Tirer les cartes de l’avenir du climat

COP21. Pour nourrir votre réflexion et aiguiser votre sens critique, à l’occasion de la COP21, Martine Tabeaud et Xavier Browaeys, géographes à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) ont rédigé un texte éclairant dont nous les remercions vivement.

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166 cartes dans un rapport de 64 pages, voilà qui est peu banal. Ce rapport intitulé « Le climat de la France au XXIe siècle (document n°1). Scénarios régionalisés” [1] a été élaboré en 2014 pour le Ministère de l’Écologie. Il a été rédigé, sous la direction de J. Jouzel, par des physiciens climatologues ou ingénieurs de Météo-France, du CEA, du CNRS et des universités Pierre et Marie Curie (Paris 6) et Saint Quentin en Yvelines.

Document numéro 1 : La première de couverture du rapport

Document numéro 1 : La première de couverture du rapport

Sous ce titre, on s’attend à une climatologie géographique opérationnelle c’est-à-dire à un inventaire localisé des contraintes et des ressources apportées par la succession du temps qu’il fait au fil des saisons. Par exemple, la neige est une contrainte pour un transporteur mais c’est une ressource pour un gestionnaire de station de ski. Ou encore, une sécheresse prolongée pénalise les éleveurs alors qu’elle augmente les profits des cafetiers. Enfin, plus de pluies en hiver risque de produire des crues donc des inondations mais elles alimentent les barrages réservoirs qui fourniront l’électricité et l’eau d’irrigation en été.

Les 166 cartes du rapport, comme toutes les cartes, sont des images construites et sélectionnées pour faire sens. Elles ont donc fait l’objet de choix raisonnés aussi bien sur la forme (échelle, couleurs, catégories…) que sur le fond (thèmes retenus). C’est sous ces deux aspects, étroitement imbriqués, que nous les avons examinés avec un œil critique. De quelles cartes dispose-t-on ? Quelles sont les cartes manquantes ? Quel avenir nous prédisent les cartes publiées ?

 

A. Les cartes en jeu : la donne

 

De quels matériaux sont-elles constituées ?

 

1- Des cartes en grand nombre : huit à douze par planche

 

Cette profusion a l’avantage de témoigner du travail accompli. Elle a pourtant l’inconvénient de saturer l’esprit du lecteur-spectateur. A quelle carte s’en remettre ? Il y a risque de confusion par effet de sidération. Et cela d’autant plus que chaque planche présente dans les colonnes centrales les cartes des médianes (cinquantième centile, C 50 d’après la page 14) issues de deux modèles (Aladin et WRF) [2]. Les colonnes de gauche et de droite présentent les cartes des quartiles soit la fourchette « haute » et « basse » des possibles (C 25 et C 75) dont les valeurs résultent d’une compilation de plusieurs modèles européens et pas seulement des deux modèles Aladin et WRF.

Document n°2 : Les vagues de chaleur estivale (fig. 13 du rapport)

Document n°2 : Les vagues de chaleur estivale (fig. 13 du rapport)

De plus la ligne du haut (1976-2005) interpelle puisqu’avec des données météorologiques déjà enregistrées (document n°2), on obtient des cartes de médianes très différentes. Pourquoi les Vosges ont-elles connues entre 0 et 2 jours de vague de chaleur selon le modèle WRF et entre 6 et 8 selon le modèle Aladin ?

 

2- Des cartes petites et muettes

 

La taille de chaque carte est 3,8 cm sur 3,8 cm dans le rapport. Évidemment sur l’écran, il est possible d’augmenter leur surface en utilisant une loupe numérique mais on perd la possibilité de juxtaposer une carte à une autre. Et de toute façon, il n’y a pas de repères géographiques (document n°3). Ni fleuves, ni grandes villes, ni limites administratives de département ou de régions alors même que l’objectif affiché est de produire des « scénarios régionalisés ». Or, en regardant ces cartes, tout un chacun voudrait savoir ce à quoi il faut s’attendre dans la région où il vit ou qu’il fréquente. Ici, il est difficile de localiser, à part peut-être pour les quelques formes les plus connues de l’hexagone : Bretagne, Corse, Cotentin, Gironde, Littoral méditerranéen….

Ce mutisme des cartes n’est pas fortuit puisque dans l’introduction [3] les auteurs avancent que “les résultats présentés ne doivent pas être interprétés comme des prévisions climatiques exactes pour des points géographiques précis ». En conséquence avec le rapport, sans repères, pas de géographie possible.

