La Grande religion climatique

Ansgar Walk

Chers adhérents et amis de la Société de Géographie,
Notre amie Sylvie Brunel, professeur à l’université Paris-Sorbonne et membre de notre Conseil d’administration, vient de publier un article intitulé « La grande religion climatique » dans l’excellent magazine du groupe « Jeune Afrique » intitulé La Revue (n°57-58 / nov. déc. 2015). À la veille de l’ouverture de la COP21, il nous a semblé utile de diffuser ce texte le plus largement possible en raison de la pertinence et de la sagesse des positions qu’il défend. Nous renvoyons aussi à l’ouvrage Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête que Sylvie Brunel avait co-dirigé en 2010 (éditions JC Lattès). La Société dispose encore d’exemplaires que vous pouvez commander auprès de Madame Sylvie Rivet. Le point de vue des géographes n’est pas climato-sceptique, mais climato-réaliste et climato-responsable. Nous soutenons l’idée selon laquelle l’humanité est imaginative et douée d’immenses talents; elle peut se développer sagement dans un environnement toujours plus agréable, sans pour autant adhérer aux mortifères politiques de décroissance que d’aucuns rêvent de lui imposer.
Jean-Robert Pitte

 

Pourquoi organiser régulièrement de grandes messes planétaires sur l’environnement qui débouchent au mieux sur une accumulation de voeux pieux? Prendre solennellement des engagements dont seuls vos successeurs auront à assumer les coûts et la difficulté de mise en œuvre est un exercice dans lequel certains gouvernements excellent. On se souvient de Jacques Chirac jurant en 1988 que les Parisiens se baigneraient dans la Seine cinq ans plus tard. Il est vrai que c’est le même qui confiait la même année que les promesses n’engageaient que ceux qui y croyaient…

Les sommets consacrés au climat illustrent parfaitement cet aphorisme. En 2002, lors du Sommet mondial pour le développement durable, à Johannesburg, Jacques Chirac toujours, décidément inspiré, déclare : «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs.» Les participants ne parvenant pas à s’entendre, l’incendie se poursuit tranquillement pendant la décennie suivante.
Aujourd’hui, il n’est pas de sujet plus chaud que le climat, devenu la grande religion planétaire depuis qu’il se serait déréglé, bien évidemment a cause des hommes, qui ont toujours adoré se placer au centre de l’univers. Ce terme de «dérèglement», sans cesse employé, interpelle : y a-t-il dans l’histoire géologique de la Terre une période où le climat aurait été «réglé»? Existe-t-il un optimum climatique, une sorte de paradis perdu qu’il faudrait à tout prix recréer? Quand et où le climat de la Terre a-t-il été idéal pour les hommes, qui se sont obstinés à vivre dans les déserts, à occuper les montagnes et les régions glacées, à subir la chaleur tropicale et les blizzards new-yorkais ?

Le «petit âge glaciaire» qui frappe l’hémisphère Nord du XIVe au XIXe siècle provoque des hivers terribles où la Tamise, la Seine ou le port de New York gèlent. Il suscite bon nombre de guerres, de drames et d’exodes, mais on ne parle pas encore de «réfugiés climatiques». Et s’achève dans la deuxième moitié du XIXe siècle, au moment où la révolution industrielle entraîne le décollage économique de l’Europe. Que les deux événements soient liés paraît hautement hypothétique car les quantités de gaz à effet de serre envoyées dans l’atmosphère restent encore très limitées et très localisées. Mais cette crise climatique, responsable de ce que l’historien Jean Delumeau qualifie de «malheur des temps», laisse dans la mémoire des hommes une empreinte si négative que, dans les années 1970, la grande peur planétaire concerne un apparent refroidissement de la planète, alors en pleine explosion démographique. Comment nourrir une population qui s’accroît à grande vitesse (l’apogée est atteint en 1963 avec +2.2% par a, contre —1,2% par an aujourd’hui) si les récoltes ne sont pas au rendez-vous? Les experts se demandent comment agir.

Ils n’auront pas à le faire. La Terre se réchauffe, les mers montent. En 1988 les Nations unies créent un obscur organisme dont l’acronyme, depuis, a fait recette : le Giec ou Groupement intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat. Sa mission : démontrer la responsabilité de l’homme dans le changement climatique. Il va s’en acquitter avec brio, au point de recevoir en 2007 le prix Nobel de la Paix, conjointement avec Al Gore qui vient de ficeler son film Une Vérité qui dérange, montage apocalyptique sur ce qu’on appelle désormais le dérèglement climatique. Dès lors, le sentiment de l’urgence et la peur du lendemain vont dicter la grande dramaturgie planétaire du climat.

