Stéphane Rosière : Comprendre en géographe violence et coercition

Stéphane Rosière est Professeur des Universités en géographie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne et directeur de publication de la revue en ligne L’Espace Politique. Ses travaux s’attachent à consolider la réflexion théorique en géographie politique, notamment à travers les dimensions spatiales de la violence et de la coercition étudiées à travers les thématiques du nettoyage ethnique, des murs et des frontières.

Colonie israélienne de Pisgat Zeev vue depuis le camp de réfugiés de Shuafat. © Kai Wiedenhöfer, 2009

 

Comment avez-vous découvert la géographie ?

 

Mon père était VRP et sillonnait une bonne partie de la France. Pour ce faire, il disposait d’une impressionnante collection de cartes Michelin. Dans son bureau, il en avait de pleins tiroirs (cartes de France mais aussi de nombreux autres pays) et je me plongeais dans ces documents qui me captivaient. Je pouvais passer des heures à les regarder. J’ai appris les bases de la cartographie tout seul. Il y avait aussi une tradition de la culture géographique en famille : nous nous intéressions au monde, nos parents nous amenaient en voyage, nous avions des atlas, nous commentions l’actualité. Ce fut un environnement favorable. Je n’aimais pas l’école (ce qui est assez paradoxal alors que je suis devenu Professeur des universités). Seules la géographie et l’histoire trouvaient grâce à mes yeux. Quand j’ai eu mon Bac, je ne me suis pas posé de questions sur mon orientation : j’ai choisis la géographie. Pour autant, j’ai failli bifurquer vers l’histoire lorsque j’ai eu ma licence. Les spécialités de l’université de Nantes où j’étudiais alors étaient la géographie physique et la géographie rurale mais, grâce à un cours lumineux donné par M. Chauvet en L3, j’ai découvert la géographie politique. Ce fut un vrai flash, j’avais trouvé ma voie.

 

Quels sont vos domaines et terrains de recherche ? Pourquoi vous être tourné vers eux ?

 

J’ai changé de domaines et de terrains de recherche. J’ai commencé la recherche académique en tant que spécialiste de l’Europe centrale : mon premier article publié sur le sujet date de 1989, avant de soutenir ma thèse en 1994 sur les minorités hongroises d’Europe centrale. J’ai ensuite été à l’Université Nancy 2, mais le laboratoire local ne travaillait pas spécifiquement sur cette région. J’ai lentement bifurqué vers la théorie de la géographie politique et la géopolitique, notamment grâce à un cours de géographie politique que je donnais en L3 et qui m’a amené à creuser cette discipline et à publier ouvrages et articles sur le sujet [1].

De là, j’ai découvert les apories de la géographie humaine et politique, je me suis passionné pour les questions de violences politiques, incroyablement absentes des études de géographie humaine et de la population. Il est d’ailleurs étonnant de constater que la génération de Pierre George, qui a été témoin des violences de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah, de la déportation autoritaire de millions d’individus jusqu’à la fin des années 1950, n’a pas parlé de ces phénomènes. Est-ce parce que ces déportations ont été conduites par des régimes communistes (P. George était militant du PCF) ? C’est sûrement un élément d’explication. Mais dans le cas de la Shoah, pourquoi ignorer le mot « extermination » dans une « géographie de la population » ? Comment cette génération a-t-elle fait pour passer sous silence le lien entre violences et peuplement ? C’est un vrai sujet. Mon livre sur le nettoyage ethnique [2], qui a d’ailleurs été récompensé par la Société de géographie qui lui a attribué le Prix Charles Maunoir en 2006, est un des seuls en français sur ce thème.

Mais il est toutefois difficile de mener une recherche presque seul car ces sujets n’intéressent pas mes collègues et encore moins les financeurs. A cet égard, j’avais déposé un dossier de candidature à l’IUF sur la « modification coercitive du peuplement » au début des années 2010. Ce projet fut refusé car, m’a-t-on expliqué, je manquais de réseau. Mais il s’agissait précisément de se donner les moyens de le construire. Ce fut une (nouvelle) occasion ratée de croiser l’étude des violences politiques – ou des violences de masse pour reprendre un terme utilisé, entre autres par J. Sémelin – et la géographie. Je n’ai malheureusement jamais représenté ce dossier. Malgré ces difficultés, cette réflexion sur les violences politiques qui a culminé avec mon HDR soutenue à Toulouse-le-Mirail sous la direction de feu Michel Roux à qui je vous une grande admiration [3] se poursuit tant bien que mal aujourd’hui.

A ce sujet, les chercheurs passent trop de temps désormais à monter des projets de recherche qui sont refusés presque à tous les coups. Quel gâchis ! Voilà au moins un problème que la génération de Pierre George n’a pas connu. La nôtre publiera plus de projets de recherche refusés que de livres. Nous sommes paralysés par cette logique. Il faudrait que les projets soient dix fois moins importants en termes financiers mais dix fois plus facile à obtenir : l’échelle industrielle que l’on veut absolument donner aux sciences humaines et qui doit venir des sciences dures est une menace sur la discipline. Nous lisons encore Pierre George, mais qui lira nos projets refusés embaumés dans nos ordinateurs ?

 

Pour vous, comment « fait-on » de la géographie ?