 

3- Des cartes focalisées sur deux saisons : l’été et l’hiver

 

Document n°3 : La température hivernale (fig.4 du rapport)

Document n°3 : La température hivernale (fig.4 du rapport)

Comme si le déroulement annuel du temps météorologique se limitait à deux fois trois mois. Un été très sec et très chaud peut avoir été précédé par un printemps pluvieux et suivi par un automne frais en attendant l’hiver. Le climat est fait d’une suite de types de temps qui définissent des saisons d’inégales durées et aux caractères spécifiques. Pourquoi donc cette polarisation dans le rapport pour les saisons de solstice ?

 

4- Des cartes fondées sur une sélection d’« indices pertinents »[4]

 

Ces indices sont des paramètres météorologiques. Le problème c’est que la référence de chaque indice (température minimale, température maximale, part des pluies extrêmes) est très variable d’un lieu à un autre. Ainsi une « vague de chaleur » commence à 24°C à Brest, 28°C à Annecy et Strasbourg et 31°C à Marseille. Une période de « froid extrême» débute à +1°C à Marseille, 0°C à Brest, -5°C à Strasbourg et -7°C à Annecy. Le choix de représenter l’occurrence (le nombre de jours) sème le trouble. Par exemple, on constate toujours autant de jours de vague de chaleur dans le Cotentin qu’en Corse. Et autant de jours classés comme froids au Pays basque que dans les Ardennes.

Par ailleurs, on ne peut qu’être surpris par certaines incohérences. Prenons l’exemple des cartes de vagues de chaleur. Celles ci sont définies comme des périodes de cinq jours consécutifs anormalement chauds (5°C au-dessus de la moyenne maximale). Or la carte présente des catégories de 0 à 2 jours, 2 à 4 jours ?! C’est le choix d’utiliser une moyenne glissante qui en est la cause. Elle a pour effet de gommer l’intensité et la durée de ces épisodes. Cette méthode, statistiquement correcte, appauvrit l’information.

 

B. Les cartes manquantes : le hors-jeu

 

De quels documents cartographiques aurait-on besoin pour prédire l’avenir ?

 

1- De cartes des climats actuels et des climats attendus

 

Tous les atlas y compris ceux de Météo France jusqu’à la fin du 20e siècle et la plupart des manuels de géographie de la France proposent un découpage du territoire en grandes aires climatiques superposées aux réseaux hydrographiques, au relief et à l’emplacement des principales stations météorologiques. Le climat de la France apparaît alors comme la juxtaposition de climats régionaux qui combinent divers facteurs : la latitude, le relief, la distance à la mer, l’ensoleillement, la durée du jour… On souhaiterait savoir ce qui l’en est aujourd’hui et ce que deviendront les régions de climat « océanique » ? De climat à tendance continentale ? De climat méditerranéen ? De climat de montagne ? Existeront-elles toujours ? Quelles seront leurs limites ? Autrement dit, où est la carte des climats contemporains ? Où sont les cartes des climats dans lesquels nous vivrons dans cinquante et dans cent ans ?

 

2- De cartes de « vigilances »

 

Au delà des températures et des précipitations, les « utilisateurs [5]» auraient besoin de cartes des vents forts, du nombre de jours de neige, de grêle et de brouillard… C’est ainsi que l’on pourrait prendre en considération les événements à l’origine des risques répertoriés. Ceux qui font le quotidien de la vigilance « météo » médiatisée : neige-verglas, orages, vent violent, canicule, pluies-inondations, vague-submersion, avalanches. Dans le rapport, les vents sont abordés mais ne font pas l’objet de cartes ; les cartes de précipitations ne se réfèrent en rien aux inondations potentielles, une vague de chaleur n’est pas équivalente à une canicule… Or ces événements, objets des mises en alerte départementales aujourd’hui incontournables, seraient a fortiori fort utiles pour mettre en œuvre une gestion prospective des contraintes qui pèseront sur les populations, les activités, les équipements et les aménagements. Et ainsi, les « utilisateurs » auraient les cartes en main pour mettre en œuvre des actions d’adaptation ou mieux d’acclimatation.

