Pourquoi Donald Trump veut-il prendre possession de la plus grande île du monde ? Pour la revue Le Grand Continent, le géographe Michel Foucher mène une enquête à partir d’une carte conçue en 1569 et de sa puissance presque divine.
« J’aime les cartes »
À l’automne 2021, les journalistes Susan Glasser, du New Yorker, et Peter Baker, correspondant du New York Times à la Maison-Blanche, obtiennent un entretien avec Donald Trump. Ils travaillent alors à un ouvrage consacré à son premier mandat 1 qui vient de s’achever d’une manière désastreuse quelques mois plus tôt.
Trump apparaît à ce moment comme un homme politiquement fini — on le pense, ou du moins on le croit. Le temps du bilan semble donc venu.
Tous deux sont des signatures brillantes, dotées d’un sens aigu de ce qui, dans le désordre apparent d’un mandat chaotique, révèle une cohérence plus profonde. C’est sans doute pour cette raison que, parmi les innombrables étrangetés de la présidence Trump, ils s’arrêtent sur un épisode précis : le projet d’achat du Groenland.
L’affaire — qui avait à la fois choqué les alliés européens et laissé perplexe une large part de l’opinion publique américaine, y compris dans les rangs du président — avait été reléguée au rang de boutade absurde. Elle passait pour l’une de ces lubies provocatrices attribuées à un homme supposément incapable de saisir le monde tel qu’il est ou tel qu’il va.
Sa réponse mérite aujourd’hui une attention particulière, alors que le projet d’une annexion du Groenland est devenu l’un des axes structurants de sa politique étrangère :
« Pourquoi est-ce que nous ne l’avons pas ? Il suffit de regarder une carte. Je viens de l’immobilier : quand je vois un bon emplacement, une occasion en or pour le projet que je développe, je me dis tout simplement que je dois absolument l’acquérir. Au fond, ce n’est pas différent. J’ai toujours aimé les cartes. Et je n’ai cessé de le répéter : regardez la taille de cette île — elle est gigantesque, et elle devrait appartenir aux États-Unis. Ce n’est rien d’autre qu’une opération immobilière, simplement à une échelle un peu plus vaste. »
Au fil de leurs entretiens préparatoires, les journalistes furent surpris d’apprendre que, depuis sa première déclaration sur le sujet du Groenland à l’été 2019, Donald Trump n’avait jamais renoncé à son projet d’annexion immobilière de la plus grande île de la planète.
Loin d’une improvisation passagère, cette position avait même donné lieu à un examen approfondi au sein de son administration, jusqu’à l’élaboration d’un premier scénario envisageant un échange de Porto Rico contre le Groenland.
John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump lors de son premier mandat, a confirmé aux deux journalistes que l’idée d’acquérir le Groenland avait été suggérée au président par l’un de ses proches, Ronald Lauder — milliardaire américain et ami de longue date, étroitement lié aux investissements réalisés sur l’île.
« Regardez la taille de cela — le Groenland… c’est énorme »
En 2021 Joe Biden s’efforçait de convaincre les Européens que « l’Amérique est de retour, l’alliance transatlantique est de retour ». La présidence MAGA de l’ancienne star de l’immobilier et de la télévision devait être comprise comme une parenthèse : « Ne regardons pas en arrière, regardons ensemble vers l’avenir », disait-il à ses alliés.
Au même moment, Donald Trump tenait déjà le discours qu’il répète aujourd’hui encore. Incapable de formuler une justification stratégique cohérente à son désir de posséder le Groenland en risquant de briser définitivement l’OTAN, il se bornait à invoquer, une fois de plus, des considérations vagues, affirmant que, « d’un point de vue géographique, c’est quelque chose que nous devrions tout simplement avoir » .
En effet, il paraît surprenant que le traité de sécurité conclu en 1951 entre les États-Unis et le Danemark ne suffise pas à satisfaire le président américain quant à un prétendu besoin stratégique ou sécuritaire, alors qu’il autorise déjà Washington à établir des bases militaires sur l’île.
Face à cette objection, Trump invoque un motif éminemment personnel pour justifier l’annexion d’un territoire contre la volonté de l’un de ses plus fidèles alliés : « Le fait de posséder quelque chose est très important ; c’est ce dont j’ai besoin psychologiquement pour réussir. »
Cette justification éclaire la constance d’une fascination qu’il revendique lui-même : « J’aime les cartes. Et j’ai toujours dit : regardez la taille de cela — le Groenland. C’est énorme. » Face à ces argumentations erratiques, on peut partager la conclusion de Susan Glasser : « Il n’y a pas de doctrine Trump, seulement une carte du monde sur laquelle le président veut écrire son nom en grosses lettres d’or. ».
Cependant pour le géographe, toute cette affaire révèle quelque chose de profond sur le pouvoir paradoxal d’un objet que l’on croit neutre : la carte.
Toute carte opère comme un coup de génie : elle permet aux humains de s’arracher au sol pour observer la Terre depuis un point de vue surplombant, celui d’un dieu. La contempler, c’est croire un instant qu’une perspective d’en haut, capable d’embrasser le monde dans son ensemble, est possible.
Sans doute faut-il alors soutenir que Trump, dans sa fascination pour les cartes, se projette lui-même dans cette position divine. Le point de vue d’un dieu — ce que Leibniz appelait le « géométral de toutes les perspectives » — semble poursuivre le président, sans qu’il puisse jamais véritablement s’y élever.
Toute carte n’est en effet jamais qu’un repère. Pour représenter, elle doit simplifier, sélectionner, omettre. Prisonnier d’une perspective unique, Trump, loin de surestimer arbitrairement l’intérêt du Groenland, pourrait bien ne faire que passer à côté d’un dilemme fondamental : faute d’une carte des cartes, chaque carte n’offre qu’un point de vue partiel.
La suite de l’article est à retrouver sur le site de la revue Le Grand Continent :
« Pourquoi le Groenland ? Enquête sur le Dieu Mercator »

