Fabrice Balanche : « Bashar el Assad va rester au pouvoir en Syrie, sans doute sur une partie seulement du pays »

 

Après les attentats du 13 novembre, plusieurs des principales puissances mondiales semblaient proches d’un accord pour une lutte commune contre Daesh, réponse qui n’excluait plus de manière systématique Bashar el-Assad. Deux mois plus tard, qu’en est-il ?

 

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont suscité beaucoup d’émotion dans le monde. Le Président français a fait le tour du monde : Washington, Moscou et Pékin, pour activer une grande coalition contre Daesh. Deux mois plus tard force est de constater que c’est un échec. Certes Daesh recule sur tous les fronts car les Kurdes, les armées syrienne et irakienne sont passées à l’offensive depuis le printemps 2015. Toutefois, nous ne constatons pas un plus grand investissement de la communauté internationale et ce ne sont pas les quelques frappes françaises dans le désert qui menacent Daesh. Le problème des Occidentaux est qu’ils ont la hantise des « dégâts collatéraux », autrement dit de tuer des civils. Daesh le sait parfaitement et dissémine ses troupes et ses centres de commandement parmi les civils. Les Russes ont moins de scrupules. Ils appliquent une technique de contre insurrection très primaire qui consiste à séparer les civils des militaires par des bombardements aveugles qui poussent les civils à partir et isolent les combattants. Elle est évidemment très critiquée en Occident.

Daesh est devenu l’ennemi public numéro un, par conséquent le départ de Bashar el-Assad est moins urgent. John Kerry a déclaré qu’il pouvait rester jusqu’en mars 2017, c’est-à-dire au terme du processus de transition politique qui devrait normalement être engagé. Mais les Occidentaux n’ont aucun moyen de le faire partir et sans doute ne le désirent-ils plus aujourd’hui car ils ont peur que son départ ne provoque un effondrement des institutions syriennes. Le gouvernement français a du mal à l’avouer publiquement car il est allé très loin dans l’anti-Assad et nos relations privilégiées avec l’Arabie Saoudite obligent Laurent Fabius a monté au créneau régulièrement contre Bashar el Assad. Cependant, personne n’est dupe. Bashar el Assad va rester au pouvoir en Syrie, sans doute sur une partie seulement du pays, car il a le soutien russe et iranien.

 

L’ONU annonçait il y a quelques semaines sa volonté d’engager des pourparlers en faveur d’un processus de paix. Cette annonce relève-t-elle d’une déclaration de principe ou peut-elle être une première étape en vue d’une résolution future du conflit ?

 

Les pourparlers de paix sur la Syrie entre les belligérants sont prévus le 25 janvier à Genève. Le contexte international n’est pas très favorable avec la recrudescence des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. L’exécution du Cheikh al-Nemer par l’Arabie Saoudite pour soi-disant acte terroriste est une déclaration de guerre au monde chiite. Cela a pour conséquence de bloquer les discussions sur les crises au Moyen-Orient : la Syrie mais également le Yémen et de façon marginale la présidentielle libanaise. Au niveau local, les combats redoublent d’intensité avec l’arrivée de la Russie qui a renforcé l’armée syrienne. Les rebelles sont sur la défensive mais ne renoncent pas, espérant une aide de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. Quant à Daesh, son emprise s’est réduite de 20% en Syrie et en Irak durant l’année 2015 mais le cœur de son territoire est intact. Il profite des dissensions entre les deux camps précédents.

Dans ce cadre, la tenue d’une conférence de paix sur la Syrie, la mise en place d’un cessez le feu et d’une transition politique d’ici 18 mois sont tous simplement surréalistes. L’objectif de l’ONU est simplement de maintenir le contact entre les belligérants et d’empêcher un accroissement des tensions internationales, notamment concernant l’intervention de la Russie. La destruction d’un bombardier russe par la Turquie en novembre dernier après qu’il ait brièvement violé l’espace aérien turc a augmenté les tensions entre les deux pays. Nous ne sommes donc pas dans un processus de paix.

 

Les médias parlent en permanence de « rebelles » et/ou d’ « opposition » au régime. Mais de quoi est composée cette opposition ?

 

L’opposition syrienne est très diverse. Il y a tout d’abord l’opposition politique soutenue par les pays occidentaux et les monarchies du Golfe : la Coalition Nationale Syrienne. Elle n’a aucun lien avec les milices sur le terrain si ce n’est pas l’intermédiaire du parrain saoudien qui finance les deux groupes. La CNS est noyautée par les Frères Musulmans, mais ces derniers se sont un peu effacé au profit des pro-saoudiens, le Qatar (soutien des Frères Musulmans) faisant davantage profil bas dans la crise syrienne qu’à l’époque du père de l’émir actuel. D’autres groupes d’opposition existent en dehors de la CNS, mais ils sont eux-aussi peu représentatifs et sans légitimité sur le terrain. L’opposition syrienne politique est en exil, elle vit dans un monde virtuel et passe son temps à s’affronter pour des querelles d’ego et pour les financements des pays du Golfe qui permettent à ses dirigeants de mener grand train. La population syrienne et les réfugiés l’appellent la Coalition Nationale Sheraton, en référence à la chaine d’hôtel où elle organise régulièrement ses réunions.

