire partagée, il est de notre responsabilité de préserver nos cultures, de gérer notre océan et de protéger nos terres. Reconnaissant que nous ne possédons pas la nature mais que nous n’en sommes que les « usufruitiers », nous nous engageons à soutenir un développement durable.

Alors que notre sensibilité nous pousse à mieux prendre en compte les interdépendances entre l’homme, la science et la nature – notamment dans les vastes espaces maritimes si riches d’avenir pour l’humanité – c’est dans la mémoire de ses populations et dans le réservoir d’expériences accumulées de générations en générations qu’il faut donc poser les fondements d’une approche écologique intégrale de l’océan et de ses îles.

Cela étant, nous devons avoir conscience de la difficulté de communication entre ces deux cultures de nature très différentes. Il n’est pas certain en effet que les processus cognitifs et opératifs qui nous sont familiers soient réellement partagés par nos compatriotes du Pacifique. En d’autres termes, nous aurons bien des difficultés à tirer bénéfice des savoirfaire et des savoir-être traditionnels si nous cherchons à les disséquer pour les intégrer dans une démarche scientifique classique (de notre point de vue).

Nous en avons d’ailleurs l’illustration lorsque nous regardons la composition des équipes scientifiques de nos différents organismes de recherche ou de développement à l’œuvre sur ces sujets, les grands absents étant les océaniens eux-mêmes, alors que nous sommes de plus en plus nombreux à être convaincus qu’ils détiennent en l’occurrence l’essentiel des savoirs utiles.

Il y a là un véritable paradoxe, mis en évidence dès les premiers contacts, qui devrait me semble-t-il intéresser nos sociétés savantes.

 

L’Océan, bien commun de l’humanité ?

 

L’idée d’un océan, bien commun de l’humanité restera très probablement une utopie si l’on poursuit la logique actuelle qui consiste à vouloir tout « valoriser » de façon exclusivement matérielle ou financière, en fractionnant systématiquement la réalité vivante en entités « mesurables » et « appropriables ».

Si en revanche, nous souhaitons un regard plus responsable sur les relations entre l’homme et la nature ; si nous considérons que la mer est le laboratoire de la vie et la mémoire de l’humanité, et si nous ne voulons pas qu’elle devienne un futur Far West américain d’où l’on aurait chassé les habitants indésirables ; si nous pensons qu’il y a d’autres façons pertinentes de gérer intelligemment et de façon durable que de créer des frontières artificielles, d’instaurer des exclusivités, de concéder des monopoles ou encore d’échanger des quotas de poissons contre des émissions de CO2 ; si nous sommes convaincus enfin que tout est lié et qu’il faut aborder la question fondamentale de cet Océan d’îles avec une vision écologique intégrale, alors écoutons les peuples de la mer.

Ils la connaissent et la comprennent beaucoup mieux que nous, et ont su en partager intelligemment les fruits de générations en générations ; avec eux remettons en œuvre et multiplions les pratiques traditionnelles pertinentes dans la logique des communs et du rahui ; retrouvons et valorisons ces sagesses humanistes, à commencer par celles de notre propre civilisation, que nous avons imprudemment mises de côté avec nos démarches probablement trop positivistes et désincarnées.

 

En conclusion, la clé d’un futur inexorable

 

Que l’on se place du point de vue géopolitique, démographique, stratégique, géoéconomique, scientifique ou écologique, l’enjeu maritime est considérable au niveau mondial. Comprendre la Mer, c’est en quelque sorte comprendre le monde qui se présente à nous, un monde de plus en plus global et interconnecté, un monde de flux et d’interdépendances. La Mer est non seulement le nouvel espace de développement de la planète, mais aussi la clé principale d’un futur commun à toute l’humanité.

L’Union européenne est la première puissance économique et maritime dans le monde. Prises dans leur ensemble, ses nations détiennent encore la plupart des premières places mondiales et des leviers du monde maritime actuel. La France en particulier dispose dans le domaine maritime d’atouts très significatifs mais mal connus.

Détentrice de droits mais aussi de devoirs sur un espace maritime considérable, présente sur tous les océans, bénéficiant de l’héritage des savoirs incomparables de la civilisation polynésienne, d’organismes de recherche renommés, d’industries, d’armateurs et de sociétés de services maritimes reconnus au niveau mondial, disposant d’une Marine nationale de tout premier plan, la France est un grand pays maritime qui s’ignore, alors même que sa position, ses compétences et sa responsabilité mondiale au regard de la richesse de ses espaces maritimes devraient être de formidables leviers d’avenir, au service d’une véritable ambition politique.

La conquête pacifique et raisonnée des immenses ressources mal connues des océans est un enjeu politique, stratégique, économique, social et sécuritaire majeur à la hauteur des défis de la mondialisation. La Mer peut offrir aux Français un nouvel horizon de nature à dynamiser leurs ambitions, stimuler leur créativité et tirer bénéfice à la fois des audaces du passé, des opportunités offertes par le présent et des succès que l’avenir leur réserve.

De ce point de vue, la mondialisation est une chance qui offre à l’Europe une occasion unique de renouer avec le destin maritime qui a fait sa grandeur depuis l’épopée fondatrice des Grandes Découvertes.

Le temps est venu d’engager des politiques volontaristes pour que nous puissions transformer utilement cette vision du futur en réalité positive.

 


[1] Le Courrier de l’Unesco, décembre 1983.

[2] DESCLEVES E : La mer, vecteur et enjeu du futur, Études, mars 2013.

[3] Les routes maritimes ne furent pas que commerciales. Elles permirent la diffusion des religions, des écrits, des cultures et des modèles politiques.

[4] DESCLEVES E : Le monde maritime à l’avant-garde du progrès technologique – Défense (IHEDN), mars-avril 2015.

[5] Utilisé pour la recherche de champs d’hydrocarbures sous la mer.

[6] C’est ainsi qu’Alain Gerbault qualifiait les Polynésiens.

[7] Our Sea of Islands.

[8] Changement climatique et atolls du Pacifique : une étude comparée de la résilience socio-environnementale en situation de risque extrême (Tuamotu et Kiribati). IRCP/CNRS/AFD, 2015.

[9] The Polynesian PACT.

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