Les Mayas faisaient des sacrifices humains pour séduire les dieux de la pluie. Ils auraient annoncé la fin du monde pour 2012. Nostradamus prévoyait de terribles événements pour 2015. Le Jour d’après, Noé, Pacific Rim, 2012… Hollywood a renoué avec la scénographie du désastre et la menace du déluge glacial a remplacé celle des Indiens et des communistes pour drainer les spectateurs. L’évolution du climat s’inscrit ainsi dans la vieille tradition de la mobilisation planétaire qui, de bug informatique en menace terroriste, trouve toujours des sujets pour faire trembler le monde des nantis et légitimer les mesures les plus impopulaires.

En 1992 se tient à Rio de Janeiro le Sommet de la Terre, deuxième du nom. Le premier avait eu lieu à Stockholm en 1972. Il avait donné naissance au concept d’«écodéveloppement», avec la création des premiers ministères de l’Environnement dans les pays riches, mais les inquiétudes concernant la planète avaient été aussitôt évincées par les préoccupations de la guerre froide. Rio est au contraire la première grande réunion internationale après la disparition de l’Union soviétique qui, en faisant tomber le rideau de fer, crée pour la première fois un espace mondial où les ONG peuvent se déployer et s’organiser en réseaux grâce à l’apparition d’internet. Face à la montée des pays émergents, qui prétendent imiter le mode de vie des pays riches, le Nord développé se mobilise. Le concept (foireux) d’empreinte écologique et de limitation des ressources met l’environnement au premier rang, devant l’économie et le social. Le Sommet ce de Rio accouche ainsi des trois conventions phares de ce qu’on appelle désormais le développement durable: une sur la désertification, l’autre sur la biodiversité, la troisième enfin, celle qui va connaître la plus grande notoriété, sur le changement climatique.

Portée tous les cinq ans par les rapports du Giec, plus catégoriques et alarmistes à chaque nouvelle livraison, la menace climatique s’impose dans l’agenda international. Les sommets mondiaux se succèdent, intercalés de réunions censées les préparer. La COP21 à Paris est ainsi la 21e réunion des «parties», les États, depuis Rio. Depuis un quart de siècle, un nombre incalculable de sherpas climato-assermentés parcourt donc le monde pour tenter de bâtir une gouvernance mondiale.

Le bilan s’avère hélas peu glorieux. La parution du quatrième rapport du Giec, en 2007, débouche en 2009 sur le grand Sommet de Copenhague, quinzième du genre (COP15), qualifié de «réunion de la dernière chance» pour sauver la planète. Mais les participants ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente. Seul lot de consolation: la création d’un «fonds vert» doté de 100 milliards de dollars par an (autant que l’aide publique au débeloppement, APD), destiné à permettre aux pays en développement de s’adapter au changement climatique. En 2020. En 2015, le fonds n’a pu réunir encore que 5 milliards de… promesses de dons. Le processus rappelle celui de l’APD, censée depuis 1970 atteindre 0,7% du PNB des pays riches, et qui n’a jamais dépassé la moitié, la plupart des pays, hormis les Scandinaves, se situant bien en deçà de cette moyenne.

Comment agir face au changement climatique ? Schématiquement, par deux types d’actions. Les premières, dites mesures d’atténuation (mitigation en anglais), consistent à tenter de limiter le volume de gaz à effet de serre, au premier rang desquels l’oxyde de carbone, envoyé par l’activité humaine dans l’atmosphère, avec l’espoir de ralentir le réchauffement de la planète. Enclencher la transition énergétique, décarboner l’économie, le défi est de taille. Le capitalisme sachant parfaitement recycler les grandes peurs humaines, cela se traduit en pratique par une guerre des technologies dites propres, qui oppose anciens pays industrialisés et nouveaux pays émergents. Énergies renouvelables, bâtiments dits à énergie positive, villes durables, agriculture «climato-intelligente »… tous les domaines de l’activité humaine sont concernés.

En misant sur un découplage croissant entre activité humaine et consommation d’énergie fossile, l’atténuation ouvre ainsi un formidable champ au progrès technique. Mais elle comporte aussi ses moines en robe de bure, pour lesquels seuls l’ascèse et le renoncement, entendez la décroissance, sont des options tolérables. «La meilleure énergie est celle qu’on ne consomme pas», «le transport le plus respectueux pour la planète est celui qu’on ne fait pas». De telles formules font florès. On pourrait ajouter que l’être humain le plus vertueux est le pauvre qui ne mange pas, ne se déplace pas, ne se soigne pas. L’effacement de l’homme devient la seule voie acceptable pour la «planète», qui d’ailleurs s’en contrefout.