L’opposition militaire est encore plus divisée. Les medias simplifient en indiquant Daesh et les autres rebelles. Ces derniers sont considérés comme « modérés » alors que ses principaux membres sont le Front al Nosra, la branche syrienne d’al Qaïda, et Ahrar Es Sham son avatar. L’Armée Syrienne Libre, séculière et démocratique, n’existe plus si tant est qu’elle ait jamais existé. Au début de la révolte, des militaires ont déserté l’armée d’Assad et créé les premières milices. Parallèlement, des officiers ont créé un Etat-major en Turquie soutenu à bout de bras par les pays occidentaux, la Turquie et les monarchies du Golfe en tête. Les officiers en question se sont appropriés les diverses attaques des milices sur le terrain, mais il n’existait aucune coordination entre eux. En 2013, le représentant de l’ONU à Damas estimait les combattants labellisés ASL à 15% du total des rebelles. D’après lui, ils représentaient 150,000 hommes répartis en plus d’un millier de milices. Les Islamistes formaient déjà les plus gros bataillons.

Il ne faut pas oublier un troisième acteur : les Kurdes. Dès le début de la révolte, les Kurdes ont créé leurs propres organisations politiques et militaires. Le PYD est devenu rapidement le principal parti politique dans les zones kurdes et sa milice, les YPG, la force exclusive. Des milices chrétiennes se sont jointes à lui dans la région de Hassakeh pour se défendre contre Daesh. A l’automne 2015, il a créé les Forces Syriennes Démocratique pour regrouper les milices chrétiennes et arabes sunnites qui combattaient à ses côtés. Les YPG ne souhaitent pas intervenir dans les zones non Kurdes comme à Raqqa, d’une part car ce n’est pas leur objectif militaire, d’autre part, car cela serait considéré comme une invasion kurde par les populations arabes. Il est donc préférable de mettre sur pied des milices arabes anti-Daesh, mais qui s’appuient et se coordonnent avec le PYD. Après l’échec de leur armée de rebelles modérés anti-Daesh, les Etats Unis ont opté pour cette solution et fournissent de l’armement aux milices arabes sunnites qui acceptent la tutelle du PYD. C’est un peu ambivalent car ce parti est considéré comme la branche syrienne du PKK, organisation considérée comme terroriste par les Etats-Unis.

 

En Irak, il semble que l’armée irakienne et les combattants kurdes stoppent l’avancée de l’Etat Islamique, notamment avec les prises récentes de Sinjar et Ramadi. En Syrie, l’organisation islamiste est-elle toujours en ce moment dans une phase d’expansion ?

 

Daesh recule sur tous les fronts en Irak tout comme en Syrie. L’armée américaine a déclaré début janvier qu’il avait perdu 40% de son territoire en Irak, mais c’est exagéré. En fait, la grande majorité de son territoire étant désertique, il suffit de reprendre une ville ou une route pour le chasser d’un vaste territoire, mais cela ne l’empêche pas de lancer des raids sur les territoires perdus. En Syrie, les Kurdes ont fait reculer Daesh dans le Nord-Est. Dans la province d’Alep, il est sous la pression de l’armée syrienne qui est devant al-Bab, des Kurdes qui vont s’emparer de Manbej et des autres rebelles, soutenus par la Turquie, qui visent Jerablus pour empêcher les Kurdes de s’en emparer.

Il faudra encore du temps pour reprendre Mossoul et Raqqa, car les forces kurdes renaclent à se lancer dans la bataille. Or, ils sont le partenaire indispensable de la Coalition en Irak et en Syrie. Les frappes occidentales accompagnent les offensives au sol mais ne frappent pas les centres de Daesh dans les villes par peur de tuer des civils. Les Russes ont beaucoup moins de scrupules et effectuent le travail que les Occidentaux ne veulent pas faire. Par conséquent Daesh est de plus en plus fragilisé. Le problème est que les conditions sociales et politiques qui ont fait naître Daesh sont toujours là : la frustration des Arabes sunnites face à l’hégémonie chiite en Irak, l’irrédentisme kurde et un pouvoir syrien jugé hérétique car alaouite.

 

Avec l’exil de millions de personnes, les combats entre le régime et l’opposition, le risque permanent d’attentat, les bombardements de la coalition et la destruction de quartiers entiers dans certaines villes, à quoi ressemble aujourd’hui la vie quotidienne en Syrie ? 

 

La Syrie est à moitié détruite. Sur 21,5 millions de Syriens, environs 5,5 millions de Syriens sont réfugiés à l’étranger et 6,5 millions sont des déplacés internes. Nous sommes à plus de 260,000 morts officiellement, mais ce chiffre me semble sous-évalué. Après 5 ans de violences, les Syriens aspirent à la paix et ont abdiqué leurs revendications politiques. Cependant le règlement du conflit leur échappe car il est devenu un bras de fer entre l’Arabie Saoudite et l’Iran avec en toile de fond le retour de l’affrontement entre les Etats Unis et la Russie. C’est donc à ce niveau que peut déboucher un apaisement. Je dis bien un apaisement car une multitude d’acteurs locaux n’ont pas intérêt à ce que le conflit se termine. Il leur a permis d’acquérir du pouvoir et de régner sur différents trafics qu’ils ne sont pas près d’abandonner. Le départ éventuel de Bashar el Assad ne changerait rien à la situation.

 


Fabrice Balanche (Maître de conférences en géographie à l’Université Lyon 2 et chercheur invité au Washington Institute) est l’auteur de nombreux articles sur la Syrie et l’auteur, notamment, d’une Géopolitique du Moyen-Orient publiée en 2014 aux éditions La Documentation française.

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