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Supplément à La Géographie n° 1602

 

 

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Supplément à la géographie n°1602

 

 

ÉDITORIAL

par Jean-Robert Pitte, membre de l’Institut et président de la Société de Géographie

Les membres de la Société de Géographie ont une passion : chausser leurs semelles de vent et voyager sous toutes les latitudes. Point n’est besoin d’être géographe patenté pour le faire de manière éclairée. Cependant, il arrive parfois de voyager sans avoir eu le temps de s’y préparer. Laissez-moi vous conter ce qui m’est arrivé le 21 juillet dernier. Je rentrais du Japon de jour. À l’aller, pour éviter les zones de conflits de l’Ukraine et de l’Iran, nous avions survolé la Turquie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, les républiques d’Asie centrale, puis la Chine du Nord, avant d’arriver à Tokyo. Le vol était en partie de nuit, et à la fin, bien que de jour, les nuages occultaient les paysages : donc aucune émotion géographique ! Au retour, vol de jour et, surprise : cette fois-ci nous survolâmes le détroit de Béring et le pôle. Malheureusement, les nuages empêchèrent de voir quoi que ce soit, sauf au moment de la traversée du Groenland qui fut un enchantement. Jamais je n’avais observé de glaciers aussi imposants en calottes ou vallée et, grâce à l’été, des formes d’érosion glaciaire aussi spectaculaires : des cirques, des vallées immenses dans lesquelles coulent et confluent des glaciers larges de plusieurs kilomètres, striés de moraines. À l’approche du littoral, je m’évanouissais dans des fjords d’une largeur prodigieuse. Ignorant tout du Groenland et ne disposant d’aucune carte, je ne pouvais qu’observer et tenter de décrypter en me remémorant les cours de géomorphologie d’André Guilcher, dans les temps lointains où je préparais mes licences. Naguère, les vols les plus directs entre l’Europe et le Japon survolaient la plaine de Sibérie, également impressionnante, tant en hiver qu’en été, par son immensité, la largeur de ses grands fleuves et sa couverture forestière, mais sans aucune forme glaciaire visible et, vue du ciel, plutôt monotone. Ici, on aperçoit une route, une coupe forestière de forme géométrique ou une petite localité minière. En revanche, dans la portion nord du Groenland : rien, pas âme qui vive ; sur le littoral, pas un navire. Savoir que personne n’a jamais exploré ces espaces hostiles, pas même de Inuits, les rend fascinants, semblables à la face cachée de la lune.

Bien entendu, ce n’est pas pour ses paysages que le président des États-Unis s’est mis en tête de s’approprier ce territoire, comme son homologue russe tente de le faire de l’Ukraine, avec l’insuccès qu’on sait. Donald Trump est très ignorant de la géographie, mais il sait que le Groenland dispose de richesses minières et énergétiques qui deviennent de plus en plus accessibles du fait du réchauffement climatique. Les enjeux stratégiques sont également majeurs, du fait de la proximité de la Russie. Pourtant, les 56 000 habitants de l’île qui résident surtout sur la côte sud n’ont nullement envie d’être razziés par la grande puissance voisine. Un certain nombre d’entre eux militent pour leur indépendance tout en souhaitant demeurer au sein de l’Union européenne et, pour l’heure, le Danemark n’a pas l’intention d’accéder à leur souhait, pas plus que de céder au caprice du président américain pour une poignée de dollars. Pourquoi les dirigeants des trois plus vastes pays du monde ont-ils si peu de respect pour leurs voisins sur lesquels ils sont persuadés d’avoir tous les droits ?

Dans un vol de 13 h 30, cette traversée du Groenland à 11 000 mètres d’altitude a constitué une parenthèse intense qui a excité ma curiosité et m’a conforté dans le bonheur d’être géographe. Ce supplément semestriel de notre revue permet à plusieurs de nos membres d’exprimer eux aussi la passion qu’ils ont à pratiquer notre belle discipline qui les fait tant rêver. Suivez-les dans leurs aventures qui vous mèneront sous les cieux les plus divers.

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