Pour atténuer la violence de leur vision du monde, les nouveaux prophètes (qui ne s’appliquent pas toujours leurs propres règles) prônent à l’envi le lien social, censé pallier la quête vaine et sans fin du «toujours plus», l’accumulation boulimique de biens matériels. L’expérience montre cependant que le lien social fonctionne essentiellement sur l’utilisation, si possible gratuite, des biens que les mauvais citoyens s’obstinent à vouloir posséder (donc à produire, à acheter et autres activités répréhensibles). On ne passe plus le permis, on n’a plus de voiture mais en compte sur le covoiturage et le si efficace TGV (à l’électricité nucléaire), l’appartement gracieusement prêté, les légumes du bon paysan de proximité. Le café, le chocolat et autres denrees tropicales ont eux le droit de traverser la planète, le commerce de l’«équitable», judicieusement mis en oeuvre par quelques organismes péremptoires, permettant d’absoudre leur consommation. Cigarettes, alcools et diverses substances échappent quant à eux aux oukases de ceux qui refusent la société de consommation.

Le second type d’action s’appelle l’adaptation. Pendant longtemps, elle a eu mauvaise presse car elle supposait implicitement que l’atténuation avait échoué. Mais comme m^me une diminution radicale des émissions de CO2 ne l’empêcherait pas de rester plus d’un siècle dans l’atmosphère, il vaut mieux dès à présent préparer les territoires aux conséquences du changement climatique. L’adaptation ne se satisfait pas de solutions toutes faites et demande une grande connaissance des territoires à l’échelle locale. Comprenant que, guerre économique oblige, le discours vertueux des pays riches n’allait quand même pas jusqu’à partager avec eux les technologies propres, les payes dits en développement exigent désormais des réparations pour les «pertes et dommages» que l’industrialisation du méchant Nord aurait causé au gentil Sud. Après que les méfaits de la colonisation ont expliqué toutes les difficultés d’une partie du monde, le concept de «dette écologique» a remplacé celui de combat anti-impérialiste.

L’humanité sur le banc des accusés

Entre atténuation et adaptation, l’architecture mondiale de la gouvernance du changement climatique (pardonnez la pédanterie) progresse cahin-caha, de plus en plus touffue et complexe, mais elle progresse: remise en question des pratiques jugées néfastes, comme les subventions au charbon, multiplication des textes et des mécanismes de financement écologique, ainsi que des organismes censés les mettre en œuvre… le climat est devenu une usine à gaz portée par une forêt de publications dressant l’interminable liste des désastres s’abattant sur la planète et contribuant ainsi activement à la déforestation qu’elles dénoncent. Tandis que se multiplient les COP (sur le climat, mais aussi sur la biodiversité, les océans, etc.), surgissent de multiples prophètes qui appellent leurs concitoyens à la rédemption en battant leur coulpe sur leur vie passée. Pour les climate born again, le succès d’audience est assuré.

En 2014, la publication du cinquième rapport du GIEC enfonce le clou une fois de plus: le changement climatique est une réalité tangible et son origine anthropique ne fait plus de doute. Multiplication des épisodes violents, fonte accélérée du pôle Nord (la recharge du pôle Sud faisant curieusement moins de gros titres), sixième grande extinction de la biodiversité, montée trop rapide des mers menaçant les deltas, les estuaires et certains États insulaires, la planète est définitivement malade. Responsable? L’humanité bien sûr, trop nombreuse et trop avide, et sur laquelle la punition du ciel a déjà commencé à s’abattre. Toutes les catastrophes naturelles, de Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005, au Vanuatu en 2015, tous les exodes et toutes les migrations sont désormais analysés comme des manifestations du fameux dérèglement climatique. Car l’anthropocène a commencé. L’homme façonne la planète. La messe du climat est dite et les rares climatosceptiques qui bougent encore, excommuniés.

Le Sommet de Paris mobilise donc pendant dix jours à proximité de Paris 40 000 délégués issus de 195 pays. Une fois de plus, l’enjeu du Sommet est crucial : aboutir à un accord international contraignant, visant à limiter les émissions mondiales de gaz à effet de serre, de façon à rester en dessous de la limite fatidique de 450 ppm (parties par million), considérée comme déterminante pour ne pas dépasser 2°C d’augmentation des températures par rapport à l’ère préindustrielle. Il y avait 270 ppm en 1870, 350 en 1990. 400 ont été atteints en 2010 selon l’observatoire d’Hawaii, entraînant une hausse de température de 0,8 degré en un siècle.