 

53437Il y a aujourd’hui de nombreuses façons de faire de la géographie. Le terrain, « religion » initiale (pour de Martonne !) a cédé la place à une réflexion théorique, multiscalaire pour laquelle Jacques Lévy a donné une impulsion décisive. Roger Brunet a bien représenté ce virage dans les années 1980-90. Depuis, les choses ont encore évolué et on peut noter que la volonté de décrire la terre (gaia-graphein) à laisser la place à une vision plus anthropologique, qui délaisse la dimension concrète et mesurable du terrain pour se concentrer sur l’espace « vécu » (A. Frémont), l’espace perçu, les représentations (notion importée vers la géographie depuis les travaux pionniers d’Henri Lefebvre, notamment dans La production de l’espace publié en 1974).

Cette évolution du terrain à sa représentation doit être connue, comprise par les plus jeunes. Elle se manifeste très bien dans la critical geopolitics contemporaine (cf. le livre éponyme de Gearóid Ó Tuathaigh), mais ce positionnement comporte un danger qui est celui de l’abandon pur et simple de la « graphein », de la description du monde, que l’on peut entrevoir dans l’abandon des cartes [4]. Aujourd’hui, je n’hésiterai pas à parler de mépris pour cet outil qui paraît pourtant, vu de loin, symboliser notre travail. Ce mépris est notamment sensible chez de nombreux géographes anglo-saxons : les chercheurs qui ont envoyé des articles avec des cartes à une revue américaine savent de quoi il s’agit. Aujourd’hui, il faut citer des philosophes pour être publié dans une revue de géographie, pas proposer des cartes, c’est complètement has been. La géographie tend donc à devenir une gaia-sophia, une réflexion sur la perception de l’espace et non plus sur l’espace. Révolution copernicienne ! O tempora o mores. Mais qui produira les cartes et la réflexion sur l’espace si les géographes l’abandonnent ? Les géographes français restent encore attachés aux cartes, bien plus que les nord-américains par exemple. Il faut préserver ce savoir-faire et cette capacité à produire ces outils. C’est notre marque de fabrique, et le besoin en la matière existera toujours.

 

Quels textes, auteurs, ont influencé vos travaux et comment ?

 

Vaste question. J’ai été influencé par les travaux d’Yves Lacoste, mon directeur de thèse, qui m’a éveillé à la géopolitique. Ses rivaux, R. Brunet et J. Lévy ont aussi contribué à ma formation. J’ai toujours apprécié la volonté scientifique de R. Brunet, sa recherche de rationalité. Lorsque j’ai soutenu mon HDR en 2004, j’ai fait beaucoup rire mon jury en soulignant que, dans le fond, je voulais marier Lacoste et Brunet, notamment en intégrant les chorèmes dans la réflexion géopolitique. Je dirige un master de géopolitique à Reims et je soutiens que toute carte est un chorème : à moins d’être à l’échelle 1:1, elle est toujours une simplification. Le chorème est ainsi un outil géopolitique majeur, depuis les schémas mondiaux de MacKinder sur l’île-Monde et la zone pivot et ceux d’Haushofer sur les Pan-ideen, puis avec le travail de Brezinski sur les « arcs de crise ». Ces chercheurs ont créé des schémas globaux, relativement simplistes, qui peuvent être qualifié de chorèmes. Ces schémas sont toujours recherchés par les décideurs politiques. J’incite mes étudiants à mener cette réflexion « brunetienne » sur les lignes de force de l’espace. C’est la manifestation d’une capacité de synthèse de zones et de situations a priori inextricables.

La géographie critique a aussi imprégné mon travail. On ne peut plus faire de géographie sans s’intéresser aux représentations de l’espace. Mais je me méfie de la volonté hégémonique de cette démarche. Il y a aussi un effet de mode, tout le monde veut faire du « critique », mais si tout le monde se dirige vers cette démarche, notre discipline en sera appauvrie. La diversité intellectuelle et linguistique paraît actuellement menacée par une forme de logique de marché qui se donne pour but de produire des articles le plus lus possible — donc en anglais —, et implique de se fondre dans le mainstream, source d’appauvrissement selon moi. Il faut affirmer des champs différents et des démarches différentes.

Un autre danger est que le géographe ne devienne un « technicien de surface » (sic), manipulateur d’outils de calculs, mais délaissant toute réflexion. Qu’est devenue la pensée englobante d’un Vidal alors que les programmes de recherche paraissent se concentrer sur la gestion des flux dans les agglomérations, thématique qui représente une large part des financements de recherche ? Le géographe ne doit pas être avalé par la technique d’une part ou la philosophie d’autre part. Il a un rôle spécifique à jouer, mais notre discipline a tellement changé !

 

La géographie n’est guère aimée du grand public. Que suggérez-vous pour changer cette situation ?

 

Elle est sans doute peu aimée car elle est enseignée par des gens qui ne l’apprécient guère (des historiens). Mais si la cause paraît simple, les remèdes ne le sont pas forcément.

 

Quels efforts accomplissez-vous personnellement dans cette direction ?

 

Je participe à la diffusion de la pensée géographique par le biais de la revue L’espace politique fondée en 2007 que je dirige et qui est, depuis quelques années, un beau succès éditorial avec plus de 20 000 visiteurs uniques par mois.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :