La terrasse, moment de spontanéité et de l’art de vivre à la française

Nous relayons la tribune du président de la Société de Géographie, Jean-Robert Pitte, publiée ce matin dans le Figaro (27/11/2015).

 

L’air parisien était tiède et léger en ce vendredi 13 novembre, au soir d’un été de la Saint-Martin qui n’en finissait pas. Les prunus refleurissaient, comme lors de la translation sur la Loire du corps du grand apôtre des Gaules un certain 11 novembre 397. Les jeunes Parisiens de sortie avaient envahi les terrasses des cafés et des restaurants, particulièrement denses dans ce XIe arrondissement, ancien quartier d’artisans devenu aujourd’hui le cœur bon enfant du Paris bourgeois bohême. C’est ici que les barbares ont choisi de frapper les imaginations et de se détruire en supprimant d’innombrables vies insouciantes. Ces ridicules justiciers se détestent eux-mêmes autant qu’ils haïssent l’humanité entière, en dehors de leur secte, et toute joie de vivre, au nom d’une chimère qu’ils osent appeler Dieu. On peut sourire des aborigènes du Boboland et de leurs postures tribales, de leurs modes capillaires et vestimentaires, de leur addiction aux réseaux sociaux, de leur amour de la cuisine déconstruite et des vins nature si en vogue du côté de la rue de Charonne, de leur morale élastique érigée en bonne conscience, de leur vote de gauche qui va sans dire. Aujourd’hui nous sommes sonnés, nous les pleurons, ils sont nos morts, ils sont nos frères et sœurs chéris.

Une fois remisés les drapeaux, les montagnes de fleurs, les bougies et les petits mots d’amour, les Français et les princes qui les gouvernent devront revoir en profondeur leur politique de sécurité, mais aussi le fonctionnement de leur éducation nationale et leur conception de la laïcité. Cela risque d’être déchirant et brandir le symbole Peace and love rhabillé en tour Eiffel ne suffira pas à conjurer les menaces qui pèsent sur notre société effilochée. Mais il ne faudra pas pour autant oublier de rire et de manifester notre désir de vivre ensemble dans toute la richesse de nos diversités partagées. Sinon, les barbares triompheront, eux qui détestent la vie, l’humour, la musique et le vin.

L’hiver arrive et nous allons nous replier au chaud, mais dès le printemps revenu, nous aurons l’ardente obligation de réinvestir les terrasses qui sont notre espace de respiration et de sociabilité. La terrasse est le symbole même de la rue parisienne, mais plus encore de notre liberté. L’idée nous en est venue de la Méditerranée, de Venise, de Florence, de Rome, de Naples, d’Arles, d’Aix et de Marseille. Comme l’écrit Alphonse Daudet en 1881 dans Numa Roumestan : « Ce sont les gens du Nord, les climats pénibles qui ont inventé le « home », l’intimité du cercle de famille auquel le Provence et l’Italie préfèrent les terrasses des glaciers, le bruit et l’agitation de la rue. »

Oubliant que la pluie n’est pas rare sous leurs cieux, les Parisiens du XIXe siècle ont plébiscité ces appendices des cafés, quitte à les abriter sous des stores. Ils conviennent si bien à leur caractère extraverti, à leur goût de la déambulation sur les nouveaux grands boulevards, à leur goût de s’amuser, de chanter et danser, de boire du vin ou de la bière, à leur irrépressible joie de vivre. Le voyageur anglais John Carr écrit en 1803 du Café Frascati : « Là dans le cours d’une heure, l’étranger, partagé entre la surprise et l’admiration, peut voir près de trois mille femmes les plus belles et les plus distinguées de Paris. »  Renoir, Monet, Georges Stein et d’autres y puisent leur inspiration. À la terrasse d’un café ou d’un restaurant, on consomme, mais avant tout, on veut voir et être vu. On n’a rien à cacher, bien au contraire, et c’est le meilleur des remèdes contre le spleen.

Nul n’a le droit de nous priver de cet innocent rituel et, d’ailleurs, s’en dispenser n’éloignerait en rien les risques, comme on l’a vu dans un lieu confiné comme le Bataclan. Veut-on nous cloîtrer comme on l’est derrière les hauts murs qui entourent les villas de Riyad ou de Doha ? Veut-on dissimuler le corps des femmes sous de sinistres voiles noirs et ceux des hommes dans de disgracieuses camisoles ? Veut-on aussi nous interdire de boire du vin et d’autres boissons fermentées ou distillées ou nous contraindre à le faire en privé, à l’excès comme cela se pratique si volontiers au Moyen-Orient ?

D’aucuns y songent qui ne sont nullement salafistes. Ce sont certains médecins et politiques qui préfèrent interdire plutôt que d’éduquer et responsabiliser, des puritains nostalgiques de la prohibition américaine. Par bonheur, ils ont subi une lourde défaite en ce mercredi 25 novembre : nos députés ont ébréché l’absurde loi Evin qui réprimait le discours consacré à toutes ces boissons de joie et de culture, d’ailleurs venues il y a plusieurs millénaires de cet Orient qui en bannit l’usage aujourd’hui. La France que l’on veut assassiner, celle nous aimons, c’est celle qui attire 85 millions de visiteurs chaque année, venus partager un moment de sa spontanéité et de son art de vivre, c’est celle des terrasses des bistrots et du vin des rues. Elle vivra et elle sera contagieuse.

 

Jean-Robert Pitte,

Géographe, Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques

 


Lien (réservé aux abonnés du Figaro) : La terrasse, moment de spontanéité et de l’art de vivre à la française (Le Figaro)

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