Pour la France, le Sommet de Paris représente autant un défi interne (relégitimer un gouvernement en mal de popularité) qu’international: réaffirmer sa place dans le monde, alors qu’elle apparaît comme un des pays les moins généreux en matière d’accueil des migrants et que son choix du nucléaire fait grincer les dents vertes. Pour l’Europe aussi, un succès apporterait la preuve qu’elle est bien le chef de file du développement durable, elle qui a pris les engagements les plus ambitieux en matière de climat. Chaque pays doit prendre ses propres engagements pour initier la transition énergétique. Représentant 40% des émissions à eux deux, les États-Unis et la Chine affirment qu’ils réduiront leurs émissions… après-demain, 2025 pour les premiers, 2030 pour la seconde.

Les résultats du Sommet ne sont pas encore connus, mais l’expérience montre qu’ils s’enlisent généralement dans des arguties sans fin sans parvenir à imposer au monde un accord international contraignant. Les intérêts respectifs des États en présence divergent tant qu’il ne peut exister de consensus planétaire. Que la Russie, le Canada et tous les pays nordiques bénéficient du changement climatique, qui leur ouvre de nouvelles routes, de nouvelles terres cultivables et de nouvelles ressources minières, est indéniable. Qu’un certain nombre de pays en développement en souffrent, parce qu’ils subissent la perte des glaciers pour les nations andines, la montée des

eaux pour les petits États insulaires du Pacifique, la multiplication des épisodes violents pour ceux situés aux basses latitudes, l’est tout autant, même si le sous-développement, la mauvaise gouvernance et la corruption rendent infiniment plus vulnérables aux maux de la nature. Les îles tropicales souffriraient moins de la montée des eaux si elles cessaient de dilapider leur corail en matériaux de construction, de détruire leurs mangroves, de polluer leurs lagons, de tolérer la surpêche. Les agriculteurs africains seraient beaucoup plus capables de faire face aux aléas climatiques s’ils étaient correctement rémunérés pour leur travail et sécurisés sur leurs terres.

Qu’il faille une politique de coopération généreuse à l’égard des pays pauvres, personne n’en doute, mais trop souvent, le climat a bon dos pour se défausser de ses propres responsabilités. Demander au Nord de «réparer les pertes et dommages» dus au changement climatique-devenu la nouvelle grille de lecture de tous les aléas et de toutes les catastrophes- est plus facile que de gérer avec sagesse des villes et des campagnes en mutation rapide, surtout quand les pauvres voient rarement la couleur des financements exigés en leur nom.

Les politiques climatiques souffrent de ce que Hardin qualifiait en 1968 de «tragédie des biens communs»: un certain nombre de ressources étant en libre accès, comme la haute mer, l’intérêt des fameuses «parties» est de se les approprier avant les autres. Intérêt individuel immédiat s’oppose souvent à l’intérêt collectif lointain. Si je prélève la ressource, je m’enrichis immédiatement, tant pis si la collectivité en subit les conséquences néfastes à long terme. Comment exiger des investissements coûteux immédiats aux industriels, aux collectivités locales, aux transporteurs, aux agriculteurs, quand leur impact sur le changement climatique reste fondamentalement incertain et ne se fera de toute façon pas sentir avant plusieurs décennies?

Pourtant, les travaux d’Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie en 2009 (avec Oliver Williamson), montrent que les communautés d’acteurs locaux, lorsqu’elles sont associées aux bénéfices de la protection de leurs ressources, s’engagent collectivement dans des démarches visant à en assurer l’exploitation durable. La recherche de l’efficience énergétique et écologique, dans l’irrigation et dans les itinéraires techniques mis en œuvre en agriculture par exemple est aussi déjà une réalité. La même évolution s’observe dans les nouvelles technologies, où la préoccupation de produire propre avec moins, de repenser le cycle de vie des produits, leur recyclage ou leur réutilisation, se généralise partout, y compris dans les pays émergents. L’exemple de la Chine ou de la Corée du Sude le montre: à partir d’un certain niveau de vie, la protection de l’environnement devie une préoccupation, car les classes moyennes sont soucieuses de leur cadre de vie et ne veulent plus subir les ravages d’un environnement dégradé. Partout, sauf là où la lutte contre la misère est la première des priorités, la recherche de la durabilité devient ainsi une réalité.