 

3- Un recours possible à la pioche

 

Dès la page 3 le rapport Jouzel renvoie au portail DRIAS (http://www.DRIAS-climat.fr/) dont il se veut un mode d’emploi tout comme un résumé. De fait, sur le portail, on trouve de nombreuses cartes avec possibilité d’y faire apparaître un fond départemental, les grandes agglomérations, les routes etc. Tout ce dont on a besoin pour se repérer. Il est même possible de zoomer dans chaque département jusqu’aux carrés « élémentaires » d’une dizaine de kilomètres de côté. Si certaines données sont accessibles à partir de l’onglet « découverte » en promenant le curseur sur les carrés des cartes, d’autres supposent une inscription sur le site, l’obtention d’un code d’accès puis la commande précise de séries de données. C’est une démarche compliquée qui prend plusieurs jours alors que de nombreux sites Internet proposent en accès libre des données 1971-2000 pour la plupart des stations météorologiques françaises. Pourquoi ne pas les diffuser sur le site de Météo France ?

Il reste que si l’on dispose d’une cartographie paramètre par paramètre météorologique, on ne trouve aucune synthèse climatique.

 

C. Les cartes sur table : un avenir en rupture ?

 

Que révèle ce rapport sur les futurs climatiques de la France ?

 

1 – Peu de changements en moyenne l’hiver comme l’été

 

On peut donner un aperçu de ce à quoi il faut s’attendre à Brest (climat océanique), Marseille (climat méditerranéen), Strasbourg (climat continental), Annecy (climat de montagne). On se limitera au modèle Aladin et au scénario médian RCP 4,5 (soit une augmentation de température moyenne en France de +0,8 à +1,3°C) et à la période 2021-2050. Cette période relativement proche est moins susceptible, a priori, de sur ou de sous évaluation. Alors que pour un scénario à un siècle en France, il y a beaucoup trop d’inconnues sur les outils techniques disponibles, les conjonctures économiques probables et les groupes sociaux à l’œuvre. L’histoire n’est jamais linéaire.

Sans prétendre à l’exactitude parfaite, on peut utiliser les chiffres du portail DRIAS pour ajouter ou retrancher les écarts projetés (2021-2050) aux données de référence 1976-2005 (tableau n°1). Préalablement, on se doit de faire deux remarques concernant les données de ce site. D’une part, elles fournissent des températures et des précipitations au centième. Un degré de précision qui dépasse, et de loin, la marge d’erreur de la mesure d’un thermomètre et d’un pluviomètre. D’autre part, si l’on compare les valeurs de la série inhabituelle 1976-2005 aux autres valeurs de référence accessibles sur Internet (les séries normales 1971-2000 ou 1981-2010), on constate que les variations d’une série à une autre sont du même ordre de grandeur que celles des changements attendus dans le futur. Donc, les hausses ou les baisses annoncées pour le milieu du 21ème siècle s’inscrivent dans la variabilité connue de chaque climat, qui est toujours une fourchette. L’éventail des possibles par exemple à Brest est de près de 4°C pour les températures moyennes maximales (1963 : 12,7°C et 1989 : 16°C), et du simple au double pour les totaux pluviométriques annuels (1953 : 712 mm et 1960 : 1 603 mm). C’est bien ce qui limite la pertinence des cartes « d’écarts à la référence » utilisées pour faire preuve. Les changements annoncés sont minimes. Que signifie par exemple une hausse moyenne des températures hivernales à Brest de moins de 13 centièmes ?

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Les températures attendues au milieu du siècle à Brest seront celles de Vannes aujourd’hui ; quant aux précipitations envisagées, elles sont observées aujourd’hui en moyenne en hiver à la pointe du Raz et en été à Quimper. Les changements conduisent dans 35 ans Marseille-Marignane à vivre le climat d’Arles ou de Salon de Provence. Quant à Annecy, elle connaîtra les caractères saisonniers aujourd’hui observés à Thonon ou à Chambéry. Strasbourg bénéficiera des températures hivernales du Morvan et estivales du Lyonnais. Quant aux précipitations elles se rapprocheront de celles observées aujourd’hui à Mulhouse…

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Les chiffres sont calculés à partir des données DRIAS. Entre parenthèses la moyenne 1976-2005.

 

On aboutit au même constat avec les « indices pertinents ». Le nombre de jours consécutifs sans pluie en été à Marseille diminuerait de 8% alors qu’ailleurs il n’y aurait pas de changement. Le nombre de jours de vague de chaleur estivale augmentera partout mais dans des proportions qui les rendent supportables. Quant aux précipitations extrêmes, elles seraient stables.