S’en sortir par le développement

Voilà pourquoi le discours culpabilisateur, qui jette l’opprobre sur certains et victimise les autres, est une stratégie beaucoup moins efficace que celle qui consiste à montrer les bienfaits des politiques respectueuses de l’environnement. Celles-ci s’imposent d’elles-mémes quand elles permettent de faire des économies et de créer des opportunités. Pendant longtemps, c’est l’idée de rareté, d’épuisement des ressources («nous n’avons pas de planète de rechange») qui a dicté le discours du développement durable. Pour éviter l’apocalypse annoncée, les masses étaient censées s’amender, au besoin par la contrainte.

Mais le discours malthusien, porté par les prix élevés des matières premières et du pétrole, a justifié au contraire la recherche effrénée de nouvelles sources d’énergie, tels les hydrocarbures non conventionnels, la mise en œuvre de puits de pétrole profonds ou offshore. Paradoxalement, la planète croule désormais sous les matières premières (pétrole compris) dont les prix s’effondrent. Ce qui a d’ailleurs pour conséquence d’ajourner nombre d’investissements miniers dans l’acier, le fer ou le charbon: l’abondance des sources d’énergie et la chute des prix jouent en faveur de la lutte contre le changement climatique en limitant l’emballement des émergents. Brésil, Chine, Russie, Afrique du Sud, les Brics (hormis l’Inde, importatrice), pays pétroliers et exportateurs de produits agricoles et miniers, voient leur croissance ralentir et émettent donc moins.

Pourtant, voir dans de telles crises la solution serait une erreur: il faut de la croissance pour financer la lutte contre la pauvreté et les politiques de redistribution. L’aspiration au développement reste une demande mondiale, notamment pour les pauvres qui, selon la formule du Programme des Nations unis pour le développement (PNUD), n’ont ni avoir, ni savoir, ni pouvoir, et ne peuvent en conséquence exercer leur capacité de choix. Les modèles alternatifs ne sont pas crédibles car ils reposent trop souvent sur l’exploitation du pauvre par le pauvre, comme le montre le micro-crédit tant vanté, qui aboutit trop souvent à la perpétuation de micro-activités assorties à des macro-endettements liés aux taux d’usure pratiqués.

Faire l’apologie des nouvelles sociétés connectées ne doit pas faire oublier que l’analphabétisme, les problèmes de faim et de santé restent une réalité, que l’accès à l’énergie (même pour brancher une lampe) reste un rêve inaccessible pour un milliard de pauvres. Or la consommation immense d’énergie de la société connectée, les serveurs colossaux de Google ou de Facebook ne sont pas plus «amis de la planète» que ces énergéticiens tant décriés que sont les firmes pétrolières, premières aujourd’hui à investir dans la recherche d’énergies renouvelables.
Le secteur productif reste donc la base du développement, qu’il s’agisse de l’agriculture (60 % de la population mondiale) ou de l’industrie: sans transformation sur place des matières premières, aucun pays ne peut sortir du sous-développement, car il subit la fluctuation extrême des cours et ne reçoit qu’une faible part de la valeur ajoutée produite. Quand l’agriculture est en crise, les pénuries alimentaires guettent. Quand l’industrialisation fait défaut, la vulnérabilité des pays devient insurmontable. L’économie traditionnelle a donc encore de beaux

jours devant elle : en Afrique, les seuls pays qui se développent sont ceux qui mettent en place une économie diversifiée. Pour pouvoir répartir, il faut produire, créer des emplois, une classe moyenne. Et quand la classe moyenne se renforce, la volonté de préserver l’environnement devient une réalité. Pour répartir, il faut produire. Pour protéger, il faut répartir. Toute vision qui fait l’impasse sur l’un des trois volets est vouée à l’échec.

La bonne nouvelle, c’est que le progrès durable se généralise : le nombre de pauvres et de malnutris chute, l’espérance de vie s’allonge, la classe moyenne compte de plus en plus d’humains. Lutter contre le changement climatique en mettant en œuvre des politiques d’atténuation et d’adaptation à l’échelle locale, avec des acteurs maîtres de leur destin et sensibilisés aux enjeux de la protection de leur environne¬ment, devient une réalité universelle et partagée. Ainsi, que les sommets onusiens débouchent généralement sur d’apparents échecs ne doit pas faire oublier qu’ils contribuent à l’apparition d’une conscience écologique planétaire.

 


Article initialement initialement publié dans le magazine La Revue (n°57-58 / nov. déc. 2015)

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