 

2- Pas plus d’événements « extraordinaires »

 

Bien sûr, le modèle envisage une amplification de certaines caractéristiques mais si l’on s’en tient aux événements attendus partout dans l’hexagone, il n’y a pas de nouveaux aléas prédits. Plus de modélisation à moyen et long termes ne changera rien à leurs conséquences. Par exemple, les 109 mm du 3 octobre 2015 à Cannes sont largement dépassés par les 840 mm du 17 octobre 1940 à La Llau (inondations en Roussillon), les 263 mm du 3 octobre 1988 à Courbessac (inondations de Nîmes), les 397 mm du 14 juin 2010 aux Arcs (inondations de Draguignan), les 200,5 mm du 22 septembre 1992 à Vaison la romaine ! Un risque n’est pas seulement proportionnel à l’intensité de l’aléa. Tout est fonction de l’occupation et des pratiques humaines des territoires.

Dans 35 ans, pas de nouveaux climats. L’extraordinaire et l’ordinaire de chaque climat subsisteront. Le film des saisons sera peu changé. Tout au plus, observera-t-on une légère extension du climat méditerranéen vers le nord ou un léger repli du climat montagnard dans le Massif central, les Vosges, les Alpes, les Pyrénées…. Pas de rupture.

 

Conclusion

 

En fin de compte, l’examen du jeu de cartes du rapport nous conduit à dresser un double constat :

 

  • un refus de la géographie climatique

 

Rien que des variables météorologiques prises une à une. Pas de synthèse qui soulignerait une hétérogénéité climatique du territoire. Pas d’existence des montagnes qui pourtant influent sur tous les paramètres climatiques. Or, Brest n’est pas Marseille, la Bretagne n’est pas la Provence. L’absence de contrastes sur les cartes du rapport est largement dû au choix de représentation cartographique des écarts construits à partir de seuils variables selon les « régions » (température minimale, maximale, nombre de jours très froids, etc).

 

  • un escamotage de l’histoire climatique

 

Il n’est jamais fait référence aux variations enregistrées des caractères des saisons au fil des années. Tout comme il n’y a aucune allusion aux records météorologiques archivés, ni même aux retours d’expérience des mises en vigilance postérieures à l’an 2000.

En réalité, tout ce qui est attendu par le modèle pour 2050 s’est déjà produit à proximité d’un lieu ou d’un autre, à un moment ou un autre. Nihil novi sub sole ! La gestion des petites modifications climatiques prédites est avant tout une affaire d’information, de planification et d’aménagement à entreprendre sur plusieurs décennies.

En définitive, si on raisonne en terme d’adaptations, la recherche à tout prix de changements météorologiques par la méthode analytique conduit à une impasse. Seule une approche croisée, à partir de la géographie et de l’histoire des sociétés, peut procurer les outils utiles pour anticiper les temps à venir dans chaque lieu de vie.

 

Bibliographie

 

Arlery R., 1979, Le climat de la France, Min. des Transports, direction de la météorologie, 130 p.

Bessemoulin J, 1969, 1981, 1986, Atlas climatique de la France, Météorologie nationale puis Météo-France, 30 p.

JCGM, 2008, Évaluation des données de mesure — Guide pour l’expression de l’incertitude de mesure, 122 p. http://www.bipm.org/fr/publications/guides/gum.html

Joliveau T, Noucher M et Roche S, 2013, La cartographie 2.0, vers une approche critique d’un nouveau régime cartographique, L’information géographique, vol 77, p.29-46.

Linacre E., Climate, Data and ressources,  Routledge, 366 p.

Tabeaud M. et Browaeys X., 2015, La France des désordres climatiques : un jeu de cartes déconcertant, Esquisses, n° 9, Désordres, pp. 79-89.

Tabeaud M. et Browaeys X., 2015, Des cartes et pas Descartes, Géographies en mouvement,http://geographiesenmouvement.blogs.liberation.fr/2015/02/06/des-cartes-et-pas-descartes/

 


[1] Ce rapport est téléchargeable sur le site : http://www.developpement-durable.gouv.fr/Volume-4-Scenarios-regionalises.html

[2] Les modalités et les contenus des modèles ne seront pas discutés dans cet article.

[3] Page 3

[4] Le terme « indices pertinents pour l’analyse du changement climatique » apparaît dans le rapport page 15

[5] Le terme « utilisateurs » apparaît dans le rapport page 9

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